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samedi 30 mai 2009

Opération Cigogne - Théâtre Fractal

Par Yves Rousseau

Avec Opération Cigogne, le Théâtre Fractal transforme le théâtre déambulatoire en un happening festif à saveur d'enquête_policière...

Crédit: Annie-Claude Beaudry

Peut-être connaissez-vous le principe du théâtre déambulatoire – soit avec guide, animation, où parfois commenté par pré-enregistrement – en étroit contact avec un milieu dans un parcours de découverte? Mais avez-vous déjà expérimenté le théâtre déambulatoire non seulement immersif, mais aussi participatif? Voilà ce qu'offre le théâtre Fractal, avec cet opus « Opération Cigogne ».

Une jeune femme adoptée dans les années soixante-dix recherche sa mère. Et vous êtes les enquêteurs. D'abord, une petite rencontre avec la patronne de l'agence de retrouvailles, puis rapidement, le climat est au suspense, à l'urgence. D'un étonnant lieu à l'autre de ce quartier multi ethniques du Mile-End, des indices, des témoins de jadis, qui se remémorent quelques bribes d'informations. Puis des espions, saboteurs, et autres obstacles, par des comédiens « undercover ». La pièce promène ses participants et son intrigue dans une franche découverte du milieu physique, selon un imprévisible périple haletant. Et c'est très convivial et distrayant comme expérience de groupe.

Crédit: Annie-Claude Beaudry

Des morceaux de jeu théâtral s'intègrent au parcours, afin de nourrir l'intrigue, et l'absence de quatrième mur complique joyeusement les choses, puisque les participants interagissent avec les comédiens, avec tout le plaisir pétillant des rebondissements rocambolesques et de l'improvisation.

Crédit: Annie-Claude Beaudry

Lorsque l'intrigue, à saveur de tragédie grecque éclate et que la vérité est révélée, le tout se conclut par une chaleureuse et sympathique fraternisation entre participants et comédiens , dans un endroit qui a tout du bazar à l'intemporelle théâtralité.

L'énigme à résoudre est assez accessible, et la substance culturelle de l'environnement est relativement effleurée, mais présente.

C’est très bien fait et l'œuvre plaira certainement à l'amateur de théâtre ayant le goût de se dégourdir les jambes, tout comme au fervent de jeux de mise en situation, ceux « dont vous êtes le héros », et finalement a surtout le mérite de s'adresser à un large public, pas uniquement celui qu'on voit habituellement régulièrement dans les théâtres.

Vous ne trouverez les noms des comédiens qu'après la fin des représentations, de façon à préserver les effets de mystifications et de surprises essentielles au bon plaisir de la participation.

Une jeune compagnie avec une démarche tout à fait originale, unique, qui a déjà trouvé son créneau, sa forme et son identité.

Un amusant divertissement.

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Une production du Théâtre Fractal
Scénario et mise en scène : Annie-Claude Beaudry
Dramaturge : Éric-Paul Parent
Enregistrement sonore : Geneviève Thibert et Guillaume Roux
Accessoires : Andrée Pelletier

Comédiens : Maria Pavlidis, Belkacem Lahbairi, Xavier Watso, Claude Lemieux, Brian Wilmes et Bachir Sirois Moumni.


Du 28 mai au 7 juin 2009

Horaire des départs :
jeudi et vendredi à 18 h et 19 h 30
samedi à 17h et 18 h 30
dimanche 15 h et 16 h 30
mercredi 3 juin 18 h et 19 h 30

Réservation obligatoire au 514-688-2268

vendredi 29 mai 2009

All i want is U2 - Théâtre Sans Fond


Par Yves Rousseau


Comme il l'avait fait récemment avec « Zeppelin was a cover band », le Théâtre Sans-Fond poursuit sa croisade sur le territoire Rock avec son nouvel opus
« All i want is U2 », toujours en performance-conférence performative audio-visuelle avec light show, air
guitare & batterie iconoclaste.


Il est parfois difficile de se figurer, ou peut-être de s'admettre à quel point le temps fuit. Ainsi, lorsqu'on est de la génération « X », ou « Y » ou même antérieure, et qu'on parle de musicologie, d'histoire Rock, spontanément on pense aux 60's, ou même avant. Jamais à ces groupes qui nous paraissent encore si présents, contemporains.

Et pourtant : force est de l'admettre, le vingtième siècle a vécu, nous nous en éloignons et la distance est maintenant suffisante pour parler d'histoire. Et U2, c'est un morceau de cette histoire : musicalement et politiquement lié à la plupart des grand évènements mondiaux.

Année de formation : 1976 et une bande d'adolescents musicalement maladroits. Puis quelques années de pratiques plus tard, ça éclate: « War », « The Unforgettable Fire » et autres œuvres marquantes des années 80. Vingt-cinq ans déjà depuis la révélation du groupe. Loin maintenant l'ère du New-Wave, et puis du punk, l'époque d'influence de la formation. Pourtant, voilà, ils sont toujours là.

Hallucinée d'extraits de spectacles scandés de présentations-animations en mimétismes potaches délirants, cette traversée de l'oeuvre U2-esque n'en est pas moins que passionnante. C'est que tout en étant étroitement mise en relation avec leurs racines Irlandaises et leur engament politique et philanthropique, la substance de l'œuvre du groupe est également étroitement mise en relation avec le culte de l'image, et le jeu médiatique. La substance authentique et légitime de Paul Hewson (Bono) et ses comparses est mises en relief, mais toujours en relation avec le principe de réalité, celui du marché, des dérives mythologiques et de la puissance étourdissante comme figure d'influence d'un groupe Rock, dans la déification et l'iconologie des temps post-modernes.

Comme si on voyait le rêve, la grandeur, le vrai et le faux valser ensemble du point de vue du « set designer » de U2, Willie Williams, et autres experts de l'image. Non pas que cela soit une question d'intégrité : mais plutôt un questionnement sur les inévitables dérives inhérentes au phénomène pop-rock, comme phénomène identitaire, et son impact communicationnel sans commune mesure dans l'histoire de l'humanité. Jusqu'où l'engament procède-t-il du philanthropisme et de l'implication, et jusqu'où devient-il, accidentellement ou pas, un moyen promotionnel? Le propos campe bien le dilemme en situant l'artiste et sa démarche dans la tourmente issue de la dantesque machine à image et à fric qu'est devenue l'industrie du rock et ses colossales fortunes.

Cette contextualisation médiatico-socio-politiquo-économique se double également d'un formidable hommage. Dans la plus pure atmosphère de show rock, toujours ce personnage du « cool dude», un grand adolescent trentenaire, jeans, gaminet rock sur espadrille, le pote cool, la potache tronche omnisciente typique de la section rock du disquaire, avec intonation et langage très « on the road », « hey, cool man », complètement halluciné par le sujet, accompagnant les extraits de grands gestes maladroits typiques des simagrées corporelles « air guitare ». La langue beaucoup plus épurée cette fois, une intonation mieux incarnée, vivante : une nette progression depuis le premier opus. Sans trahir le concept du personnage, peut-être encore un peu de travail d'expression.

Un plus grand appui scénographique, également. De la scène relativement nue du premier spectacle, on est passé à quelque chose de beaucoup plus intégré. Un immense praticable surélevé en forme de noisette et encadré par des tourelles métalliques avance son angularité vers les gradins, évoquant un spectacle rock, selon un concept U2-esque. Côté jardin le disque-jockey, côté cour station assise et maquette de spectacle ( représentant la scène du PopMart Tour ) et figurines : on donne même dans le théâtre d'objet. L'arrière-scène entière se prête aux projections, et effets de lumière. Un vrai show rock, vous dis-je. À volume raisonnable...

D'une théâtralité éclatée, la formule, qu'on voit plus souvent du côté anglophone, a le grand mérite de s'adresser à un large public, pas uniquement celui qu'on voit habituellement régulièrement dans les théâtres. Le happening performatif intéressera peut-être davantage les passionnés de U2, mais, autre fait marquant depuis le premier spectacle de la compagnie, la prestation, par son climat et sa texture enlevante, semble beaucoup plus polyvalente.

Les quatre-vingt-dix minutes passent très rapidement, un agréable moment.

NDLR - La présente version de la pièce est en anglais.

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Une performance de Stéfan Cédilot, avec Marc Gauthier dans le rôle de Pop Tart
Texte de Stéfan Cédilot, mise en scène de Stéfan Cédilot et Stéphanie Pelletier

Éclairage - Philippe Desjardins
Multimedia - Marc Gauthier
Scénographie - Jean-François Morel
Costumes - Anne-Marie Taillefer
Régie vidéo - Stéphanie Pelletier
Direction musicale - Ben Kalman

Les 28, 29 et 30 mai 2009 à 19h00
Studio d'essai Claude-Gauvreau
Pavillon Judith-Jasmin
(2e étage, local J-2020)
405, rue St-Catherine Est
Billets $5.00, billetterie de l'UQAM
Réservations : (514) 987-3456

jeudi 28 mai 2009

Bob's Lounge - Battery Opera

Par Yves Rousseau

Avec Bob's Lounge, le Battery Opera pousse une aria Foster Jenkins-esque...


Devant vous, à même l'avant-scène, quelques tables style cabaret accueillent une trentaine de spectateurs. Derrière, les gradins, vides. Puis , côté jardin, d'abord tout contre le mur, un bar, qui sera très achalandé pendant la soirée, une table de mixage portative, puis un sofa sur le quel prennent places, en poses alanguies blasées, quelques femmes en robes de soirées noires, et un olibrius éberlué et catatonique en costume Oktoberfest. Central, une batterie, puis côté cour, une contrebasse et un saxophone baryton forment l'orchestre atypique. En boucle, pré-enregistrée, « A taste of honey » par Herb Alpert & The Tijuana Brass donne des relents d'ascenseur.

Les musiciens, et notre « chanteur » entertainer, Bob, sont engoncés dans des costumes rappelant ces témoins venant frapper, tôt le matin, à nos portes, à l'exception des cravates et chemises, qui pourraient représenter l'archétypale vision luisante et criarde du samedi chic pour plouc d'un village très profond d'un certain sud. Un bric-à-brac d'accessoires Kitsh complète le climat: boa de fourrures, faux_phallus qu'exhiberont par leur braguette et tritureront parfois ces galopins au milieu de propos grivois, et tutti quanti.

Dès lors, tout devient assez prévisible. Avant de sombrer dans les blagues de_pénis, ou au mieux de garçon paysan et de cochon, on passe, évidement par Aufstieg und Fall der Stadt Mahagonny, l'air du Whiskey Bar et autres semblables, de Kurt Weil et Bertold Brecht pour poursuivre avec des airs de crooner pop américains : comme le passage à l'acte fiévreux et alcoolisée d'un preacher sous-culturel défroqué qui éclaterait ses inhibitions, circulant entre les tables, selon sa propre vision de la décadence, un mélange d'archétypales figures américaines kétaines, surfaites, boursouflées et déliquescentes sur fond de se qu'on se figure être un cabaret allemand dépravé de l'entre-deux-guerre.

Complétant cette manœuvre d'art potache, volontairement galvaudé, et bouc-émissaire en gros clins d'oeil insistants et peu subtils : sous le prétexte de l'iconoclaste et du satirique trash, les dames en poses outrées se tortillent anguleusement en facéties wanabe expressionnistes crades, avec parfois quelques prestations de gigue allemande par l'olibrius de tout à l'heure. Arrangé ou pas, tout cela contribue à catalyser les réactions paillardes, les commentaires moqueurs et les invectives de certains membres du public, émancipé de liberté éthylique. Parlons plutôt d'état second, plutôt que de second degré.

Puis, soudainement, après une heure de chants et d'interactions hasardeuses, le spectacle se termine abruptement, en queue de poisson, comme dans l'auto parodie de son propre monumental fiasco.

Mince, très mince, bien peu de substance. Un spectacle qui semble calibré pour la foirade bien arrosée. Sinon...

Voilà !

NDLR - la pièce est en anglais.
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Distribution : David McIntosh, Aleister Murphy, Ben Brown, Paul Ternes, Christophe Papadimitriou, Akasuzi Kwan, Lee Su-Feh et Deborah Dunn

Du 27 au 30 mai

Au Théâtre La Chapelle
3700, rue Saint‐Dominique
www.lachapelle.org
Réservations : 514 843‐7738




mardi 26 mai 2009

Encore une fois sur le fleuve - Le Bureau - Bar Les Pas Sages

Par Yves Rousseau

Avec « Encore une fois sur le fleuve », la nouvelle compagnie théâtrale « Le Bureau » entame avec superbe son existence par une adaptation donnant voix vivante aux personnages et univers uniques de Prévert.


Au côté cour, se tasse contre le mur une petite scène de quatre mètres carrés, puis, plus loin, le long du mur, une banquette surélevée est dominée par une luminescente évocation d'un minéral pont à arches. Côté jardin, un mince passage traverse l'étroit espace rectangulaire, longeant le comptoir du bar. Oui, l'espace de jeu est éclaté, et le lieu complet est investi, dans une occupation multidimensionnelle de l'espace.

La beauté torturée et spleenétiquement peuplée d'êtres vibrants mais déchus de Prévert est révélée par la surréelle course du Soleil sur Paris, bercée par les flots tranquilles de la Seine, dans laquelle la misère se jette en reflet d'espoir, dans toutes les couleurs belles, laides et même sordides de la vie.

Ces êtres incarnés, bellement, surgissent en éclats temporels vibrant et fiévreux : le temps qui passe et serre la gorge de souvenirs, avec cette dame mature, tantôt ici et là, tantôt assise au bar, saluant avec nostalgie poignante un autre jour, encore, qui se pointe dans le « viol_de la nuit »; le temps arrêté dans l'abandon aux eaux, là devant , sur le parapet du pont, voilà l'aria d'adieu puis le saut de l'ange du « loqueteux absurde et magnifique », dans le soulagement de la disparition; puis ce temps qui perce le cœur par la blessure des passions perdues, comme cette vieille déchue dans l'opprobre de la bêtise qui retrouve sur ce banc, un instant, amant et doux souvenirs devant les flots incessants du destin et de l'oubli.

Organique, trippatif, existentialiste, l'ensemble est ponctué de façon suave et profonde, par des chansons de Prévert (ex. C'est une chanson qui nous ressemble) joliment interprétées par Isabel Rancier, et enveloppé par les effets space-country-bistro-guinguette planant de Mathieu Vigneault, avec sa Gretch G6120 en son direct sur ampli Fender Bassman GT original.

L'interprétation est incarnée, dans une superbe communion générationnelle où jeunes comédiens allumés partagent l'espace avec des vétérans, soit Catherine Bégin et Luc Morissette, magnifiques dans le rôle des vieux amants : superbes présences.

Quarante-cinq minutes de bonheur vibrant, le lieu, l'espace et le temps sublimés par le geste et la parole.

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Poèmes et chansons par Jacques Prévert

Adaptation et mise en scène par Gabrielle Néron

Comédiens : Catherine Bégin, Catherine David, Benoît Drouin-Germain, Luc Morissette et Geneviève Néron

Composition musicale de Mathieu Vigneault
Conception d’éclairage par Josiane Fontaine-Zuchowski
Musique par Isabel Rancier et Mathieu Vigneault
Photos par Madeleine Marcil et Isabel Rancier
Installation Photographique par Isabel Rancier

Dates à venir :

Lundi le 7 et 28 septembre 2009 à 20h : Hôtel Blainville, 29 rue Blainville ouest, Ste-Thérèse, J7E 1X1
Lundi 9 novembre et Lundi 1er mars 2009 à 20h: Taverna, 195, rue de Bellechasse, Mtl, H2S 1W3
Lundi le 8 mars 2010 à 20h: Bistro Invivo 4731 rue Sainte-Catherine est, Mtl Qc, H1V 1Z3

Site : http://firmelebureau.com

jeudi 21 mai 2009

La Naissance de Superman - Putto Machine

Par Yves Rousseau


Fiévreux récit de vie en blessures portées et assumées dans toutes les teintes sombres et éclatantes du destin : du combat du quotidien dans le nulle part des banlieues tièdes et grises, en passant par la souffrance ordinaire, celle de l'enfance en marge et de la jeunesse en errance, jusqu'à l'éclatement, adulte, surfant sur les vagues de la réconciliation, de la réalisation et de l'authenticité.

Crédit : Madeleine Marcil

En plan latéral, sous de lumineux halos, deux bustes sont suspendus — celui côté jardin porte une tenue de ville - l'autre, à cour, a tout du punching bag (représentant l'autre ?) : plus tard la passion dessus s’y jettera. Puis un petit praticable-coffre-rouli-roulant rouge – la folie, la fuite et la défiance , elles , surferont dessus. Au centre-top, un petit écran de projection (nombreuses). Finalement, trônant et dominant l'ensemble, un cube rotatoire (oui, on va le faire tourner, comme transitions) ouvert, face scène, avec fond opposé en semi-transparence (oui, il va y avoir quelques jeux d'ombres) avec l'intérieur en effet de perspective. De blafards néons encadrent, au sol, l'aire de jeu. Comme la tenue de Superman, les éclairages sont essentiellement le fruit de gélatines rouges et bleues. Dantesque univers .

Sous un sourd mantra scifi inquiétant, en bleuté lumière, dominé par un globe terrestre en rotation par jump-cut, technotronique, surréel, le voilà : les articulations couvertes de bandelettes blanches, comme un combattant ultime, vêtu en paradoxe de dénuement d'un jump-suit gaminet-caleçon rouge ou bleu, là, au sein de ce monolithe de claustrophobique quadrature existentielle: écrasé, contenu, luttant contres ces arrêtes de frontières de vie, de blessures en résilience. Un tout jeune homme.

Puis la parole vibre, stoïque, sensible, confirme le destin bleuté et en trace la genèse...

D'abord, petit, un patelin, puis des parents prolétaires au tempérament artistique: mère volontaire, hyperactive, verbeuse, père musicien et émule d'Elvis (à ses heures) discret, silencieux.

Ce qu’ils ignoraient tous les deux c’est qu’en unissant ce minuscule_ovule et ce microscopique_spermatozoïde, ils inscrivaient là une grande partie de ce que je suis; qu’en unissant leur hypersensibilité, leurs peurs et leur angoisse, ils dessinaient déjà mes contours.

Puis, enfance en retrait, parfois souffrante, incapacité sportive, cruauté et humiliation de la cour d'école et des joutes compétitives, avec de surcroit persécution et_abus de la fratrie. Alors, le petit ne comprend pas, ou ne comprend plus les autres. Maladroit, anxieux, timide. Alors, essayer de se rendre invisible, se tenir à l'écart dans un isolement en boulimie de livres, de dessin et de musique : cet âge fragile où on développe une conscience de soi et des autres — et, justement, surtout du regard que ces mêmes autres portent sur nous — des nœuds qui peuvent être trainés longtemps...

Les moqueries, coups de coude, jambettes, coups de poing m’amenaient à me cacher davantage dans le petit creux de la solitude; à m’y lover confortablement. Je devenais un mini Jean-Marie “(NDLR - Jean-Marie est le nom du papa).


Crédit : Madeleine Marcil
Ensuite, fin enfance, vie modeste, monoparentalité maternelle surchargée : l'inévitable déchirement subi par toute une génération. En voix superposées, sous les jeux d'ombres du temps qui nargue, les journée trop courtes, la fatigue ordinaire, la solitude de la routine abrutissante — dans la récurrence du quotidien anonyme où chacun meuble sa détresse comme il le peut.

La mère :
Lever à 6 h. Me préparer. Lever les gars. Déjeuner en vitesse. Reconduire le petit chez la gardienne. 1h20 de transport en commun; bureau à 8 h 30. Lunch à 12 h : acheter des nouveaux souliers pour les gars, passer chez le nettoyeur. 4 h 30, 1 h de transport en commun. Aller chercher le petit chez la gardienne. Passer à l’épicerie. Préparer le souper. Aider le petit avec ses devoirs. Lavage. Donner le bain au petit. Faire les lunchs pour demain. Aller voir papa à l’hôpital. Appeler le notaire pour la succession de maman. Prendre r-v au garage pour l’auto.

M :
On fait tous notre possible pour garder la tête hors de l’eau. On se trouve une bouée de sauvetage en période de crise. Ma mère s’est sauvée de la noyade en se réfugiant dans le liquide.

En paradoxe, la vulnérabilité de l'enfance blessée et de la sensibilité déchirante revêt l'armure adolescente de l'ascétisme et de l'activisme, en héroïque costume existentiel d'auto-contrôle : devenir son propre super héros, se forger sa propre supermanesque armure de vie en s'auto-conditionnant d'un incantatoire leitmotiv obsessionnel...

Rien donner
Rien montrer
Pas de faiblesse
Jamais de faiblesse...

Crédit : Madeleine Marcil

Les stations de la croix portée sont scandées de dérives de marionnette avec professeur omniscient, dans des mises en relation ironique avec la genèse audio-visuelle potache du personnage de Superman. Une réflexion induite, non-pas explicite, mais imprégnée dans le propos : pourrait évoquer implicitement (par contre-effet ironique) en terme de réflexion sur l'identité masculine ce que ‘Du côté des petites filles’ de Elena Gianini Belotti souleva pour l'identité féminine.

Mais voilà, l’éclatement : l'amour, la pire chose qui peut arriver à un héros, dit-on — mais aussi sa plus grande salvation. Un brin de romantisme...

L'occupation de l'espace, avec une féline souplesse, passe par le stoïcisme du témoignage frontal et/ou de la voix hors champ, jusqu'à d'évanescents éclats poétiques en kata ballet-breakdance, exutoires, sentis, accompagnés de gestuelle narrative métaphorique. La trame sonore et les projections, très élaborées, prennent la dimension d'un quasi deuxième personnage, une présence importante, mais subtile, moodé, asynchrone ou cadencé en soutient ou en contre-effet, aux mantraesque racines pop, et un peu jazz, un imprévisible tango d'intentions se mariant à la perfection à cet expressionnisme cubiste médiatico-iconoclaste post-industriel épuré.

Très incarné, pas trop personnalisé, juste assez, dans un puissant mélange avec les dérives en alternance - une conceptualisation éclatée et ironique : on évite facilement le ton du pathos, le mélo biographique, avec une teneur de propos ferme, celui du témoignage d'un survivant. L'ensemble implique une dimension universelle, on élude de piège de l'art thérapie : comment chaque GiJoe trouve sa façon d'être un homme, en sublimant le fardeau du mythe identificateur par une humanité triomphante. Faire la paix, être en paix, et... vivre.

Crédit : Madeleine Marcil
Je suis né de l’union d’une femme extravertie qui avait le don de la culpabilité et d’un homme discret qui portait la peur comme un complet trois-pièces. Je suis surtout le microbe-fruit d’une femme colorée et généreuse et d’un homme doux et réfléchi qui m’ont poussé dans la seule direction où je devais aller. La mienne.

Certainement une étonnante réalisation, soignée, et un beau moment de théâtre, dans la force de la vulnérabilité, de l'ouverture, et, surtout, du choix de la vie.

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Une production de Putto Machine

Tous les extraits cités proviennent de la pièce La Naissance de Superman, et ne peuvent êtres reproduits sans autorisation de l'auteur.

Texte, mise en scène et interprétation par Mathieu Leroux
Assistance à la mise en scène par Antoine Touchette
Éclairages et direction technique de David-Alexandre Chabot
Composition sonore de Steve Lalonde
Scénographie par David-Alexandre Chabot, Mathieu Leroux
Conception vidéo et graphique par Maxime Labonté-Valiquette
Costumes et accessoires par Isabelle Chrétien, Mathieu Leroux
Direction de production de Gabrielle Néron


19 au 30 mai 2009
mardi au samedi à 20:00
À la Caserne Letourneux - 411, avenue Letourneux (angle Notre-Dame Est)
Billetterie 514 848.9696

www.puttomachine.com

mercredi 20 mai 2009

Théâtre tout court IV - Espace La Risée

Par Yves Rousseau


Fidèle à la tradition, Absolu Théâtre présente sa mouture printanière de courtes pièces.

Courte soirée de courtes pièces locales et Américaines, un peu plus d'une heure pour six numéros : totalement à la bonne franquette, sans scénographie autre que quelques tables et chaises, avec toute la spontanéité découlant d'une préparation rapide. Une formule particulièrement intéressante à plusieurs égards : répétitions faciles à loger dans l'horaire des artistes, des travailleurs autonomes jonglant avec diverses occupations; assez rapide à monter et pouvant se jouer avec un matériel simple et peu couteux; et finalement, pouvant exposer et révéler de jeunes auteurs, comédiens et metteurs en scène.

De Shel Silverstein, « Le plus meilleur papa du monde » (The Best Daddy), traduit en québécois et mis en scène par Marie-Ève Bertrand. Sur le ton d'un burlesque, un père présente à sa fille, là, dissimulé sous un drap, le cadeau de fête à deviner : en l'occurrence, on l'apprendra, un poney hélas fraichement abattu! Puis, en fait non, cela est rapidement démenti: cauchemardesque succession d'accroires et fausses surprises brise cœur toutes plus scabreuses les unes des autres. Dans le rôle de la petite enjoué voguant de pâmoison en surprises bizarroïdes, Brigitte Lafleur, et dans le rôle du père crade et plaisantin, Martin Desgagné : fausse candeur illuminée et cruauté mentale enjouée sur humour noir faussement slapstick. Le jeu était peut-être parfois un peu forcé, un ensemble parfois amusant, sur substance mince.

Dans question de respect, de Martin Plouffe (mise en scène de Christian E. Roy), deux jeunes hommes végétatifs, des frères (Martin Plouffe et Serge Mandeville), supputent les mérites de certaines représentantes du beau_sexe, en particulier Nadia : « st ' une fuckée cte fille là, deux fucké ensemble ça marche pas... ». Et en voilà justement une qui surgit pour les quérir, c'est qu'il y a fête sur la terrasse et tous se demandent ce qu'ils glandent là, en retrait : serait-ce elle. Derrière son look altermondialiste t-shirt-bedaine, que voilà une sérieuse intrigante aux sulfureuses intentions. Honneur, principes et loyauté s'étiolent et se perdront dans le dédale des persifflages , des chassés-croisés et de la tentation, chez nos deux moineaux. Le jeu, bien enlevé, est intéressant parce qu'il permet d'explorer de zone d'incertitude et de zone trouble à partir de ce texte en joual dépeignant une situation anecdotique.

De Seth Kramer, « Variation Tarantino », voilà une version féminine de ce voyage au pays de l'absurde, truculente surenchère de menaces où trois jeunes femmes exaltées vêtues en costard noir s'entre braquent l'une l'autre avec leurs flingues respectifs - un cercle vicieux punché et surréel, où aucune des trois criminelles ne sait qui doit descendre qui — absurde et d'un potache enlevant. Traduit et mis en scène par Serge Mandeville, avec Marianne Lavallée, Cynthia-Wu Maheux et Isabelle Duchesneau.

Repris du spectacle de 2007, de Rich Orloff, « Dramaturgie 101 » (Playwritting 101: The rooftop lesson), un brillant texte illustrant, non sans ironie et sarcasme, divers procédés de constructions dramatiques. Muni d'une télécommande, un enseignant et dramaturge déjanté, commentateur omnicient, (Serge Mandeville) passe en revue une scène de suicide factice à coup de "do's and don't's" sur les principes de construction dramatique théâtral, avec "freeze frame" , puis replay reproduisant la variation thématique exposée. Éventuellement les caractères-cobayes se révoltent et sortent de leur cadre dans une comique guerre de télécommande ou chacun s'invective à coup de « espèce de cliché», « caractère surfait », « vulgaires stéréotypes », devant une salle croulant de rires. Bien chorégraphié, belle mise en scène et traduction de Serge Mandeville, qui y joue également avec Martin Plouffe et Alexandre l'Heureux.

De Philippe Robert et mis en scène par Sarah Desjeunes, « Bad Buster Bull » où tout le parfum sordide sous-entendu d'une situation jamais nommée ni identifiée entre une dame et quatre olibrius : cette dernière reconnait un des protagonistes masqués, Bad Buster Bull, là dans ce parc ou elle promène son landau. On est jamais sûr, mais on imagine : peut-être était-ce un_rapt, une soirée_cuir olé olé, ou quoi encore — le ton pince-sans-rire est celui de retrouvailles amicales et enthousiastes où on prend des nouvelles avec éclats verbaux d'horreur parcellaire jovialement échappée : une façon cynique, très humour noir dans cette façon de jouer avec les zones d'incertitudes. Intéressant, très correct, avec Isabelle Duchesneau et Marc-Antoine Béliveau.

Finalement, le clou du spectacle, "Intérêt principal" (Controlling Interest ) de Wayne S. Rawley, délicieuse mise en scène et traduction de Serge Mandeville. Habillés en hommes d'affaires et discutant selon la dialectique d'une réunion corporative, des garçons sur le point de quitter l'enfance évaluent l'éventualité de se mettre à s'intéresser aux filles. Une délégation issue de ces dernières est bien prête à discuter de cette proposition d'affaires, non sans y avoir mis son grain de sel. C'est tout à fait charmant, évocateur de ce passage de vie, rempli d'esprit, et rendu bellement avec une verve candide au sérieux affecté. Avec Nicholas Chabot, Martin Plouffe, Alexandre l'Heureux, Serge Mandeville, Marie-Ève Bertrand et Eve Landry.


Voilà, prochain rendez-vous la saison prochaine!


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The Best Daddy, de Shel Silverstein, traduit et mis en scène par Marie-Ève Bertrand - avec Brigitte Lafleur et Martin Desgagné

Question de respect, de Martin Plouffe, mise en scène de Christian E. Roy, - avec Martin Plouffe et Serge Mandeville et Eve Landry.

Variation Tarantino, de Seth Kramer, traduit et mis en scène par Serge Mandeville, avec Marianne Lavallée, Cynthia-Wu Maheux et Isabelle Duchesneau.

Playwritting 101: The rooftop lesson, de Rich Orloff, mise en scène et traduction de Serge Mandeville - avec Serge Mandeville, Martin Plouffe et Alexandre l'Heureux.

Bad Buster Bull, de Philippe Robert, mise en scène par Sarah Desjeune avec Isabelle Duchesneau et Marc-Antoine Béliveau.

Controlling Interest, de Wayne S. Rawley, mise en scène et traduction de Serge Mandeville - Avec Nicholas Chabot, Martin Plouffe, Alexandre l'Heureux, Serge Mandeville, Marie-Ève Bertrand et Eve Landry.

Était présenté les 14, 15, 16 mai à l'Espace La Risée, 1258, Bélanger





mercredi 13 mai 2009

Le Nid - Théâtre Qui va là

Par Yves Rousseau


Avec le Nid, les ailes brûlantes de l'ironie s'envolent vers les cieux incandescents d'un couple déchu, délicieusement boiteux sans sa béquille ornithologique...


Crédit : Justin Laramée

Tout se passe dans les vestiges d'une habitation qui fut ravagée par le feu , comme lieu d'évocation en flash-back de la genèse d'une flamme passionnelle qui brûla jusqu'à ce que tout se consume : amour, maison et raison. La passion est volatile, l'esprit aussi, et comme vol de Phoenix sur soleil incandescent, l'idylle plane dans les vents changeants du temps, comme un apothéotique tourbillon fiévreux et inflammable s'embrasant d'une étincelle de folie absolutiste et ardente : pour ne mieux que renaitre de ses cendres.

Dans les ruines incendiées de leur vie, deux ornithologues volent au-dessus des paysages de leurs passions. Funambules de l'inconditionnel sifflant et emplumé, les voilà juchés seuls au monde sur l'isolé perchoir de nidification où couve le tison d'une viscérale obnubilation pour tout ce qui vole et a un bec. Tout cela comme sublimation totale, exutoire et sans condition de leur relation : l'univers, le langage, les moeurs des oiseaux — d'abord comme dimension transactionnelle et projective — puis jusqu'à en basculer dans une iconoclaste symbiose délicieusement pathétique.

Une délirante allégorie truffée de références, métaphores et jeux de mots liés au monde des volatiles, aussi éclatée et truculente dans sa matière que cette volière d'oiseaux à l'esprit blessé dont s'occupait la belle, en quelque sorte une psychologue animalière : oiseau schizo, mégalo, personnalités multiples, dissociée, hypocondriaque, et tutti quanti. Belle odyssée absurde avec nos olibrius campés, là dans ces ruines, dans les restes de ce qui fût, avec ces éclats de vie se matérialisant en tourbillons : de la rencontre initiale, en séance d'observation en milieu naturel, en passant par l'ironie de la vie quotidienne avec cette rétive, capricieuse et envahissante corneille recueillie et domestiquée, jusqu'à l'éclatement final, enfin presque...

Crédit : Justin Laramée

Le jeu, riche et impeccable, est profondément incarné, étroitement orienté dans une occupation de l'espace avec une gestuelle en évocation et dérision métaphoriques, comme pour, entres autres, cette scène de drague ou l'homme, en universitaire un peu imbu et prétentieux, s'adonne à une cour calquée sur les comportements nuptiaux d'un paon ou autres volatiles orgueilleux en quête d'une femelle. Les manipulations sont fantastiques et la façon dont on arrive à et suggérer et donner vie à cette corneille, (entre autres) à partir de rien, est particulièrement évocatrice. Il y a des moments d'expression à couper le souffle.

La scénographie est très soignée, et les photos de presse en donnent un bel aperçu: devant ce baroque composé d'artéfacts évocateurs, on oublie complètement l'exigüité de cette scène de cinq mètres par trois, qui devient de facto un immense territoire de l'imaginaire. Les costumes bigarrés, bas de pyjamas sur haut en évocation de tenue jardinage grano plein-air, et ces visages et membres couverts de suie (pas sur les photos) sont indéniablement parfaitement dans le ton, tout comme cette trame sonore atypique souvent en contre-effet impliquant parfois clavecin et clarinette basse.

Crédit : Justin Laramée
Scénographie et costumes

En lecture (Festival du Jamais Lu 2008) je notais : le texte, lumineux, truculent, coulant, intelligent et particulièrement rythmé est un délice de répliques du tac au tac, on pense un peu à l'absurdité de Ionesco, et à la verve imagée de Guy Beausoleil, avec cette façon de faire flèche de tout bois (en terme d'atmosphères), avec délicatesse, mais ironie, à partir d'un univers thématique et référentiel. C'est toujours vrai, et le texte ainsi habillé par l'ensemble prend bellement vie, mais tout en étant peut-être un peu moins à l'avant. C'est qu'afin de rendre la folie de cet l'univers, on a peuplé la plaine du propos initial, d'une forêt de cris d'oiseaux : les comédiens y excellent à les évoquer par la voix et par les multiples appeaux utilisés, avec en plus un appui ambiant issu de la sonorisation : il y a peut-être une légère surcharge d'effets, à quelques moments (surtout dramatiques) au détriment du texte.

Mais ne vous leurrez pas : Le Nid est une pièce particulièrement amusante, une habile tragicomédie riche et délirante - ça oui ! Côtoyant l'ironie et la verve hallucinée de plumes, il y a de superbes moments de jeu et d'émotion.

À voir!

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Texte, mise en scène et interprétation : Félix Beaulieu-Duchesneau et Sandrine Cloutier
Musique : Benoît Côté
Conseiller à la création : Jacques Laroche
Scénographie de Josée Bergeron-Proulx
Éclairage par Erwann Bernard

Les 10, 12,17, 18, 19 et 31 mai, 1er, 2, 7, 8, 9, 14, 15 et 16 juin 2009
À La Petite Licorne, 4559 Papineau
Billetterie : 514-523-2246


vendredi 8 mai 2009

Festival du Jamais Lu 2009 — vendredi 8 mai — Quand tu seras un homme, de Marc-Antoine Cyr

Par Yves Rousseau

Festival du Jamais Lu, rendez-vous annuel entièrement dédié à la mise en lecture de créations théâtrales nouvelles - soirée du vendredi 8 mai.

Après s’être signalé avec le très beau texte de « J’aurai voulu crever » qui vient tout juste d’être monté, Marc-Antoine Cyr, un des principaux talents de la relève, récidive avec « Quand tu seras un homme ». Ça parle de mort, de déchirement, de cahoteuse passation, de vie, d’identité, sur un ton parfois ironique et iconoclaste…

Au milieu d’un pré, dans son lit, sous un arbre immense pourvu des profondes racines du temps, son arbre, Benito le grand-père attend la mort avec une fatalité ironique et remplie de bonhomie : mais elle ne vient pas. Oh, ce n’est pas faute de bonne volonté, il a même préparé poème et hommage posthume, mais voilà, il vit toujours, au grand dam de sa fille acariâtre Nora, qui l’enquiquine, et attend impatiemment que tout soit finit. Le climat face à la mort : triste et joyeuse fête, relation avec la mort un peu typique de la culture mexicaine.

Benito – Quoi elle est pas belle ma nuit? La dernière. Ma dernière nuit dans vos mémoires.
Ça vous fera quelque chose à raconter…
(À Alejandro) joue-toi! Música por favor!
Nora – Parce que quand on dit « le soir de ma mort »
Quand on dit ça on s’arrange pour au moins un peu mourir. On s’arrange.
Parce que moi sinon autrement.
Benito – Mais c’est qui celle-là? Fille ingrate! Coincée du cul!
Nora – Alors, cette fois, ça meurt ou ça meurt pas?
Benito – Crotte de fille!
Nora – Ça meurt pas. Bonne nuit
Elle s’éloigne vers la maison
Benito – Je mourrai comme je le décide! Je mourrai fier! Mieux que personne je mourrai!

Cet ailleurs de l’imaginaire poétique et suave ou flotte l’âme du poète Pablo Neruda, est aussi habité par son petit fils, Sam, pour qui la cour de récréation est un enfer de persécution, et un voisin guitariste, pour enrober le départ de musique. Au milieu de l’absurdité des prises de bec rocambolesque avec tous et la maman, c’est l’heure, malgré une complicité mouvante et rebondissante, de la (non?) transmission entre Sam et Benito.

Benito – Quand je mourrai. Petit. Frappe ta poitrine. Pousse des cris.
Appelle les oiseaux.
Agite des drapeaux noirs. Chante des sanglots.
Écris mon nom quelque part sur une pierre.
Après moi c’est toute l’époque qui change. Puisque je ne serai plus.
Quand je serai parti vous parlerez encore de moi.
Toutes les nuits après moi.
Hein petit homme ?
Regarde-moi.
Regarde.
Sam – Est-ce que je t’avais des frères ou des sœurs toi Grand-père?
Des fois je me dis es fois ça serait plus facile si j’avais un frère.
Un frère pour être pas tout seul pour savoir où on est.
Mais là j’ai personne. J’ai personne et je me dis : j’aurai même pas de neveu ou de nièce
plus tard il y aura pas d’enfants après moi autour de moi
Personne pour m’appeler Oncle Sam
J’aurai aimé ça un jour que quelqu’un m’appelle Oncle Sam.
Benito – T’es vraiment le dernier des cons toi.
Sam – Quoi qu’est-ce que.
Benito – Vraiment le dernier des derniers.
Sam ne répond pas, il part vers la maison.
Benito, resté seul – C’est là qu’on meurt.
Quand on est plus le roi pour personne.


En plus de truculents dialogues parfois coulants de vie, parfois cahoteux d’onomatopées existentielles, le texte est riche de splendides arias. Je ne peux résister à vous citer celle-ci, et le texte, imaginez, en recèle plusieurs :

Benito – Je suis mort plusieurs fois
À ma naissance, je suis mort. À San Pedro.
Ma mère ne voulait pas de moi.
Je suis mort de faim plusieurs fois. Des miettes sur la table.
Des coups de feu dans la cour. Trop près. Ne plus rester là.
Morte l’innocence. Franchir le mur. Mort le pays qui s’efface en arrière.
Je ne serai plus le fils de personne.

On peut mourir plusieurs fois.
On croit que le cœur va manquer.
Que les coups vont l’abattre. Qu’il ne battra plus quand il aura épuisé les larmes.
Mais on peut lui asséner des coups au cœur. Mille morts.
Il bat encore. Il repousse il recommence.
La vie c’est se battre quand le cœur ne s’arrête pas. C’est compter les coups.
Tout meurt, il faut bien. L’amour. Le courage. Le souvenir. L’absence.
Partir. Refaire sa vie morte. Un ailleurs meilleur. Ça n’existe pas.
Mais le cœur survit. Boum boum boum boum.
La vie c’est compter les coups.
Le cœur cogne encore. Cogne encore. Cogne il cogne.
Le cœur est interminable.
L’angoisse devient un cœur au ventre. Devient réelle.
On porte enfin sa mort en soi après l’avoir tellement subie.
Le dos se plie avec l’âge on traîne mille cadavres de soi derrière.

Les anciens savaient. D’où ils venaient. Pourquoi être là.
Mais nous autres nous d’après on ne sait rien.
On a oublié de leur demander
Nous ne savons pas.

Accrocher des lumières dans son jardin. Des lumières comme avant.
Pays qu’on se fait.

Mais comme avant c’est mort c’est jamais plus comme ça.
Et puis après. Ceux d’après.
Les saisons changent sans nous.
Mourir enfin, pour de bon.
Silence je vous prie


Cette fin, en évocation du Pido Silencio de Pablo Neruda! Voilà, rendu ici, tout commentaire sur le texte est maintenant superflu…

Une oeuvre présentée dans le volet jeunesse du festival, devant un public du primaire, qui avait été préparé, semble-t-il, en classe par rencontre d’auteur. En lecture les comédiens qui n’avaient eu que peu de temps pour s’approprier l’esprit de douce ironie existentielle et la substance poétique du texte, ont pourtant été relativement correct, mais le stoïcisme relatif de ce public sage et discipliné amène à se demander si le texte, magnifique, ne correspondrait pas plutôt à un public plus âgé, et même adulte?

Certainement un texte des plus prometteur : quelque chose dans l'air murmure que Marc-Antoine Cyr n'a pas fini de nous étonner!

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Texte de Marc-Antoine Cyr
Tous les extraits proviennent de la pièce Quand tu seras un homme, sont une courtoisie de l'auteur, et ne peuvent êtres reproduits sans autorisation.


Mise en lecture : Alexia Bürger
Distribution : Alexia Bürger, Marie Charlebois, Denis Gravereaux, Jacques Laroche et Benoît McGinnis

Le Festival du Jamais Lu 2009, du 1er au 9 mai, se déroule principalement à deux endroits distincts :

Aux Zécuries — 7285, rue Chabot — volet théâtre jeunesse
O Patro Vys — 356, avenue du Mont-Royal Est — volet régulier

Billeterie - 514-844-1811

Festival du Jamais Lu 2009 — mercredi 6 mai — Insertions, de David Leblanc

Par Yves Rousseau


Festival du Jamais Lu, rendez-vous annuel entièrement dédié à la mise en lecture de créations théâtrales nouvelles — mercredi 6 mai, 17 h


Du jeune auteur David Leblanc, Lauréat de l'Égrégore, le texte « Insertions » : quand l'indifférence tranquille d'un jeune homme sans histoire se heurte à un microcosme trash sous culturel , une exutoire collision en éclats d'humour caustique...

Un jeune homme timide, habite un univers auquel il parait pourtant ne pas appartenir, comme il y avait été transplanté et c’est là toute l’ironie surréelle du propos. Luc, jeune étudiant mélangé qui se promène d’un abandon de programme à l’autre, est plutôt tempéré, introverti, en gentil passe-partout bien intentionné, un peu tronche de collège, pseudo-intello, dont la solitude est meublée par la télévision. Puis voilà, son père (avec qui il vit) est un mécanicien taciturne (éternel silence des relations père-fils) le genre à triper sur les chars montés et sur celles qui portent bien ce qu'elles avancent, s’exprimant en joual assaisonné, foutant le camp à répétition en flanquant son fils là, en compagnie de Serge alias Crowbar, un ami fraîchement sorti de prison pour meurtres à qui il doit céder sa chambre...

Rapidement, comme un clown triste décontenancé et pantois à qui tout arrive, Luc se ramasse seul avec l’animal, puis le reste de sa tribu sous-culturelle qui surgit et s’incruste : la femme, Chantale, auteur à ses heures, qui entre deux prises de bec et bagarre avec son conjoint monopolise l’espace sonore de l’appartement de baises_animales; Kim, l’adolescente_à la dialectique existentielle de guidoune_hyper_sexualisée pour qui tout se "deale " à coup de faveur_charnelle; Mike, le jeune fils , joueur compulsif et coké en perpétuelle quête d’argent à extorquer; et finalement l'ami douteux, Freeze, souteneur, voleur, menteur, entre autres compères vaseux.

Tout ça sur fond de zapping, schizokaleïdoscopiques magma d'extraits d'émissions dépeignant la grande fresque absurde de la vacuité télévisuelle, comme ersatz climatique de texture social, en toile de fond: tout mis sur le même pied (peopleisation du journalisme), du reportage animalier au soap, en passant par une manifestation pour la pauvreté avortée pour cause de concurrentes téléréalités jusqu'aux manigances des magnats de la finance et autres mégalomaniaques PDG. Ahurissement médiatique sur ahurissement existentiel, abruti.

Une rocambolesque suite de satiriques mésaventures remplies d’ironie et de toute une suite de personnages trash, tout cela sur fond d’américanité résiduelle.
Climat :

Chantale regarde sa fille jouer dans son assiette du bout de la fourchette sans rien avaler.
Chantale – Enweye, mange ton assiette!
Kim – J’ai pas faim.
Chantale – Faut ben que tu manges un peu!
Freeze verse une grosse rasade de rhum dans son café, en offre à tous.
Freeze – Rhum? Rhum? Quelqu’un veut du rhum?
Chantale et Crowbar lui tendent leur tasse, qu’il « fortifie », avant de boire directement quelques gorgées cul-sec.
Mike se lève de table.

Mike – J’ai fini, je m’en va.
Crowbar – Ramasse ton assiette.
Mike – Va chier!
Crowbar – Hey, j’suis ton père, p’tit christ!
Mike – C’est vrai? La dernière fois que j’t’ai vu j’avais 7 ans, pis y m’semble que t’avais l’air moins épais.
Crowbar frappe Mike. Mike crache par terre et part, suivi de Kimberley.
Chantale – Pour qui tu t’prends de frapper mon gars?
Crowbar – Y faut de l’autorité pour élever les jeunes. Ça l’air qu’y ont été trop gâtés avec toi, y est temps de redresser ça.
Chantale – Commençant à frapper Crowbar Tu vas voir c’que j’vas te redresser, moi!
Crowbar– Luttant avec elle pour la maîtriser On dirait que toi aussi ça fait trop longtemps qu’tu t’es pas faite bardasser comme y faut!


Avec ses amis pseudo anarchistes (paroles d'insurrection, gestes de beuverie), Luc en vient à promener sa révolte molle sur les routes de la fuite, comme l'esprit acide du propos promène son regard avec une festive verve de désillusion, posée comme normalité fataliste. Le père fait demande à son élue de devenir sa... troisième femme, les ados piercing-tatou anorexie mentent et sèchent leurs cours - comme pointe de l'iceberg, les personnages alimentent leur destin fade et éteint d'illusoires lubies et autres rêves à cinq cennes qu'on sait mythomaniaques , faux ou utopiques d'avance, bref, tout est faussé :

Kim, s'imaginant devenir mannequin, fraîchement larguée par son copain, s'adressant à Luc, qui la console :

T’as raison, Charles c’est un nul. Quand j’vas être une star y va prendre l’avion à genoux jusqu’à Los Angeles pour s’excuser mais y va tellement être trop tard! Tsé y aurait pu être mon premier mari que j’vas laisser pour un de mes danseurs, y aurait vendu l’histoire aux magazines, fait plein d’cash pis lancé sa maison de disques avant de mourir cool genre overdose ou accident de parachute. Pff. Pauvre con. J’peux voir les photos?

Vie en autofiction médiatique. Puis le père, à Luc à propos d'une de ces typiques rencontres trop rapides - on sait bien comment ça va finir...

Ouais, c’est ça j’voulais t’dire… j’ai rencontré une fille à Daytona. Est vraiment quelque chose! C’t’une… designer info-machin de pièces 3d… un affaire compliqué. Pis c’est ça, ça a vraiment cliqué elle pis moi, pis j’m’en va vivre avec...

...J’en reviens pas encore. Le premier soir d’la convention on a bu ensemble, le lendemain on est allé aux Nascar, pis Bang! À dit que j’y fais penser à Ronald Reagan dans ses vieux films, avant qu’y devienne premier ministre des États. Hey! L’as-tu vu? C’était un criss de bonhomme! J’pensais pas que quelque chose de même pouvait encore m’arriver. J’t’ais là vlà une semaine avec toi, ma p’tite vie plate, pis là… j’suis heureux! ...


L'écriture reste toujours plausible, dans le niveau de langage vraisemblable des personnages, efficace d'effets d'entretien et de relance constante, un haletante avalanche d'humour caustique et pince-sans-rire, car surtout en sous-texte, même si le presque deus ex machina contextuel du truchement médiatique imposé en didascalie est très exploité comme moyen et que le côté dramatique s'éclate en clin d'oeil potache. Une jeune écriture prometteuse de cet auteur qui vient tout juste de terminer sa formation de comédien à l'Option-Théâtre du collège Lionel-Groulx, et qu'on a vu récemment bien faire avec ses camarades dans les pièces du programme. Bellement mise en lecture par la bande allumée dirigée par Serge Mandeville : visiblement beaucoup de plaisir pour les comédiens à se lancer dans cet abracadabrant délire, lucide par ce qu'il révèle.

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Texte de David Leblanc
Tous les extraits proviennent de la pièce Insertions, sont une courtoisie de l'auteur, et ne peuvent êtres reproduits sans autorisation.

Mise en lecture : Serge Mandeville
Distribution : Marie-Eve Bertrand, Martin Desgagné, Brigitte Lafleur, Benoît Landry, David Laurin et Mathieu Quesnel


jeudi 7 mai 2009

Les Zurbains 2009 - Théâtre Le CLou

Par Yves Rousseau

Avec « Les Zurbains », le Théâtre Le Clou implique annuellement de jeunes auteurs_adolescents dans la création d'une pièce de théâtre, et ce, depuis plus d'une décennie.

Crédit : Christian Fleury
Benoît Drouin-Germain

Pour bien appréhender ce qu'est le projet théâtral « Les Zurbains », il importe de bien mettre en perspective sa particularité. Il s’agit d'une initiative tout à fait originale ayant lieu annuellement depuis 1997, permettant d'installer une synergie, un lien d'identité et d'appropriation entre le théâtre et l'acte d'écriture dramatique et de jeunes auteurs en herbes issus d'écoles secondaires de Montréal et de plusieurs autres villes canadiennes. De ces centaines de textes soumis par les groupes-classes, seuls une douzaine seront sélectionnés, et suite à un stage d'écriture encadré par des auteurs professionnels, quatre de ces contes urbains seront finalement intégrés dans la pièce, en plus d'une contribution d'un auteur de métier.

Il s’agit donc d'une écriture jeune, émergente, naturellement inégale dans la construction dramatique et ses procédés, souvent anecdotique, mais certainement pas dénié d'originalité, de moments cocasses, et d'un beau potentiel en marche vers le devenir.

La scénographie est constituée d'un mur en accordéons pourvu de quelques portes diaphanes permettant les jeux d'ombres, avec un lit central, une table côté jardin, et un pupitre et patère côté cour. La mise en scène est toute simple, efficace et sans prétention, avec la présence humaine directe du témoignage, dans une occupation de l'espace animée, avec gestuelle narrative et parfois métaphorique.

Le personnage central liant les numéros , juteusement interprété par Pierre Limoge, est un écrivain mythomane d'un précieux potache et maniéré, ne pouvant que créer sous l'influx du sang, de la mort, toujours fortuite et accidentelle du fait de son concours, disons, indirect : un crescendo de désastres rocambolesques. Dans Les Étiquettes , une jeune tronche complexée et obsessionnelle décide de plonger dans le monde des paradis artificiels (enfin, ce qu'elle se figure candidement l'être) afin de devenir cool et capter l'attention des garçons, mais enfin, rien ne va comme elle l'avait prévu, à commencer par cette herbe qu'elle croyait_drogue, mais qui est en fait le thé vert de sa mère... Un beau conte sur l'acceptation de soi par Isabelle Hubert (auteur de métier), plein de rebondissements rigolos, et délicieusement joué par Audrey Talbot.

Puis, entre autres contes intéressant, ici bellement joué, avec conviction et ferveur, on remarque en particulier La Rencontre de Andréanne Plouffe, une autre histoire de tronche, un réactionnaire complexé peignant à numéro la profondeur de sa vacuité , et dont le racisme et la hargne fonderont sous la brûlante découverte de l'amour et de la beauté, en couleur. Benoît Drouin-Germain y excelle, et paye généreusement de sa personne avec cette affreuse apparence fabriquée pour la circonstance: on lui a infligé la réelle coupe de cheveux du personnage, qui dans la pièce tente de se tondre lui-même, et... se rate. C'est ce qu'on appelle vivre avec son personnage...

Le théâtre a certainement besoin de telle initiative, un rapprochement dynamique entre jeunesse et art, avec un spectacle qui a l'intérieur de sa réalité et de sa mission est très correct, agréable, une expérience qui fut certainement des plus enrichissantes pour tous les participants!

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Une production du Théâtre Le Clou

L’écrivain de Alexandre Poitras interprété par Pierre Limoges
Les étiquettes de Isabelle Hubert interprété par Audrey Talbot
Bah ! Vivre un peu de Felipe Richards interprété par Maxime Desjardins
AB négatif de Théo Brière interprété par Patrick Martin
La rencontre de Andréanne Plouffe interprété par Benoît Drouin-Germain

Mise en scène de Monique Gosselin
Scénographie par Josée Bergeron-Proulx
Costumes de Sandrine Bisson
Éclairages par Mathieu Marcil
Environnement sonore par Anne-Marie Levasseur et Caroline Turcot
Assistance à la mise en scène et régie par Clémence Doray

05 au 14 mai 2009

À la Caserne Letourneux - 411, avenue Letourneux (angle Notre-Dame Est)
Billetterie du Théâtre Denise-Pelletier : (514) 253-8974

mardi 5 mai 2009

Pour en finir avec… Feydeau - Théâtre Sans Domicile Fixe

Par Yves Rousseau


Avec Pour en finir avec Feydeau, le théâtre Sans Domicile Fixe propose une rencontre des plus étonnante entre un Constantin Stanislavski et un George Feydeau, tous deux réinventés...

Nous sommes probablement à la toute fin du 19e siècle. Dans une quelconque province française, entouré d' acteurs de boulevard se disputant ses bonnes grâces à coup d'intrigues, faveurs et manigances, George Feydeau se prépare à jouer « Le Dindon ». Mais voilà, Constantin Stanislavski et sa méthode révolutionnaire de jeu incarné est en ville, là au théâtre d'en face, pour monter La Mouette de Tchekhov. Le maire de la place, trop fier d'accueillir d'aussi illustres visiteurs, organise même une rencontre entre les deux hommes! Puis les deux troupes, si on compare ! Comme si les êtres du Déjeuner des canotiers de Renoir, en joyeux lurons gouailleurs et rigolards, rencontraient des personnages torturés et viscéraux d'une pièce de Tchekhov croisés de ceux d'une toile de Munch. Tout allait bien pourtant : Feydeau trompait sa femme avec sa jeune première, sa rombière épouse s'épivardait avec le premier rôle masculin, bref, tous magouillaient comme d'habitude et le public était au rendez-vous. La routine, quoi!

Crédit: Marc-Antoinre Zouéki - www.zoueki.com
Jean-Moïse Martin (Feydeau), Mathieu Gosselin (le prélat) et Anne-Élisabeth Bossé (la cocotte)


Mais voilà, Stanislavski, qui méprise ouvertement Feydeau et sa pièce, triomphe, et monopolise les spectateurs, et lui pique même sa jeune première pour remplacer son épouse malade, qui ne peut jouer. Mais voilà, ni l'épouse de Stanislavski, qui va certainement pas se laisser évincer par cette cocotte vénale, ni Feydeau, qui n'accepte pas de se faire piquer la faveur du public, ne comptent se laisser faire de la sorte...

Crédit: Marc-Antoinre Zouéki - www.zoueki.com
Stanislavski triomphe !
Sébastien Dodge (Stanislavski) , Guillaume Cyr, MathieuGosselin et Dany Boudreault

Nous sommes bien sûr dans un univers de parodie délirante, avec le théâtre dans le théâtre : les comédiens français pêchent par tous les excès de style et tous les vieux trucs du vaudeville de province, alors que les Slaves présentent une vision paroxystique et décapante de la théorie du jeu Stanislavskiesque avec ces voix éructantes de douleur existentielle, ces poses hallucinées d'intensités affectées avec expressions exorbitées de vérité grondante. Une rapide convention de temps et de lieu permet de positionner les spectateurs comme observateur omniscient voyant les intrigues et les performances essentiellement du point de vue des coulisses. Des changements d'accessoires instantanés permettent de faire entrer en collision les deux représentations, le Dindon et La Mouette, qui se matérialisent alternativement en un éclair, un contre-effet très réussi mettant en exergue, encore plus, tout le côté risible : un sommet est atteint lorsque la cocotte se retrouve à jouer dans ce Tchekhov...

Crédit: Marc-Antoinre Zouéki - www.zoueki.com
Feydeau prépare sa riposte
( Guillaume Cyr, Jean-Moïse Martin, DanyBoudreault et Mathieu Gosselin
)

L'action rocambolesque déboule selon un rythme impeccable, sur une scénographie (d'une autre pièce ...) limitée à quelques meubles. Puis, il y a de magnifiques et irréprochables costumes d'époque. Malgré le côté farceur du propos, on ne tombe pas dans l'excès, le jeu est très plausible, bien incarné (hihihi), festif, ludique, de solides performances et des caractères juteux, avec une mise en scène au quart de tour, étroitement orientée dans l'espace. Puis lorsque le théâtre se met, avec une intelligence espiègle, à se foutre de sa propre gueule et procéder de sa propre déconstruction, c'est toujours quelque chose.

On s'amuse et on rigole ferme, vraiment un bon moment !

La pièce n'était présentée que deux soirs, comme « showcase », mais vous aurez sans doute l'occasion de revoir cela sous peu...

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Textes de Pier-Luc Lasalle, avec la participation d'Emmanuel Reichenbach et Charles Dauphinais
Mise en scène de Charles Dauphinais, assisté de Audrey Lamontagne
Costumes et accessoires par Mélanie Ouellette

Avec Anne-Élisabeth Bossé, Dany Boudreault, Guillaume Cyr, Sébastien Dodge, Mathieu Gosselin, Milène Leclerc, Jean-Moïse Martin, Emmanuel Reichenbach et Véronic Rodrigue.

Était présenté au Théâtre de Quat'Sous le 3 et 4 mai

Informations : 514.602.TSDF (8733)
www.theatresdf.com

Festival du Jamais Lu 2009 — dimanche 3 mai — Ce Samedi il pleuvait, d'Annick Lefebvre


Par Yves Rousseau

Festival du Jamais Lu, rendez-vous annuel entièrement dédié à la mise en lecture de créations théâtrales nouvelles - dimanche 3 mai.


Il y a un couple éclaté, puis un procès pour la garde d'un chien! Des jumeaux hétérozygotes synchronisés. La banlieue auto canibalisante. Une walkyrie de la finance et mère désincarnée, puis un plouc lucide et largué avec un cadavre de Doberman. Et des machines à slush, des blocs Lego et de la barbe à papa. En enfance et en âge adulte. Puis une tonne et demie d'ironie. Et ça continue. La vie quoi. Voilà l'univers de Annick Lefebvre, une jeune auteur formée entre autres auprès de Wajdi Mouawad, et diplomée de l’UQÀM en critique et dramaturgie.

Examinons par éclats représentatifs, mais surtout pas exhaustifs, ce texte :

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Alors là, vraiment, voilà certainement un univers complètement délirant d'ironie, de satire décapante. Élégie acide en jeu de valse cliché d'une américanité sordidement drôle, sur fond  de sauce 450, de défusions et autres banlieusardises : « labelisation » existentielle, identité en forme de marque de commerce avec l'essence d'être qui se transmute dans un paraître avec idéologie issue d'un consumérisme conceptuel confortant : image fabriquée, révolutionnaire de sous-sol climatisé, Che Guevara de centre d'achat, téteux et autres poseurs en tout genre. Mais dans l'autoconscience absolue de ce qu'ils sont, et dans leur vérité, et dans leur mensonge. En grands soliloques en jump cut d'époque de vie, ils nous garrochent en pleine face l'essence même de leur substantifique dérisoire humanité et de leur cri de révolte, mais, en plus, en se sachant vendus, guidounes et récupérés d'avance. Comme la version Woody Allenesque (par la verve) ascendant drame social québécois du texte Vu d'ici de Mathieu Arsenault, la même grosse claque en pleine gueule, un cri d'alarme en forme de « réveillez-vous », rempli d'auto dérision identitaire. Extrait : Julie, un des personnages, une bibitte d'UQÀM...

« ...Je suis une Julie, ce sera toujours la norme, mais j’souhaite m’extraire de la masse. Provoquer. J’ai des dreads, des collants multicolores, des jupes imprimées et de grands foulards 4 saisons autour du cou. Et pis j’sors avec Dan, déjà j’me sacrifie pour l’humanité! J’suis réactionnaire, j’ai des idées. Écologiques, progressistes, biologiques, naturalistes, artistiques et équitables. J’ferais pas d’mal à un arbre, une mouche à chevreuil qui t’dévore tout rond, un nid d’poule du Montréal urbain, un troupeau d’bisons sauvages, un givré joueur de djembé aux « Tam-tams» sur la montagne. J’m’insurgerais-hystériquement-en-grimpant d’ins-rideaux pour la défense d’un élevage de poulets pas d’becs prêts à s’faire frire par le Colonel Sanders chez Kentucky, d’un bébé phoque adopté par Brigitte Bardot, d’une démocratie bafouée dans un bled perdu d’Afrique du Nord. J’dirais jamais non à une soirée d’art-performance déjantée, une escapade à vélo par une journée de moins 27 degrés Celsius facteur vent exclu, un voyage sur le pouce jusqu’au Nunavut, un trip à plusieurs sur des vieux succès d’Harmonium, un pique-nique en bohème sur une pelouse parisienne interdite ou une soirée à refaire le monde à l’Utopik, métro Berri... »


Le même traitement est appliqué aux divers personnages de toutes allégeances et tendances. Il y a la mère superwoman bourgeoise carriériste névrosée qui rêve de transmettre succès boursiers à ses enfants comme lait de mamelle à nourrisson, face au schisme des générations :

«...Les enfants sont tellement dépourvus de valeur monétaire que c’en est sidérant. Pas moyen d’les faire coter en bourse, et ce, malgré leurs capacités cognitives hors-normes. Quelle honte. Dix ans que j’essaie d’les faire déroger de leurs blocs Lego en leur offrant des actions phares, dignes de leur assurer un avenir florissant. “Les enfants, les enfants, les enfants, c’est Pâques, Noël, l’Assomption, le Jour du Souvenir, la St-Patrick, la fête des Pères, le début du ramadan, j’vous ai acheté chacun 5000 actions.” Seulement, mettez ma double progéniture devant un portefeuille à gérer qu’ils se garrochent en zouaves sur de minuscules PME à haut risque dont la mission d’entreprise les interpelle... »


Puis Ludovic, avec son Doberman mort dans les bras :

«...J’m’appelle Ludovic, j’ai 26 ans. C’est vraiment à chier comme prénom, mais j’fais avec. Ça renvoie directement à l’image du jeune étranger timide ou à celle du militaire trop sensible pour qui les jolies filles du village craquent, dans les films de guerre européens. Des personnages romantiques et torturés interprétés par le très sexy Romain Duris. Le genre de gars à qui on reproche de pas avoir de guts pis de s’complaire dans la promotion malsaine de ses grandes utopies. Bref, c’est d’l’hostie d’bullshit cinématographique à l’eau de rose s’appeler Ludovic, vous savez. Même si dans l’scénario d’un réalisateur serbo-croate primé à Cannes c’est hot en crisse...».

Puis les jumeaux, bien sûr:

«...On n’est vraiment pas l’genre de jumeaux à parler en même temps, sourire en épais, revendiquer dans l’beurre, se rouler par terre pis s’relever en s’tapant mutuellement sur les cuisses pour éviter de s’pisser dessus. J’ai jamais eu envie d’partager ma chambre, mes pensées, mon linge de collège, mon kit à sushis, ma chainsaw, mon enfance, et mes vieux chums de beuverie, avec l’être de chair et de sang qui, parait-il, me complète. C’vraiment pas mon trip de m’faire passer pour l’autre. Enfiler ses guenilles, son jack-strap, ses bottines, ses stay-up, ses bretelles et ses t-shirts troués. M’asperger de son parfum, son bain moussant, sa cire chaude, son after-shave, sa sauce à spag’, sa Turtle wax, son baume à lèvres et ses vodkas-drinks qui t’arrachent la tronche. Je suis de la rive-sud et définitivement contre les fusions. C’est l’époque! Économiquement, politiquement, émotionnellement, rationnellement, affectivement, socialement contre toute association d’cash, de couilles et de tripes. Municipalement et humainement contre! Si vigoureusement enragé que le jour où je possèderai mon propre Hummer, je le parkerai tranquille dans le stationnement de mon IGA Extra préféré en prenant soin d’y coller mon sticker chéri. « Je me souviendrai des fusions forcées! » Alors toutes les Porsche, les Lamborghini, les Mercedes, les grosses Volvo et les mièvres Corolla en attente de snobs épiceries, sauront que je suis écologiquement, territorialement, vindicativement, administrativement, environnementalement opposé à toute forme d’osmose législative ou intime...».


Voilà, maintenant vous commencez à voir une assez bonne idée, et le texte regorge de passages encore plus juteux et révélateurs. C'est parfois massif comme diatribe, ça demande de trouver un rythme, et les comédiens chevronnés, qui ont donné beaucoup de vie et de saveur au texte, se sont fréquemment accrochés dans la texture intense des épanchements. D'où le défi de trouver et matérialiser un tempo, et d'ancrer le propos dans une représentation, une réalité. Ça, ça doit être monté par un maitre ès iconoclaste, pété, halluciné et particulièrement intègre et créatif, avec du cran. Fantastiquement truculent et jouissif, du théâtre qui a quelque chose à dire!

Une jeune auteure prometteuse, à suivre!

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Texte d'Annick Lefebvre
Tous les extraits proviennent de la pièce Ce Samedi il pleuvait, sont une courtoisie de l'auteur, et ne peuvent êtres reproduits sans autorisation.

Mise en lecture : Maude Gareau
Distribution : Laetitia Bélanger, Maxime Després, Julie McClemens et Richard Thériault

Le Festival du Jamais Lu 2009, du 1er au 9 mai, se déroule principalement à deux endroits distincts :

Aux Zécuries — 7285, rue Chabot — volet théâtre jeunesse
O Patro Vys — 356, avenue du Mont-Royal Est — volet régulier

Billeterie - 514-844-1811

dimanche 3 mai 2009

Latricide - Créations les Indigestes

Par Yves Rousseau

Avec Latricide, Créations les Indigestes entame sa septième production.


Alors là, cette fois, que de progression. Exit les approximations d’éclairage, exit les élucubrations scénographiques, exit les magmas musicaux informes. Le travail est, en plusieurs aspects, rigoureux. Du para-scénique, comme le dossier de presse ou l’accueil, en passant par la mécanique du spectacle lui-même, production, costumes, scénographie, tout semble d’un niveau de décence très correct. La machine des Indigestes est maintenant bien huilée, prête à accueillir et rendre avec tout le potentiel nécessaire, un texte de théâtre valable…

L' histoire est schématique, toute simple : sur le chemin, de culbutes en catatonies, un laitier amnésique trouvé inconscient par des gamins circulant en tricycles, se débat pour se retrouver. De réveil en pirouette, sa progression sur la route de l'absurdité se fait par stériles tentatives d'avancées : en sauts arrière et retour par déboulements acrobatiques le voilà ravalé au point de départ de son nulle part existentiel par une mystérieuse force. Les petits, pantois et intrigués par le manège de va-et-viens ponctués de longues poses statufiées (qui peuplent l'essentiel de la pièce) de l'olibrius, entament une « télétaubiesque » enquête...

Il y a certes plusieurs éléments appréciables là-dedans : le langage non verbal, corporel, est parfois intéressant et la mise en place est bien séquencée; la scénographie de Julie-Ange Breton est certes très originale, avec ce praticable incliné représentant une route en pente montante coupant transversalement la salle, avec des évocations d’édifices tout en cartons de lait; les éclairages de Josiane Fontaine-Zuchowski sont accueillants; la musique taquine et en potache clin d'œil candide d’Éric Desranleau est certainement très appréciable. Les costumes d'Andrée Chalifour feraient sans doute le bonheur du théâtre de petite enfance.

Mais… tout cela à l’intérieur des limites du concept principal : le corpus littéraire, semblant relativement scolaire dans sa tournure, et bancal dans sa construction dramatique, se noie dans les récurrences et autres lourdeurs: texte sans doute trop massif, entres autres multiples limites, pour atteindre zones grises d’incertitude qui définit les seconds degrés de l’absurde, comme chez Ionesco , auteur à qui la compagnie fait , avec Beckett, référence pour la présente. Les exutoires effets de récurrences beckettien illuminants, ainsi dépouillée de leurs effets révélateurs, deviennent des récurrences de routine.

En l’absence du paradoxe genre tragicomédie ou celui de l’ironie de potaches comédies d’andouilles et autres farces ubuesques amenant ailleurs, le propos s’aplatit au premier niveau. On ne voit plus que des comédiens procéder de cabrioles sur le ton gratuit d’une émission jeunesse au ton affecté, un interminable burlesque cabotin, avec une impression de piétinement d'intentions et de jeu déclamatoire agressant de décibels superflus.

On arrive pourtant parfois, à offrir quelques moments d’expression intéressante, en particulier Étienne Jacques, et il ne faut pas s'en étonner, car plusieurs comédiens de la distribution ont déjà très bien fait antérieurement dans de nombreuses pièces. Jean Boilard, un artisan habile et inventif, semble avoir fait tout ce qui était en son pouvoir pour ramasser, traduire et imager le propos, mais il y a une limite à ce qu’un metteur en scène peut faire par sa réécriture.

Il dort, au fond des tiroirs, des centaines de textes issus de jeunes auteurs, souvent des œuvres fantastiques qui ne seront peut-être jamais jouées, suffit de fréquenter les lectures pour s'en briser le cœur…

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Texte de Jean-François Boisvenue
Mise en scène par Jean Boilard
Comédiens: Jean-François Boisvenue, Andrée Chalifour, Jean-Sébastien Courchesne et Étienne Jacques

Scénographie de Julie-Ange Breton
Costumes par Andrée Chalifour
Musique de Éric Desranleau
Éclairages de Josiane Fontaine-Zuchowski

28 avril au 16 mai 2009
mardi au samedi à 20:00
Billetterie 514 582.1623

Espace Geordie
4001, rue Berri, Mtl - Métro Sherbrooke, angle Duluth

www.lesindigestes.com

samedi 2 mai 2009

Festival du Jamais Lu 2009 — vendredi 1er mai — Le Geai Bleu — texte d'Étienne Lepage


Par Yves Rousseau

Festival du Jamais Lu, rendez-vous annuel entièrement dédié à la mise en lecture de créations théâtrales nouvelles - vendredi 1er mai


Pour cette soirée de lancement du 1er mai, Le Geai Bleu , un texte d'un jeune auteur prometteur, Étienne Lepage, diplômé en Écriture dramatique de l'École nationale de théâtre du Canada, crû 2007, à qui on doit d'ailleurs cette brillante adaptation du Blackbird de David Harrower actuellement présenté au Prospero. On attend également sa pièce Rouge gueule, mise en scène par Claude Poissant pour le théâtre PÀP, en octobre 2009.

Examinons donc ce texte.

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On les imagine facilement errants de jardins à dépendances au Château de Cheverny ou autre Moulinsart, ces bourgeois coincés dans l’insignifiance et la vacuité de leurs petites vies d’oisifs névrosés. Oh, certes, il y a bien Louis, l’ancêtre, qui a fait la guerre et tâté la vie, mais sa présence d’une surdité confuse, se « catatonise» dans le temps d’avant, stationné, comme lui, là, dans ce fauteuil roulant. Mais pour le reste des plus jeunes des ces trois générations gravitant autour du lieu, c’est l’anesthésie du confort, la vie désincarnée de toutes prises, la lobotomie existentielle.

Comme un Tchekhov iconoclaste avec le grand étourdissement spleenétique du temps qui passe, mais sur parfum de dérisoire et d’absurde solitude communale, dans un hallucinant dialogue de sourds presque rocambolesque d’effet par ce qu’il traduit de pathétique et impuissante aliénation : ce temps, chacun l’appréhende, l’égraine et le meuble d’un sens fabriqué pour s’aveugler volontairement du non-sens de leur vie. Il ne s'y passe rien d'autre que l'errance domestique, dans le néant du quotidien. Ironiquement le ton, lui, reste, avec un clin d’œil d'une implicite mauvaise foi, en contre effet dramatique, très « Les Trois Sœurs ».

Cette fabrication meublante sur vide existentiel, est constituée de dada, passe temps, préoccupations, et l’intensité dramatique avec lesquels les caractères pétrifiés d’anxiété s’y accrochent et transportent chacun à sa façon ces fixations: tout cela, traduit et laisse filtrer, deviner, tout le côté pathétiquement risible, vulnérable des personnages qui dans la grande panique hystérique issue du grand vide menaçant de leurs existentialités de pacotille, ne peuvent que pousser vers l’avant et alimenter cette fabrication-béquille de façon à maintenir la fragile illusion de leur utilité, d'un sens factice, de leur vanité d’être et de leur narcissique identité de classe, bourgeoise. Beau prétexte pour exposer le soliloques de leur discours intérieur…

C’est le spectacle de cette mécanique de vie qui est franchement pissant, et paradoxalement touchant d’humanité, une absurdité haute en couleur, un amalgame de vies et de discours en cercles vicieux concentriques qu'on prend plaisir sardonique à observer. Les personnages, entre autres : de l’alter ego féminin de Louis (la nostalgie), qui hallucine le temps qui passe, les journées qui se dérobent comme sable coule entre les doigts et laisse la main vide, en passant par l’esthète à la superbe absurde et au volontaire étranglé qui, lui a une fixation pour une statue, sans oublier le rétentif-anal (un stade assez présent plusieurs personnages autocontrôlant) bizarroïde dissocié inquiétant qui transpose son sadisme dans sa passion pour la chasse aux canards et son arme. Ça vous donne une idée…

Voilà certainement un texte lumineux, rafraîchissant, vif et espiègle, une œuvre tout à fait délicieuse, dans une lecture particulièrement vivante. Reste à la monter, maintenant…

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Mise en lecture : Catherine Vidal
Distribution : Louise Bombardier, Sébastien Dodge,Benoît Girard, Michel Maxime Legault, Sylvie de Morais-Nogueira, Patricia Nolin et Pier Paquette


Le Festival du Jamais Lu 2009, du 1er au 9 mai, se déroule principalement à deux endroits distincts :

Aux Zécuries — 7285, rue Chabot — volet théâtre jeunesse
O Patro Vys — 356, avenue du Mont-Royal Est — volet régulier

Billeterie - 514-844-1811

vendredi 1 mai 2009

Blackbird, de David Harrower - Le Groupe de la Veillée - Théâtre Prospero

Par Yves Rousseau


Avec Blackbird, le Groupe de la Veillée se penche sur un texte explorant la zone trouble et paradoxale d'une relation illicite entre un homme mûr et une très jeune fille. Le texte n'étiquette jamais d'un nom le phénomène, et ni n'excuse, ni ne juge. Pas de cautionnement, pas de sentence. On montre.


La mise en situation est rapide. Dix-sept années plus tard, Una aperçoit par hasard un fantôme de son passé. Elle le suit, à son travail, l'interpelle. Embarrassé, il entraîne prestement cette belle jeune femme à l'écart, loin du regards des collègues, dans un coqueron dînatoire crade, jonché de détritus et déserté : là ou tout va se passer. Étouffant, troublant. Rapidement, on est installé dans le malaise : il avait à l'époque quarante ans, elle en avait douze. Une illicite passion, trois mois. Puis un procès. Pour lui, après, quelques années de prison et les thérapies d'ordonnances. Puis changer de nom, et se refaire une vie: sa conjointe aurait même une fille... Pour elle, le même quartier, la vie marquée, stigmatisée , les cancans, l'insupportable regard des autres.

Catherine-Anne Toupin et Gabriel Arcand

Bien sûr, on ne peut moralement cautionner le geste, où être emphatique face à cet homme. Mais l'écriture de Harrower, fine et terriblement efficace (voir impitoyable) dans son build-up émotionnel, évite de définir les personnages d'un point de vue manichéen. Un texte en demie teinte, qui refuse d'excuser, mais aussi de condamner, et qui nous situe plutôt en permanence dans des zones d'humanité trouble, très. S'y trouvent autant l'odieux sous-jacent, la honte, la fuite, que le trouble attachement idyllique ressurgissant, latent. Pas de victime et bourreau, en fait pas totalement – mais plutôt l'intelligence des paradoxes humains : on nous situe dans le malaise et les cicatrices et plaies ouvertes des personnages, étant projetés dans leurs émotions. Mais ne vous méprenez pas : on ne tombe pas dans la romance de l'amour maudit et impossible et on ne vient pas vous dire que cela eût pu être légitimé, n'eut-ce été du fait de la cruelle fatalité des divergences d'âges. Le jugement est laissé au spectateur.

Deux courants de vies qui se heurtent, eaux troubles, bouillonnement interlope

Face à Una, les explications et rationalisations et regrets de l'homme , sur cet égarement qui n'aurait été qu'unique, fortuit et lié à une passion transcendente, sont ils légitimes, où procèdent-ils plutôt justement de la dynamique d'une pathologie et de ses manipulations (pathologie qui est exposée, indirectement, dans le propos)? La douleur déchirée, éructante et rageuse de Una semble doublée d'une visible passion refoulée sous le poids de la spoliation et de de la blessure : cette émotion est elle authentique, où découle-t-elle d'un syndrome (connu) de subjugation?

Douleur captive et paradoxale

Facile, avec un tel propos, de tomber dans le psychodrame stigmatique avec l'ignoble de service, n'est-ce pas? Ici vraiment pas le cas. Que de dosage, que de subtilité. La rencontre, en cycles de résurgences en « up and down », prend la forme d'un déchirant et profond thriller existentiel. Là, sur scène, Téo Spychalski a adroitement contourné les pièges de la vision facile, confortable, pour plonger justement dans l'inconfort, le malaise avec un grand « M » d'une rencontre en deux courants de vies qui se heurtent, se mêlent et tourbillonnent dans un grand bouillonnement interlope et paradoxal. Ici, les gestes retenus, les hésitations, les petites fuites et dérobades, bref, tout le non-dit, parle puissamment, en parfaite symbiose et dialogue avec le texte: des intentions bellement cernées et rendues avec grande maturité.

Rebecca Vachon (jouant la supposée fille de la conjointe de l'homme) et Catherine-Anne Toupin : une couche d'incertitude de plus...

Alors là, le jeu ! Gabriel Arcand est tout simplement magistral. Tout, et dans le corps, le ton, et l'expression participe de cet abandon total au propos et au caractère. Catherine-Anne Toupin offre également une splendide performance, avec de saisissant moment d'expression. On sent une adhérence totale, une complicité solide entre comédiens et metteur en scène dans cette vision de ce dantesque tango. La jeune Rebecca Vachon, complète avec un caméo convainquant. Finalement, l'adaptation habile d'Étienne Lepage, qui resitue l'action dans un contexte qui pourrait être vraisemblablement local, alimente efficacement la proposition.

Certes pas un sujet facile, mais une œuvre puissante, un texte riche et déroutant, dans un rendu coulé dans le savoir-faire.

Avec Blackbird le Groupe de la Veillée conclut bellement sa saison, une sortie par la grande porte. On attend déjà la suite.

À voir!

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Une production du Groupe de la Veillée

Texte de David Harrower
Traduction par Étienne Lepage
Mise en scène de Téo Spychalski
Comédiens : Gabriel Arcand, Catherine-Anne Toupin et Rebecca Vachon
Décors Véronique Bertrand
Lumières Mathieu Marcil

Crédits photographiques : Groupe de la Veillée

Du 28 avril au 23 mai
Théâtre Prospero
1371 rue Ontario Est

Billetterie : 514 526 6582