vendredi 24 avril 2009

Rencontre Théâtre Ados 2009 - Isberg - Théâtre le Clou

Par Yves Rousseau

Avec Isberg, le Théâtre le Clou aborde le sujet du deuil et de la résilience face à la mort chez les jeunes, avec une-pièce sensible, amusante, espiègle et cocasse.


Crédit: spinprod.com


Nous sommes aujourd'hui, ici. Trois adolescents à la petite vie normale doivent faire face à la perte de leurs parents, morts accidentellement. Comme ça, comme ça arrive toujours, bêtement, brusquement, sans préparation ni avertissement. Passé le choc initial, puis l'épreuve du salon funéraire, chacun doit faire l'apprentissage d'une nouvelle vie, d'un nouveau quartier dans une banlieue typique, habitant le sous-sol qu'une famille d'accueil a mis à leur disposition : pas question de s'éparpiller dans des chambres aux étages, être ensemble est tout ce qu'il leur reste, et le défi est de demeurer uni coûte que coûte.


Certes le deuil et la peine font leur chemin, mais chacun y répond en construisant son propre espace de résilience, et s'y bat à sa façon, en chocs et en éclats envers les autres, mais aussi envers la vie : il y a la petite sœur, onze ans, taquine, attachante et marginale, pour qui le conflit se matérialise dans l'art sculptural, avec d'iconoclastes figurines et objets réalisés à partir de matériaux recyclés qui constituent son monde refuge, son propre art thérapie; puis le plus jeune des deux frères, individualiste, planant et fuyant, avec sa guitare électrique, qui met tout cela en musique et paroles et s'amuse avec une morbidité ironique à recueillir dans les médias et lire des histoires de morts particulièrement rocambolesques , sous le mécanisme de défense du cynisme et de la dérision; et finalement, l'aîné, le sportif volontaire et physique , harassé par le poids de sa responsabilité nouvelle de quasi chef de famille et tentant d'éviter le schisme, de gérer les inévitables conflits, un fardeau difficile à porter sur ses jeunes et frêles épaules, avec un trop plein qui s'éclate parfois de bagarres face à la dysfonctionalité normale, banale et quotidienne de l'école, la mesquinerie routinière des pairs et les rivalités animales de clubs sportifs ou il tente de se tailler une place.


Crédit: spinprod.com


Un spectacle sur la mort, la perte et le deuil, certes, mais qui n'est pourtant pas habité par la tristesse. Pas de morbidité, mais plutôt le quotidien dynamique, cocasse d'une fratrie, dans un espace poétique qui symbolise le conflit, et l'expose aux couleurs belles, éclatantes de l'espoir, et de la vie : mettre des mots, nommer, illustrer avec délicatesse certains aspects cruels de l'existence, comme cordages, piolets et crampons permettant d'escalader la grande montagne de la vie.

Et cela prend quelle forme, tout cela? Étonnamment ludique! D'abord une magnifique métaphore scénographique : comme un îlot de glace à la dérive sur les courants d'une vie océanne, l'évocation du sous-sol néo kitsch procède d'une angularité surréelle : un quai en escarpement en « L » ceint de murs est surmonté d'une toiture-voilure. L'ensemble, intéressant, devient fabuleux lorsqu'il se conjugue à la présence des créations (assemblées par le personnage de la cadette) d'animisme sculptural postindustriel formant de quasi-personnages, une fantastique réalisation de l'artiste Nathalie Trépanier.


Les personnages apparaissent initialement en avant scène, dans des costumes évocateurs (parfois de même ton que les sculptures), isolés, dans un halo lumineux, avec une exposition musicale yéyé un peu « sixties » endiablée, et, par la suite leurs prises de bec rocambolesques sur fond de persifflages ironiques seront rythmées et découpées par plusieurs de ces dérives mélodiques pop sous un mineur tonal légèrement spleenétique (et un peu mélo en finale) et des paroles d'intériorité : celles-ci avec peut-être un petit côté éditorial éducatif de circonstance avec thématique aux coutures visibles, juste un peu trop affectée.


Le jeu et l'occupation de l'espace procèdent du même éclatement angulaire que la scéno : sous la puissance exutoire et évocatrice de la musique, le tissage anecdotique des petits bouts de fils de vies en contrechoc de douleur sublimée compose la grande tapisserie iconoclaste tordue et emmêlée d'émotions agies en éclats d'espoir dans une vie qui continue, malgré tout : l'ensemble rejoignant, en étant englobé dans le ton (peut-être parfois juste un peu trop juvénile?), le côté chaleureux et potache des artéfacts existentiels sculptés. L'interprétation plus qu'honorable des comédiens est parfaitement bien au service de la pièce.

Une œuvre avec un cœur grand comme ça, amusante, espiègle et cocasse, qui à partir de la mort parle surtout de la vie, de demain et d'espoir, avec l'importance de dire, de nommer et de partager les choses, puis de se réaliser dans toutes nos différences. Un propos rempli de tact, et d'intelligence, très interpelant.


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Isberg, une production du Théâtre le Clou — (65 minutes)


Texte de Pascal Brullemans
Mise en scène de Sylvain Scott
Comédiens (présentation du RTA) : Maxime Laurin, Philomène Lévesque-Rainville, Guillaume Tellier
Assistance à la mise en scène par Dominique Cuerrier
Interprétation : Marie-Ève des Roches, Alexis Lefebvre et Sébastien Rajotte
Costumes de Linda Brunelle
Lumières par Martin Gagné
Musique de Yann Perreau
Scénographie de Nathalie Trépanier
Environnement sonore et réalisation de Nans Bortuzzo,

Festival : Du 16 avril au 2 mai 2009 http://www.rtados.qc.ca


La Maison des arts de Laval
1395 boul. de la Concorde Ouest
Billetterie : 450-667-2040.

Présentation de Isberg en tournée :

L’Assomption

29 avril 2009 — 11 h 10
29 avril 2009 — 14 h 20
30 avril 2009 — 10 h
1er mai 2009
Théâtre Hector-Charland
450 589-5583

Terrebonne
4 mai 2009 — 10 h
4 mai 2009 — 13 h
Théâtre du Vieux-Terrebonne
450 492-5514

Joliette
12 mai 2009 — 13 h 30
13 mai 2009 — 13 h 30
Centre culturel de Joliette
450 759-6202

Saint-Jean-sur-Richelieu, Québec
27 mai 2009 — 13 h 15
Théâtre des Deux-Rives
450 358-0065

Le Terrier - Le Cloître Théâtre

Par Yves Rousseau

Vie trash, crash, cash, build-up vers l’implosion, trajectoire directe vers l’anéantissement pour de petits criminels ayant emprunté la route sans issue de la vie interlope des gangs de rue et de leurs sanglants éclats de luttes territoriales entre factions opposées. Voilà le climat-choc dantesque, sombre et nihiliste: film noir théâtral.

Serge, qui a tellement l’air d’un bon gars, maintient l’apparence de sa petite vie tranquille par un système de mensonges systématiques en pelure d’oignon : chaque couche de prétentions en cache une autre, et leur épluchage rapproche du cœur de la vérité, de la gravité et des larmes. Les petites combines qu’il avoue faussement à sa bonde Nathalie, rendue nounoune par l’amour, sont loin de la réalité, beaucoup plus abjecte, et ne servent qu’à alimenter sa comédie du pauvre hère à qui les « choses arrivent » et qui d'une dernière chance à l'autre, obtenue par chantage, manipulation et supplication, promet à chaque fois, que cette fois-là, c’est là bonne, que là, il va vraiment changer. Bien sûr. Puis, aussi impliqué, il y a son cousin, un jeune adolescent influençable, en quête de valorisation et d’identité, limite déficient, puis menteur comme un vendeur de chars usagés, un bizarroïde imprévisible, bref, la proie parfaite pour un certain milieu du crime et ses promesses de blingbling existentiel. Puis voilà, un coup vaseux a foiré. Serge a descendu, par erreur, un juge. D’un côté la police, de l’autre un gang adverse. Cerné, traqué dans un univers de duperie, de complot, de manigance et de corruption, où tout le monde ment, tout le monde trompe. Voilà ce qu'on découvre, progressivement...

Et ça se matérialise comment, sur scène, tout cela? D'abord, la scénographie minimaliste est formée de quelques anguleux praticables et pieux métalliques galvanisés, avec l'aire de jeu ceinte par quelques rangs de câblages de même matière, une évocation de la planque où s'incruste l'attente fiévreuse et assiégée des caractères. Un univers clos et grillagé, qui se resserre vicieusement et progressivement sur les protagonistes. Comme un terrier qui s'écroule. L'action est montée en jumps-cut temporels , en éclats d'actions paralléloides, et en flash récurrent — une technique de superposition d'évènements et de lieux digne du film noir permettant l'haletant tracé déconstruit d'un laps de temps court, mais capital et intense. Le dénouement s'installe, en étranglement progressif, crescendo dantesque vers l'anéantissement d'antihéros. Les intentions d'éclairages sont, bien entendu, en clairs-obscurs, en latéralités contrastées (dans les limites de ce que permettent les équipements...). Devrait-on travailler les jeux ombres et effets de perspectives? Je pose la question.

L'ensemble se démarque plutôt par le build-up, le sentiment d'urgence, les relations acérées, malgré que le texte parfois s'embourbât dans cette profusion d'intrigues suggérées (en prison, à l'extérieur) un foisonnement compliqué d'êtres évoqués, de lieux et d'actions relatées offrant rebond relatif à l'intrigue principale. Il manque peut-être encore un petit peu de rodage dans l'utilisation de la scénographie (il y a des manipulations), et à ce niveau on se demande parfois si quelques ancrages symboliques, quelques rituels de mouvements, plus présents et/ou mieux définis ne pourraient pas mieux incarner le contexte physique dans le propos. Les comédiens ne peuvent appuyer leur jeu que sur quelques conventions d'espace et d'éclairage, à partir du suggéré textuel, et offrent plusieurs moments assez puissants. La substance se matérialise plutôt dans l'action, le climat d'oppression croissant, et si les caractères masculins ont une certaine texture (pour le genre), offrant matière à incarnation aux comédiens, on ne peut en dire autant des personnages féminins, assez minces, accessoires, sans égard à l'interprétation, qui offre de bons moments, mais qui chez tous pourrait parfois être plus modulée.

Thriller psychologique contemporain néo-expressionniste post-industriel où les êtres campent sur les ruines fumantes des lendemains qui déchantent du rêve américain, la pièce est inspirée, de l'aveu de l'auteur, par la construction climatique éructante et rageuse d'une chanson du groupe The Clash — The Guns of Brixton. La pièce est un work-in-progress prometteur, avec un texte qui semble offrir une bonne base de développement : intéressant, offrant de nombreux moments brûlants et fumants. En quelque sorte un laboratoire avancé, présenté seulement quelques soirs, et dont il faudra suivre la trace.


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Texte de Nancy Thomas
Mise en scène par Frédéric Jeanrie

Comédiens: Serge: Émile Beaudry,
Nathalie: Marie-Anik Deschamps
Lizotte: Marc-Antoine Larche
Carole: Louise Proulx

Scénographie de Julie-Ange Breton
Conception de l'éclairage par Josiane Fontaine-Zuchowski
Conception des costumes de Julie Emery
Musique originale par Rémi Brossoit

Du 23 au 26 avril 2009 à l'Espace Geordie
4001, rue Berri, Mtl
Métro Sherbrooke, angle Duluth.
Informations ou réservations: 514.688.6077

dimanche 19 avril 2009

Roméo et Juliette - La Société Richard III - Théâtre Denise-Pelletier

Par Yves Rousseau

Avec un Roméo et Juliette joué par une distribution uniquement masculine , la Société Richard III revisite Shakespeare avec une vision actuelle et contemporaine de l’essence même de ce que fut le théâtre Élisabéthain, du moins tel qu’on peut aujourd’hui se l’imaginer.

Crédit : Luc Lavergne

Toujours la même bonne vieille et éternelle histoire : Vérone, seizième siècle, un climat de guerre. Puis les Montaigu (Roméo) et Capulet (Juliette) deux familles riches et puissantes qui se vouent une haine atavique : ensuite, un bal masqué, une rencontre impromptue, un coup de foudre, et un amour impossible entre deux amants de clans opposés, avec une tragique et sanglante issue, celle de la jeunesse perdue et sacrifiée sur l’autel de la bêtise humaine.

Crédit : Luc Lavergne
Le bal tragique: Olivier Morin, Nicolas Pinson et Michel Daviau

Sur la large scène dégagée du Centre Pierre-Péladeau, une tour en charpente surmontée d’une plate-forme fait figure de balcon, pratiquement le seul supplétif scénographique pour évoquer le théâtre élisabéthain (comme lieu physique), qui se jouait sur une scène nue. Ses déplacements conjugués aux habillements et découpes d’espace des climats d’éclairages créent conventions de lieux et de temps permettant d’isoler les scènes. Sur chaque pan latéral, entre leurs prestations, se trouvent assis sur des bancs d’époque tous les personnages. Le fond de scène parfois rouge valentin laisse deviner la forme d’une clôture irrégulière. L’ensemble, équilibré, découle de palpables et impeccables règles de perspectives, d’équilibre et de symétries.

Les costumes, un magnifique travail très soigné et très descriptif des personnages, procèdent d’une vision contemporaine et dépouillée, mais parfaitement évocatrice et vraisemblable des tenues d’époque, avec parfois une touche satirique, presque carnavalesque: on parle ici du costume de la mère de Juliette, cette fabuleuse robe à armature gigantesque et surréelle.

Crédit : Luc Lavergne
Un aperçu des magnifiques costumes : Louis-Olivier Mauffette, Pierre-Yves Cardinal, Michel Daviau et Blaise Tardif

Le jeu : du Daniel Paquette typiquement – le drame dans la comédie, et la comédie (et même le burlesque) dans le drame, le tout sans sacrifier à la sensibilité : rire, suspense, romance et tragique se côtoient dans un défilement rythmé et enlevant, sur un mince fil d’incertitude se rompant soudainement pour précipiter urgence sensible, ahurissement et désorientation rigolarde (calculés) dans le profond abysse de la dantesque tragédie apothéotique : un amalgame atypique de contre effets mettant en relief les moments de pureté. Les ébauches symboliques des nombreux combats traditionnels de l'époque, avec dague et épée – trouvent leurs expressions dans les ralentis cinématographiques, un procédé scénique à la mode : ce n’est plus seulement les comédiens qui se travestissent, mais le théâtre lui-même qui singe le septième art. Comme autre chorégraphie, on remarque plusieurs danses de belle facture : pavane, gaillarde et autres d’un exotique superbe et baroque.

Les comédiens jouant rôles de femmes portent sans travestissement forcé la féminité factice avec le grotesque inévitable - plus prononcé chez certains que d’autres : on joue ici la carte de la vision masculine d’une sensibilité féminine, avec les voix inchangées, un maquillage qui laisse reconnaître la nature de l’interprète et, en dehors du burlesque intrinsèque, on ne force, en général, pas la note. Cet aspect sert particulièrement bien la première portion de la pièce, sur le ton de la comédie, mais représente un plus grand défi face à la portion tragique. On y parvient pourtant, le basculement entre le quasi burlesque rigolard du début et, l’hécatombe sanglante de la fin, offre une continuité captivante, palpitante et poignante. Mais, si certes il y a les justificatifs conceptuels d’essence historique — le théâtre de l’époque de Shakespeare était joué uniquement par des hommes et parfois de jeunes garçons n’ayant pas mué pour les rôles féminins – reste que cette féminité pantomimique, en pose désincarnée versus cette virilité communale sous-jacente servent plus les zones rougeoyantes et éclatantes de la texture dramatique shakespearienne, que les clairs-obscurs sensibles et évanescents qui découlent de la présence belle, vibrante et authentique de la féminité vraie, qu’aucune simagrée, même des plus habiles, de ces messieurs ne pourra jamais habiter. Si certes les comédiens, au travers de ces limites et caractéristiques d’approche assumée, sont visiblement dirigés avec précision et doigté, on en vient à regretter l’absence de femmes : le seizième siècle siècle vit l’avènement des femmes sur scène en Europe continentale, un fait historique au théâtre dont il est inutile de préciser l’incommensurable apport.

Crédit : Luc Lavergne
Frédéric-Antoine Guimond et Érick Tremblay

Au niveau des performances, se signalant par des particularités, on remarque: Frederic-Antoine Guimmond qui en nounou est à Shakespeare, ce qu’Eric Campbell ou Henry Bergman (souvent déguisé en grosse bonne femme) étaient à Chaplin , soit d’un grotesque irrésistible ; Marc-André Leclerc joue une Lady Capulet satirique, maquillé pour le troisième balcon, avec cette fameuse robe et une coiffure défiant les règles de la gravité, dans une gestuelle à la mécanique de pose légèrement dragqueenesque croisée avec le martial aristocratique de l’époque, le tout comme un métissage iconoclaste entre Marie Stuart et, avec dosage, Mado Lamothe ; Nicolas Pinson compose un personnage androgyne, d’une gestuelle (et d’un ton) qui sans être maniéré, est fluide, délicate, fragile et vulnérable, parfois presque féminine plutôt que virile; Olivier Morin, en Juliette, fait preuve d’un grand à propos, offrant un petit côté boy-scout, bon élève sage, à son personnage avec retenue d’une pudeur romanesque : selon une vision masculine archétypale de ce que pourrait être la gestuelle et l’expression d’une non moins archétypale vierge maudite du seizième siècle ; Daniel Paquette joue, en quelques rares scènes, Lady Montaigu, une triste madone sombre et ascétique, rigide, stoïque et inexpressive, avec une magnifique voix de baryton légèrement rocailleuse . Louis-Olivier Maufette, en Tybalt Capulet rageur et fantasque, offre de superbes moments, tout comme un Érick Tremblay, souple comme un roseau et plein de ressort en Mercutio Montaigu tout en cabrioles, insolent, cabotin et frondeur. Les autres comédiens sont également impeccables, tout simplement.

Une pièce certainement intéressante, bien réalisée, qui assume les avantages, mais aussi les limites de ses choix, et qui a certainement le mérite de n’offrir aucune longueur, et de susciter notre plaisir en maintenant notre attention jusqu’à la fin.

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Une production de la Société Richard III

Roméo et Juliette d’après William Shakespeare
Traduction : François-Victor Hugo
Adaptation et mise en scène : Daniel Paquette
Comédiens : Luc Bourgeois, Pierre-Yves Cardinal, Michel Daviau, Frédéric-Antoine Guimond, Marc-André Leclair, Denis Lehoux-Faucher, Louis-Olivier Mauffette, Olivier Morin, Daniel Paquette, Nicolas Pinson, Blaise Tardif, Philippe Thibaudeau et Érick Tremblay

Scénographie et costumes par Anne-Marie Matteau
Éclairages par Anne-Catherine Simard-Deraspe
Musique de Pierre-Marc Beaudoin
Chorégraphie de Carl Poliquin (combats) et Caroline Dubois (danse)
Voix et diction Han Masson
Maquillages de Angelo Barsetti
Régie par Claire L’Heureux

Du 17 au 25 avril 2009 (Représentations scolaires du 16 mars et au 23 avril)
Lieu : Salle Pierre-Mercure du Centre Pierre-Péladeau*
300, Boul. de Maisonneuve Est, Métro Berri-UQÀM
Billetterie : (514) 987-6919


vendredi 17 avril 2009

Je voudrais crever - la Troupe DuBunker - Aux Écuries

Par Yves Rousseau

La vie, la mort, le temps : l'éternel triumvirat qui embrasse nos vies, nos toutes petites vies fragiles. C'est là, devant vous, sur cette scène, avec une étonnante proposition de la la Troupe DuBunker .


Crédit : David Ospina

D'abord une magnifique proposition de mise en scène étroitement liée à la scénographie, une métaphore vivante de la grande spirale temporelle : sur une surface circulaire occupant l'essentiel de l'aire de jeu, légèrement décalé vers l'arrière-scène à partir de l'axe central, se trouve un mur (du temps?) massif de hauteur et écrasant paradoxalement l'espace dépouillé où trône une table de cuisine et un piano (qui accompagnera les chants). Circulant en sens horaire, les artéfacts d'éclats de vie du grand carrousel de l'existence de Mateo surgissent en jumpcut impressionnistes, traçant la grande toile de sa vie: ses amis, qui arrivent à la trentaine, comme lui; puis sa mère, les moments importants, marquants. Entre autres. Les souvenirs entrent à cour, en parade ordonnée d'êtres et d'accessoires, se stationnent un instant pour une scène, puis s'enfuient à jardin. C'est que les brisures de temps réel défilent, elles aussi, au milieu des éclats de temps passé, comme si ces derniers se battaient, comme s’ils se chassaient. Et le temps réel de Mateo, faible, mais conscient, c'est celui de la clinique, des infirmiers, et de la mort, imminente.

Crédit : David Ospina
Éclats de temps passé, sur mort imminente

Autour de lui, la famille typique des Temps modernes. Elle est loin l'époque des grandes familles traditionnelles, de l'assurance tranquille de l'appartenance, du clan. Les plus jeunes de la génération « Y » l'ont-ils seulement entrevue? Dans l'éclatement urbain, familial et existentiel du deuxième millénaire, sa famille à lui, Mateo, le clan recomposé c'est, surtout, ses amis. C'est presque tout ce qui compte, et c'est presque tout ce qu'il a. Certes, il y a bien sa mère, à qui il ne permet pas de venir pour le voir dans cet état, avec, dérive, la cuisine familiale qui se matérialise, lui, caché sous la table, dans des effluves de bonheur, de rire d'enfant et de tartes aux framboises : mais ça, c'était avant, jadis, comme si avec lourdeur des siècles avaient passés, et que tout cela était loin, mais tellement loin...

Crédit : David Ospina
La mère et Mateo, dans la distance du temps

Elle est loin aussi l'époque où la mort faisait partie du quotidien, presque apprivoisée. Nous habitons l'ère du jeunisme, de la mort tabou, éludée et jetée. Une époque où le fonctionnement prime sur l'existence. Pourtant, ici les amis se relaient et veillent ses derniers jours au travers des horaires de fous qu'il faut faire concorder. Tout croche, avec le nœud dans la gorge. Mais ils sont là! Comme dans ces images du passé, où cette table devenue un lit de mort, était encore celle fraternelle et conviviale de la grande famille des amis. Et de la jeunesse.

Ils ne savent pas comment vivre ça, la mort. Pas préparés, l'époque ne s'y prête d'ailleurs pas, elle est plutôt dans la fuite et l'étourdissement des rêves de consumérisme. Chacun évite la détresse et l'émotion de la perte par le mécanisme de défense de sa propre névrose : un échantillonnage criant de l'état des lieux sociétal. Mateo, lui, il va mourir, bientôt. Oh! bien sûr, il sort de son temps, s'envole sur le paysage de sa vie, de fantastiques et puissantes dérives. Pour faire la paix. Mateo, lui, au milieu de la détresse de ses amis, il fait sa paix. Serein et lumineux dans la tourmente.

Le plus triste, et le plus touchant ce n'est peut-être pas la mort de Mateo. Mais est-ce cette façon douloureuse qu'on ses amis de l'aborder dans le perpétuel motton pris dans la gorge, dans la permanente solitude communale, le « alone toguether » du parler pour rien dire, les névroses précitées. Tout cela en révèle tellement sur l'humanité des personnages. Du petit couple avec l'obsession du bungalow, du choix de la bonne couleur pour le salon, et du bonheur télécommandé en forme de piscine, en passant par la perpétuelle étudiante cérébrale qui éructe sa thèse-détresse portant sur les instants de vie pétrifiés des gisants de Pompéi (ce qui ajoute une perspective sur l'intemporelle vulnérabilité humaine dans le non-sens cruel de la vie), jusqu'au perpétuel largué et ses amoureuses peines. Tout cela sur fond de passage, celui de l'âge adulte, et de ses grandes solitudes. Mateo meurt, comme s'envolent les derniers morceaux d'enfance.

Crédit : David Ospina
Perpétuel motton pris dans la gorge

Le texte de Marc-Antoine Cyr est fantastique, sensible, profond, et d'un raffinement et d'une richesse humble de fioriture et de poses littéraires, et vivant d'à propos dans sa façon de cerner, profondément, l'humanité. Il trouve écho dans cette mise en scène magnifiante de ces états, tout en dosage et retenue de Reynald Robinson, un travail certainement brillant. Le spleen envoutant de Tchekhov (mais tellement Tchekhov!) plane, avec la mise en exergue d'essentiels moments de vie où on montre sans juger des êtres sensibles se débattre dans les dédales du temps et du destin, tout cela de plus est habillé , pour encore plus transpercer le cœur, de magnifiques chants harmoniques (voir générique) sur fond de défilé chargé d'évocatrices images, bien d'aujourd'hui. Le procédé est puissant, pensons, par exemple, à cette visite de monsieur bungalow à Mateo, où la conversation fraternelle se double d'une occupation de l'espace où ces amis d'enfance adulte disparaissent en marchant à jardin, pour réapparaitre èa cour avec leur réalité en superposition avec le temps béni de l'enfance, sur des vélos siège banane, puis re-disparaitre dans le maintenant : on croirait entendre le vent, les cris joyeux, la cloche de récréation, et voir le regard aimant d'une mère et sentir l'odeur alléchante d'une tarte aux fruits bien chaude, comme si le souvenir et la lumière étaient jetés sur la réalité spleenétique et déchirée.

Crédit : David Ospina
Réalité spleenétique et déchirée

Le jeu s'articule autour de deux types de personnages : ceux du groupe d'amis énervés et angoissés (et à la limite des parents et de l'amante, quoique plus évanescents) et les caractères génériques des cliniciens, qui rythment l'espace et le temps des heures de visites de leurs interruptions pour les soins, un lent ballet de gestes retenus, posés, dans la martialité de la fin prochaine. À quelques petits ajustements près, le jeu est fraternel et incarné, avec parfois juste un petit peu de travail de diction pour certaines répliques qu'on doit éviter de mâcher, et plus rarement un peu de surcharge : on parle de petits ajustements mineurs. Hubert Lemire, en Mateo, se signale par une prestation lumineuse. Monia Chokri compose une pas fine de bungalow contrôlante et hystérique que vous aurez le goût d'étriper de séant, tout comme sa version intellectuelle, la pataude miss thèse sur Pompéi halluciné (que vous précipiteriez dans le Vésuve), à l'existentialité en dent de scie, jouée par Véronique Pascale. François Bernier offre une présence chaleureuse dans le rôle du conjoint de la pas fine, le placide bon gars de service qui dit souvent les vérités sans s'en rendre compte. Le reste de la distribution complète de façon très correcte.

Un beau moment de théâtre, vibrant, avec superbe regard, temporellement intemporel, sur la vie.

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Texte de Marc-Antoine Cyr
Mise en scène : Reynald Robinson
Distribution : Francesca Bárcenas, Christian Baril, François Bernier, Monia Chokri, Hubert Lemire, Véronique Pascal, Sabrina Bisson et Charles Dauphinais
Lumière : Olivier Gaudet Savard
Scénographie : Romain Fabre
Musique : Yves Morin

Les chansons interprétées:

Le temps des cerises (Clément/Renard); Trois petites notes de musique (Yves Montand); When i'm gone (C. R. Avery); Time after time (Cindy Lauper); Gracias a la vida (Violeta Parra).

une création du Théâtre DuBunker
Du 14 avril au 2 mai 2009, 20 heures
Aux Écuries
7285, rue Chabot, Montréal (Métro Fabre)
Billetterie : 514.442.7285

Rencontre Théâtre Ados 2009 - Bobby ou le vertige du sens - Le Théâtre de Quartier

Par Yves Rousseau


Avec Bobby ou le vertige du sens, le Théâtre de Quartier explore la vie tumultueuse et la détresse ordinaire d'un papa, pris dans le grand vertige de la vie qui passe, avec l'étourdissement du temps qu'on n’a pas, et des enfants qui grandissent trop vite...

Crédit: Michel Dubreuil


Juché sur la structure du pont Jacques-Cartier, le lieu où la pièce se déroule, Joseph Mageau se raconte fiévreusement, témoigne. En fragments épars, en éclats ahuris. Le souffle coupé, la respiration haletante. Les morceaux de réel se magnifient de trop pleins affabulatoire, de réminiscences parfois heureuses, et de quête de sens. Pêle-mêle, voilà que se trace la grande toile de sa vie. Joseph n’a rien d’un super héros. Il a la dimension humaine d’un papa aimant, mais dépassé…


Mais comment s'est-il rendu là?

Joseph, en pleine cinquantaine et père de trois ados, est au bout du rouleau. Le boulot, les responsabilités, l’intendance, les journées de fou, le budget à boucler, l’argent à rentrer : grande fatigue, mais passe encore. Le travail d’agent immobilier, bien loin de son rêve de jeunesse d'être poète, bof, c’est la vie, on fait avec. Jouer au taxi en aller-retour incessants pour aller reconduire, motiver, encourager sa marmaille dans leurs multiples activités, fatigant, mais que voulez-vous, c’est la vie de papa. Puis, le fils, presque adulte, colossal flanc mou drogué, qu’il fout à la porte pour qu’il frotte un peu son « je-m'en-foutisme » végétatif à l’école de la vie, là, ça commence à frapper : en bonus, ce voyage initiatique entrepris par fiston en orient, puis de rares nouvelles, le mauvais sang, ça gonfle l’anxiété : mais où est-il, que fait-il? En plus, il y a aussi les deux filles, au secondaire, en pleine crise d'adolescence, elles qui pourtant, il y a si peu de temps, étaient encore enfant, c’était si simple, alors. Voilà déjà qu’elles s’éloignent de lui, puis il y a les garçons qui rôdent : inquiétude. Sa plus vieille qui devient un peu bizarre et se promène avec un rat sur l’épaule : horreur. Puis l’école, les bulletins auxquels on ne comprend plus rien, les problèmes scolaires qu’on redoute : ça n’arrête pas. Pendant une réunion parentale scolaire liée aux évaluations, tous ces éléments accumulés explosent de façon paroxystique et surréelle, comme un cauchemar : convaincu d’avoir commis un geste de trop auprès d’un professeur particulièrement insultant, Joseph perd la carte, et se retrouve sur son perchoir…

Le texte, une tragi-comédie, introduit habilement, à partir de situations relatées, chargées de bonhommies harassées et d’évocation de situations cocasses, plusieurs éléments de dérives souvent comiques, sous une optique potache participante de l’aspect « clown triste » du caractère : par exemple, les activités théâtrales parascolaires d’une permettent d’évoquer Œdipe versus la dynamique familiale, ou encore Bottom (du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare), avec le papa en pauvre bourrique asservie grotesque et débonnaire. L’ensemble sous l’égide de ce réalisme magique délirant.

Crédit: Michel Dubreuil

Présenter à un public jeune autre chose que des ados jouant des ados, le fameux miroir nombril, et leur montrer la vie à partir d’une perspective inversée, ici celle d’un parent, que voilà une optique, et une manœuvre intéressante. Seul sur son praticable incliné avec un fond de scène en triptyque trifaces rotatoire vertical présentant le fameux pont sur neige tombante, vêtu en pardessus et couvre chaussure, Louis-Dominique Lavigne incarne avec une verve torturée, la truculence tristement drôle de l’éternel malchanceux, de la bonne pâte et de son cri du cœur. La prestation est exigeante, et offre une continuité toute en rupture de temps, d’état et d’émotions. Le propos est certes actuel, touchant, et il particulièrement intéressant de constater l’humanité intriguée, curieuse et peut-être un peu troublée et surprise avec lequel est reçu le propos par un public ayant justement l’âge des personnages de la progéniture de Joseph. La pièce pourrait autant rejoindre un public adulte, et semble susciter questionnements et, à en juger par la courte discussion entre le comédien et la salle ayant suivie, pourra sans doute alimenter d’enrichissants débats entre élèves et enseignants.

Certainement un bon moment de théâtre, avec une démarche originale, qui offre de nouveaux horizons au théâtre jeunesse en conjuguant rire, drame, réflexion et intelligence.

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Une production du Théâtre de Quartier

Texte et interprétation : Louis-Dominique Lavigne
Mise en scène : Ghyslain Filion
Conception: Vincent Beaulne, Jean Gervais, Blanche Gionet-Lavigne, Marie-Soleil Lavoie, Pierre Lafontaine et Émilie Prenoveau.
Direction de production : Carole Caouette
Régie : Diane Fortin
Voix de Jules : Thomas Gionet-Lavigne
Photos du décor : Michel Dubreuil
Construction du décor : À pied d’œuvre
Mécanisme du décor : Roger Desgagnés
Photographie : Michel Dubreuil


Festival: Du 16 avril au 2 mai 2009 http://www.rtados.qc.ca

Présentation: vendredi 17 avril

La Maison des arts de Laval
1395 boul. de la Concorde Ouest
Billetterie : 450-667-2040.

jeudi 16 avril 2009

Rencontre Théâtre Ados 2009 - Rafales - Théâtre Incliné et Théâtre populaire d’Acadie


Par Yves Rousseau


Dans le cadre du Festival Rencontre théâtre Ados 2009, le Théâtre Incliné et le Théâtre populaire d’Acadie reprennent la pièce « Rafales ». Voici la critique originalement publiée en janvier 2009.

http://www.lequatrieme.com/2009/01/rafales-thtre-inclin-et-thtre-populaire.html

Rencontre Théâtre Ados 2009 - Les frères Laforêt - Janvier Toupin Théâtre d'Envergure


Par Yves Rousseau

Dans le cadre du Festival Rencontre théâtre Ados 2009, la compagnie théâtrale
« Janvier Toupin Théâtre d'Envergure » reprend la version originale de la pièce « Les Frères Laforêts ». Voici la critique initialement publiée en avril 2007.


Crédit : Sylvain Laquerre

Sur la scène une plate-forme basse avec une surface donnant l'impression de lattes de tek de diverses teintes allant de bois ocre au roux foncé. Dessus, un cercueil rustique pouvant pivoter à partir d'un axe central fixe et s'ouvrant par deux panneaux opposés. Aux extrémités de la plate-forme chacune des lattes se termine inégalement, dans une continuité inachevée (la continuité du temps et de l'héritage des valeurs?), donnant sur une ou deux marches aboutissant sur un petit espace, niveau plancher. Puis sur chacun des murs, face aux extrémités de la scène, d'un côté un écran de projection, puis de l'autre un tableau à crayon-feutre équipé d'une échelle. La même extrémité sera utilisée et dévolue à chacun des deux frères, pour les procédés de dérives que nous examinerons plus loin. Tout va par deux, et par opposition...

Deux générations, contemporaine et traditionnelle, deux frères, deux mondes, deux systèmes de valeurs. Les frères, Philippe, l'aîné, plus intello plus « granola », le sensible et vulnérable, cinéaste, créateur et artistique, en pleine dépression et thérapie. Puis Daniel jeune cadre-requin dynamique, imbu, fendant, narcissique, obsédé par la boxe et les « battants », posant avec son cellulaire et sa télécommande d'alarme d'auto de luxe qui fait bip-bip, pratiquant ses sourires et simagrées préfabriqués pour ses discours corporatifs, obnubilé par son image; il est cadre d'une compagnie oeuvrant au niveau d'arbres transgéniques...

Le psy de Philippe (DM), voulant remonter à la racine du mal, trace progressivement au tableau, d'une séance à l'autre, l'arbre de la schismogénèse familiale, ce qui nous permet, sous forme de dérives, de flash-back, d'en apprendre un peu plus sur cette famille. Sur cette hache du grand-père, lourde de symboles, une devise gravée sur le manche portant sur l'importance de ne tuer que pour combler ses besoins et de ne couper que le nécessaire, bref de vivre en symbiose avec la nature.

Flash-back sur ces touchants moments d'enfance qui refont surface; sur cette importance du bois, de la forêt dans la vie de cette famille qui était jadis composée de fermiers-bucherons, qui coupaient dans une vie ce qu'une machine moderne abat en une semaine; sur ce prénom de Daniel, qui avait toujours été à l'aîné, jusqu'à ce que le père brise la tradition, années 70 et contestation aidant, et sur cette rivalité entre frères, qui prend racine au niveau d'un lourd héritage familial tragique , rivalité que vient maintenant réveiller la mort du père et la mise de sa terre en héritage....

Pendant que l'aîné en pleine introspection se rapproche du système de valeur de cet autre monde d'antan, celui de son grand-père, renouant avec ses racines, diverses dérives (certaines ne projection) nous montrent l'univers complètement opposé du frère : Le corporatisme arrogant, le capitalisme sauvage, les projets de développements de la terre familiale transformée en club med de la forêt boréale avec arbres en résine de synthèse, un monde aseptisé sans mouche, ratons laveurs, sans vie quoi. L'opposition entre ces deux frères devient rapidement une métaphore sur l'antagonisme entre les valeurs de conservation, de la transmission de l'identité, de l'appartenance à certaines valeurs de la société traditionnelle, et le monde moderne du faux, coupé de ses racines, dépersonnalisé, avec un développement sauvage et un gaspillage aveugle allant jusqu'à mettre la survie de l'humanité en jeu.

Les divers tableaux sont joués non pas par séquences « clivées », mais en continuité. La simple orientation du cercueil pivotant et dirigé selon un angle particulier sert d'élément de changement de contexte, avec quelques effets d'éclairage, quelques légers changements de costumes et des liens musicaux. Des brillantes variations de ton, d'intensité font le reste du travail, tant à l'intérieur des diverses situations vécues par un même personnage que celles amenées par les autres caractères, comme le père le frère, toujours incarnés par Dany Michaud et Patrice Dubois.

Tandis que Dubois donne à son personnage principal de Philippe une belle dimension de vulnérabilité teintée d'insécurité et torturée de questionnements existentiels au point de parfois en devenir drôle, Michaud, avec un jeu très physique, crée avec Daniel un être contenant à lui seul tout ce qu'on peut se plaire à détester chez certains poseurs fats, imbus et prétentieux, « héros » du néo-libéralisme ultra mercantile et arriviste : vous voudrez étrangler Daniel, vous l'haïrez avec passion. Le personnage du grand père, un spectre qui apparaît avec une gravité digne, comme un sage, un druide, une hallucination récurrente venant hanter les protagonistes, rappelle le règne et la pérennité de la nature et du temps sur les hommes, dans un troublant silence riche de mille mots: un rôle interprété avec beaucoup de charisme et de vérité par le sculpteur Armand Vaillancourt. Le tout enveloppé des éclairages de Martin Gagné et de la musique « live » de Ludovic Bonnier, éléments insufflant vie et âmes dans l'ensemble.

Il y a peut-être bien un léger aspect manichéen, souligné à gros traits et parfois même surfait et cliché dans cette opposition entre deux mondes, au niveau de ce texte, qui dans l'ensemble demeure quand même très correct: le bien/le mal, le bon et le méchant, la belle société d'antan idéalisée versus l'abject monde moderne décrié. Mais la brillante interprétation et surtout la riche et précise et très fluide mise en scène au contenu riche de métaphores relativisent et font même oublier cette limite. Sans compter le propos à caractère écologiste qui tout en évitant d'être didactique ou ragnagnan, pose des questions d'actualités pertinentes, l'ensemble étant finalement doublé d'une touchante et vibrante histoire de lutte fratricide d'une grande humanité...

Une pièce qui fait réfléchir, sur la vie, sur l'identité et sur nos valeurs modernes, qui ne semblent que de plus en plus nous mener ver le néant. Et si dans notre quête de modernité, pressés de tourner la page sur notre passé et ses valeurs jugées dépassées, nous avions vidé le bébé avec l'eau du bain?
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Les frères Laforêt, un texte de François Archambault
Une production de Janvier Toupin Théâtre d'Envergure
Mise en scène de Patrice Dubois, assisté de Catherine Lafrenière
Avec Patrice Dubois, Dany Michaud et Armand Vaillancourt
Scénographie de Olivier Landreville
Costumes de Julie Breton
Musique et bruitage de Ludovic Bonnier
Éclairages de Martin Gagné


Festival: Du 16 avril au 2 mai 2009 http://www.rtados.qc.ca/

Présentation des Frères Laforêt: Vendredi 24 avril à 13 h et à 19h30

La Maison des arts de Laval
1395 boul. de la Concorde Ouest
Billetterie : 450-667-2040.

jeudi 9 avril 2009

L’Eau du Bain - Par la Fenêtre, la Forêt

Par Yves Rousseau


Dans le cadre du Festival Vue sur la Relève, avec la pièce « Par la fenêtre la forêt », la compagnie « L'Eau du Bain » évoque de façon percutante une intériorité féminine bafouée, torturée et déchirée.


Crédit : Frédéric Lacroix

La pièce aborde destin difficile d'une génération de femme d'avant-guerre, avec tout le poids des obligations, de la servitude, des maternités récurrentes (« écarter les jambes pour recevoir, écarter les jambes pour expulser »), dans la quasi-absence de possibilité de fuite. Le quotidien est rythmé par l'esclavage des tâches ménagères, la compagnie d'une génération d'homme pourvoyeur qu'il faut servir, les hommes du silence, de la solitude et du travail, et de la fuite éthylique.

Ici, pas question d'une vision complaisante, où embellie, ni au contraire tombant dans le propos éditorial : la pièce explore un grand cri silencieux, un univers de douleur contenue et de fatigue sans issue de liberté, une implosion existentielle amenant une femme à fuir, laisser mari et enfant, à cesser d'aller dans sa vie: « je ne me souhaite pas la mort, je me souhaite le repos ».

Seule, dans sa cabane refuge, dans la solitude du vent qui siffle (belle sonorisation), les éclats de viscérales et profondes blessures se manifestent par le langage métaphorique d'une chorégraphie théâtrale symboliste aux puissantes et troublantes images. Prostrée, tordue, éclatée dans les récurent claquements de lessives en éclair d'impuissance, la maternité s'expulse d'entrailles sanguinolentes dans le frottement du « à quatre pattes » existentiel du récurage de plancher d'aliénation, et une révolte impuissante, refoulée et sans nom s'échoue dans le nulle part de la fuite avortée. Entre autres...

D'une esthétique expressionniste contemporaine, bercé par de spleenétique et éclectiques extraits musicaux, de jazz moderne hypnotique, la pièce s'habille d'une scénographie se prêtant à une imagerie saisissante. Un arrière-plan de tapisserie vétuste taché d'éclats de blanc surplombe la table de la cuisine, et l'évanescente présence masculine, d'une gestuelle lente, retenue et d'une incertitude menaçante, est évoquée en stéréophonie de vies (voir photo), par jeux d'ombres, silhouette humaine sur bouteille de bière: d'autres découpes d'éclairages en clairs-obscurs superposerons en pantomimes sombres l'extériorité des rudes activités masculines, comme la chasse, le coupage et dépeçage du bois, à l'intériorité féminine dans ses peurs et éclatements. Un poêle à bois, quelques caisses, et une corde à linge suivent la disposition du rectangle évoquant le rude plancher de bois de l'habitation, l'ensemble étant disposé en angle oblique. Des effets d'éclairages de latéralité complètent et renforcent l'esthétique bellement sombre de cet univers du cri (Munch), d'une dantesque atmosphère murnauesque où planent des effluves beckettienne, mais tout cela habité d'une psyché féminine_violée.

Finement habité, d'un équilibre recherché dans le dosage de ses composantes, d'une esthétique impeccable, et d'une sensibilité très fine dans cette façon d'appréhender la matière trop souvent refoulée et éludée de ce que fut la vie de nombreuses femmes – un propos hélas toujours actuel, les droits des femmes n'étant pas les même partout. Parle-t-on aussi ici du travail qu'il reste à faire?

Une oeuvre d'une grande intégrité, engagée à sa façon, avec un rendu puissant et sans compromis, et qui procède d'une belle maîtrise.


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Une production de la compagnie de théâtre L'eau du bain

Texte et interpétation : Anne-Marie Ouellet
Mise en scène: Dany Lefrançois
Comédien : Martin Gagnon
Conception sonore : Thomas Sinou
Scénographe : Catherine Sasseville
Éclairage : Nancy Bussières

Valises - Compagnie Blitz D'axes


Par Yves Rousseau

Dans le cadre du Festival Vue sur la Relève, la compagnie Blitz D'axes reprend _« Valises », qui avait été présentée en septembre à un public confidentiel, alors que l'oeuvre était en construction. L'ensemble reste assez fidèle dans sa substance à la première mouture, avec plusieurs éléments ayant év
olué, ce donc nous traitons ici avec cette version remaniée de la critique originale.


Crédit : Frédéric Lacroix

Devant le grand public, montrer, lancer, consacrer, établir un style nouveau: voilà certes toujours un grand défi. Et dans son esthétique, et dans ses conventions, et dans sa mécanique humaine. Ici, une approche tout à fait originale unique : imaginez, une bande dessinée vivante. Théâtralisé et déclamant, pensez-vous? Pas tout à fait...

Un univers d'anticipation, surréel, onirique, schizoïde et légèrement déconstruit. Une face cubique divisée uniformément en neuf cases blanches occupe l'essentiel de la scène, comme une gigantesque bande dessinée. Chacune de ces cases-écrans peut glisser latéralement, seule ou selon diverses combinaisons, dévoilant l'action : sur ces dernières des projections et animations sont mises en relation avec la portion jouée en arrière-plan, dans cet étroit couloir latéral révélé par les mouvements de ces neuf panneaux, et ce couloir est lui-même dominé par une semi-transparence d'arrière-scène permettant également projection, effet d'éclairage et jeux d'ombres. Interdépendant, tridimensionnel, gauche, droite, haut, bas, arrière, avant, combinaison multiple du tout cela, complètement éclaté. Comme si on entrait dans la bande dessinée. Mais quelle ingénieuse scénographie!

Sous une fantastique bande-son surréaliste enrichie d'une flûtiste in vivo produisant de saisissants effets rappelant un certain théâtre japonais, voilà l'univers du bédéiste Dominique Spout Morin. Croisement d'histoires: un scaphandrier pêcheur de perle, avec comme arrière-plan notre civilisation engloutie; des hommes dont le faciès est un énorme trou de serrure dans une compétition sans merci pour la symbolique clé, piste d'athlétisme, stade, annonceur au style vestimentaire année cinquante avec grand chapeau Bogardesque ; un grand livre du savoir qui ne veut se livrer; des valises Graal inviolables: ouverte, un déluge de perles, asphyxiantes. Langage surtout inventé. La vanité et la convoitise des hommes noyées dans les perles de notre culte du veau d'or, le déluge de notre « jamais assez » comme fossoyeur de civilisation, la prétention du savoir dans la plus absurde et stérile course funeste. Enfin, chacun laisser libre cours à son imagination. D'un onirisme percutant. Et dans le ton, et dans les atmosphères et dans le geste. Un blitz des divers axes de l'art. Blitz D'axes.

La pièce qui dans sa version originale était presque un laboratoire d'une demie-heure, atteint ici environ quarante minutes, avec certains ajouts et un remaniement séquentiel des tableaux, offrant une légère trame narrative, plus palpable, mais sans dépouiller l'oeuvre de son caractère de surréel bédéique. La partition technique, qui est très exigeante, semble avoir été légèrement simplifié, et la manipulation des panneaux pour être optimale semble demander le rodage découlant de la continuité : correct dans l'ensemble, mais il reste un côté approximatif, et l'instantanéité de la préparation et du temps de montage dans une formule festival , avec une seule représentation, n'aident sûrement pas.

Les costumes sont très fidèles à la bande dessinée, un travail très soigné. L'expression passe par une corporalité très incarnée, flirtant beaucoup avec le travail de mime, avec peut-être une certaine influence Omnibus.

L'ensemble se matérialise dans une oeuvre finale qui, sans perdre ce côté onirique et s'alourdir de bouées représentatives et narratives trop évidentes, semble susciter l'enthousiasme et rejoindre le grand public.

Une démarche fascinante, riche, originale, qui se promène sur les chemins de l'imaginaire.

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Une production de la Compagnie Blitz D'axes

Bédéiste : Dominique Spout Morin


Mise en scène et interprétation par Marie-Hélène Gosselin et Xavier Malo

Assistante à la mise en scène : Maude Gareau
Scénographie par Anne-Marie Bérubé
Interprétation musicale par Elsa Vadnais

Projections par Nathanaël Lécaudé
Costumes par Karine Blanchette
Conception sonore par Thierry Gauthier
Éclairage par Amélie Bourbonnais

Présenté le 7 avril à la Maison de la Culture Frontenac


mercredi 8 avril 2009

Stand-Up Tragique 2 - Les Foutoukours - Petite Licorne

Par Yves Rousseau

Avec Stand-Up Tragique 2, Les Foutoukours explorent en cinq courtes pièces, cinq récits fiévreux, cinq trajectoires existentielles organiques, grivoises, sordides, bizarroïdes, et autodestructives . Attention : humour rocambolesque, déjanté, cynique, grinçant avec des textes gamins et espiègles.


Sur la minusculissime scène sans coulisse de la Petite Licorne, deux réverbères encadrent un banc de parc. C'est tout. Éclairage simplifié, bande-son inexistante, costumes communs, le théâtre livré dans sa plus simple expression. Plus tard, des airs populaires interprétés in vivo et accapella , complètement surfaits et galvaudés introduiront avec une ironie iconoclaste rocambolesque la substance du numéro à venir. L’aire de jeu intègre la salle (bondée) que de toute façon les comédiens doivent traverser pour monter sur scène. Après le salut, le seul point de fuite donne sur la rue. Tout cela donne une proximité sensible et vibrante, une atmosphère à la bonne franquette, conviviale, et, surtout, vraiment sans aucune prétention.

Puis, véritable stand-up théâtral, en toute simplicité, les personnages défilent tout à tour et témoignent, racontent, livrent leur histoire, fiévreusement, comme si cherchant l’appui libérateur et expiatoire de la confession publique. Viscéral et organique récits, les conflits se matérialisent en forme d'automutilation existentielle et s’exultent et se somatisent par le biais de la corporalité.

Dans « A, B, C, D » (par Hugo Turgeon), Solange Alary incarne avec délice une jeune femme trompée qui bascule dans un « trip » d’affirmation_nymphomaniaque en forme de pouvoir et de vengeance, cul par-dessus tête, c’est le cas de le dire. La scientifique concentration de grivoiseries devient une poésie en soi, avec le personnage qui ponctue le récit de ses abracadabrantes aventures en s’inventant des maximes telles que, entre autres perles « _sodomie le soir, repos de la mâchoire ». Mise devant un psy par obligation, sa réfutation maniaque et verbomotrice des inductions du praticien matérialise un surréel et débridé voyage au travers de tous les lieux du fantasme et de l’hédonisme, et de la_perversion: le personnage s’enfonce...

Solange Alary

Avec « Tache » (par Étienne Lepage), Marc-Antoine Zouéki se transforme de façon bellement inquiétante en tronche épouvantable et incarne un psychopathe déficient répondant, auprès de ses douteux potes du dépanneur, de ce charmant surnom : tache. D’une intelligence sensori-motrice, il appréhende son univers surtout par le goût et le toucher. Grand guignol mû par son propre code du bien et du mal, avec son gaminet « Orange Mécanique », il est de ceux de par qui, du fait d’une naïve candeur, se révèlent les vérités: ici une belle tranche de notre américanité dégoulinante de fromage fluorescent en pot, de 11 septembre revisité, de restauration rapide gluante et autres absurdités. Mais la manie de se coller la langue, comme une larve, sur tout pour appréhender son univers, la rencontre accidentelle du goût du sang et d’un couteau transformerons une animalité somnolente en festin gore étripé…

Marc-Antoine Zouéki

Dans « Arianne » ( par Emmanuel Reichenbach ) Talia Hallmona joue avec la verve qu'on lui connait une fille infertile prête à – presque — n’importe quoi afin de concevoir. D'abord cure de fertilité, rendez-vous d’extraction de semence, au bureau du conjoint s.v.p., puis une course vers la clinique avant la péremption du précieux liquide avec poursuite policière sur les chapeaux de roue, et enfin, la déception et l’échec qui éclatent et la font s’échouer dans un lieu pour le moins olé olé, dans le plaisir douloureux et les aventures abracadabrantes, qui se poursuivent jusqu’aux lendemains qui déchantent…

Talia Hallmona

Avec « Jugement Meutrier », Rémi Jacques, qui a écrit ce texte, incarne et rend troublant d'obsessionnelles fixations un jeune homme chez qui un narcissisme et un désir de contrôle extrême conjugué à une profonde mésestime de soi se manifestent. Par l’anorexie. Le sujet est grave, mais il est ici rempli d’humour noir et acide découlant du discours du personnage au travers de sa quête du corps parfait : la distorsion perceptuelle dans le regard qu’il a sur son corps et les comportements qui en résultent (bouffe bio, gym, etc.) traduisent avec un humour cynique notre contemporaine obsession de l’image, alors que le regard obsessionnel et fiévreux de dégout qu’il jette sur son environnement donne des répliques d’humour fielleux, cruel et grinçant.

Rémi Jacques

Finalement, dans « L’aveuglement des gamines communes » (par Simon Boulerice), Julie Vachon s’en donne à cœur joie en jouant une jeune fille des années 90 enjouée et niaise qui fixe une éclipse afin d’être enfin différente, handicapée, condition sine qua non afin de pouvoir passer à l’émission « Parcelle de Soleil » de Claude Lafortune et vivre une expérience d’humanisme emphatique. Le texte rigolo d’une improbabilité caricaturale se prête particulièrement à l’humour physique et visuel, avec un rendu au burlesque sans pitié.

Une agréable et chaleureuse soirée théâtrale.


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Création de La Compagnie de Production Les Foutoukours

Textes de Simon Boulerice, Rémi Jacques, Étienne Lepage, Emmanuel Reichenbach et Hugo Turgeon
Mise en scène Rémi Jacques
Interprétation Solange Alary, Talia Halmona, Rémi Jacques, Julie Vachon, Marc-Antoine Zoueki
Scénographie et éclairages par Émilie Voyer

5, 6, 7, 13, 14, 19, 20, 21 avril et 3, 4, 5 mai 2009
dimanche à 15:00 / lundi à 20:00 / mardi à 21:00
Billetterie : (514) 523-2246






dimanche 5 avril 2009

Les Pieds Des Anges - Espace Go


Par Yves Rousseau

Avec Les Pieds des Anges, Evelyne de la Chenelière trace une fresque existentielle impressionniste dans les couleurs belles, ironiques et aériennes de la petite vie ordinaire magnifiée.


Comment créer une comédie dramatique moderne éclectique et étourdissante (comme celle-ci) ? D'abord, il vous faut un thème humaniste central, la vie, la mort, la passation, ou autre élément philosophique, nul ne peut être contre la vertu. Ensuite, on y superpose un thème historique ou autre agissant comme un révélateur pouvant générer un sentiment d'universalité ou de grandeur, de préférence d'allégeance artistique et/ou scientifique, en faisant s'y passionner un personnage qui y sublime un conflit, et en créant des situations où il peut en disserter. On rajoute des thèmes musicaux légèrement méditatifs et spleenétiques, utilisés pour leurs capacités à souligner et même faciliter l'émotion et mettre en relief le sujet, et des projections découlant de la même logique, éléments qui seront utilisés en opposition, ou en conjugaison, le tout parfois en jeux de surimpositions. On construit des personnages qui à l'opposé des drames classiques, sont humains, plausibles, des antihéros du quotidien pris avec leur forces et vulnérabilités, et auquel il est possible de s'identifier. On plonge les protagonistes dans des situations mettant en relief les drames existentiels, en dosant l'intériorité et le déchirement, versus la comédie, dans tous les genres disponibles, selon le type de pièce voulue. On sert le tout en prenant soin de laisser une trame narrative relative avec le flou artistique permettant la suggestion, évitant ainsi de donner toutes les réponses en laissant des portes d'imaginaire ouvertes pour que chacun puisse s'approprier l'œuvre. Puis on parsème l'ensemble de dérives insérées à partir du temps réel du personnage-ancre selon le niveau de complication découlant de l'effet recherché, de la simple alternance jusqu'aux sauts en jump-cut et flash psychédéliques : bien sûr il y a les fameuses dérives thématiques, puis, les inévitables flash-back, aussi des passes fantasmagoriques qui peuvent exprimer de façon exutoire les peurs et fantasmes des caractères, brefs, les possibilités sont infinies. Pour terminer, une scénographie ouverte, malléable, généralement minimaliste, mais concept, que l'on peut traiter à la sauce voulue, romantique, impressionniste, expressionniste, potache, afin, avec les éclairages, costumes et sonorisations, d'obtenir le climat nécessaire.

Le moule est intéressant, modulaire et flexible, et très polyvalent, et comporte l'avantage, par le bombardement en superposition de tous ces référents, de posséder un puissant pouvoir évocateur. Si l'ensemble reste assez focalisé sur sa substance primaire, on peut faire « spinner » cette toupie conceptuelle qui suscitera par son tournoiement hypnotique ce léger sentiment d'étourdissement, de perte de repère permettant l'effritement des défenses et l'envoutement théâtral. Mais attention, il y a des pièges : on peu facilement s'égarer, s'éparpiller, se répandre, et ainsi engendrer une certaine confusion. Avec cette approche, la mise en scène doit être impeccable, très orientée, et cela représente un défi de jeu exigeant pour les comédiens, qui ne pourront que s'appuyer que sur l'intériorisation absolue : le construit total. Et le texte doit être à la hauteur, d'essence érudite pour maitriser les concepts et les évènements afin de pouvoir les transmuter à échelle humaine dans une langue plausible, sensible et vivante d'émotion : à quelques tout petits bémols près, c'est ce qu'on a réussi, à faire ici...

Et cela donne quoi, comme pièce? Comme dans « La Grande Machinerie du Monde » (qui était d'une optique dramatique), à partir de la thématique (à la mode cette année) de la renaissance et de ses mouvements de pensées, on superpose le conflit de la mort et de la perte (ici d'un frère alors que le personnage principal, Marie, était en bas âge) , conflit sublimé dans une quête d'esthétique et d'idéal exposé par une présentation de thèse doctorale par le personnage de Marie (portant ici sur l'apparition des pieds des anges dans la peinture), et plutôt que l'universalité flottante de Pink-Floyd et la grandeur lucide de Da Vinci (même si présent via l'homme de Vitruve, eh oui, en projection), on a préféré, entre autres, la puissance martiale du requiem de Mozart et la rupture humaniste (par rapport à l'art de son époque) de Giotto, un autre précurseur de la renaissance. Le ton est ici celui de la comédie aigre-douce, ironique, et, de même, les procédés de dérives ont ici la particularité de relativiser le rôle du personnage principal en incluant, pour de multiples personnages secondaires, de petits drames, et de petites histoires dans la grande : on flirte un peu avec l'éparpillement, mais ça peut aller. Les personnages sont explorés dans la substance de ce qu’ils portent, en passant par l’ironie plutôt que la souffrance.

Pas d’histoire élaborée, mais une exploration d’état d’être, un regard sur la vie, en éclat de quotidien, où les caractères promènent leurs destins au travers de scènes rocambolesques!

Si l'égo, l'individualité, le narcissisme humain se matérialisèrent à la renaissance, mettant l’homme au centre de l’univers — en peinture les anges s’humanisent et ont des pieds – Marie, elle, a été placée et elle se place au centre son univers. Sa lubie sur les anges, sa thèse, est comme une quête mystique liée au frère disparu, dont les motifs eussent été refoulés. Ce suicide, alors qu'elle était petite, explique cette surprotection totale dont elle fit l'objet: de plus, ses géniteurs la surinvestirent complètement d'attentes afin de combler leur narcissisme parental blessé, surévaluant, dans le plus profond aveuglement volontaire dégoulinant d'insupportables bonnes intentions, l'ensemble de ses talents et performances — une rigolote scène (en flash-back d'enfance) de ballet pataude sur requiem en témoigne éloquemment. En résulte chez Marie un profond sentiment d'inadéquation, avec défense d'évitement, un esprit névrosé, narcissique, psychorigide, une grande frigidité existentielle, hyper vigilance : elle s’auto-analyse et analyse la situation en pensées circulaires et rétroactives constantes en incessante logorrhée verbale.

Sa soeur, costumière au cinéma, tente, bien que mal, de l'aider. D'abord, les cours de salsa – où l'auteur en profite pour égratigner un certain côté contrôlant un manque d'abandon chez des couples québécois normaux — monsieur n'arrive pas à diriger, et madame n'arrive pas à ne pas vouloir le faire malgré les imprécations du professeur de danse (« la salsa ce n'est pas une danse féministe! ») — imaginez, à côté de cette rigidité relative, celle de Marie :
« Écoutez, je vais être obligée d'arrêter, ça a rien à voir avec vous, c'est juste que je suis inconfortable avec la proximité. Je suis pas faite pour ça, moi, la danse, j'ai aucun abandon, aucun lâcher-prise, je suis perpétuellement crispé, d'ailleurs c'est la même chose avec le sexe, ça se passe très mal à ce niveau là, et je vous remercie d'avoir eu la délicatesse de faire comme si de rien était, je veux dire comme si tout était normal »
Nouvelle tentative de la soeur, qui incite Marie à faire de la figuration: elle se ramasse dans un grotesque Macbeth à la Ed Wood (le théâtre se moque-t-il des errances et de la déliquescence du cinéma?). Pusi voilà la romance, elle y rencontre un jeune acteur, qui l'appréhende avec patience, compréhension et ironie. Point de rupture, point de bascule. À partir de ce moment, elle essaie de s’incarner de sa vie, de son corps. Libération. Les fantômes s'envolent. Les destins se réconcilient.

Le personnage de Marie est joué en stéréophonie d'ego : identiquement vêtues, il y a Marie-la-névrose, qui se situe dans le temps réel de la pièce, qui la vit; puis Marie-la-sereine, qui se situe dans l'espace relatif de la narration omnisciente, qui pose un regard observateur, avec la sagesse du recul : souvent le pivot entre les scènes.

Intriqué dans les scènes et dérives, le spectre du fils, la voix de l'au-delà, en surréelle chorégraphie et songes dantesques. On sent sa présence. La mère, qui l'anticipe toujours, transporte un cruel questionnement : si son avant-dernière pensée fut de se pendre, la dernière fut-elle de ne plus le faire et de l'appeler au secours?

Et pourtant, même avec cette gravité, on refuse de s'enfoncer dans le drame : on fait du père, un québécois de souche comme son épouse, un cocu qui se convainc de ne pas l'être sous de fallacieuses élucubrations sur la génétique, fournie supposément par le médecin : c'est que le fils est de race noire...

Dans cette cinquantaine de scènes très rythmées, le texte butine en errance de liberté et de ludisme, d'un élément à l'autre dans cette floralité kaléidoscopique enchevêtrée : lumineux, aérien, fin, sensible, il trace la fresque existentielle impressionniste dans les couleurs belles, ironiques et aériennes de la petite vie ordinaire magnifiée.

A-t-on voulu lancer un message humaniste et de tolérance, mais il y a un personnage de femme médecin musulmane, qui se matérialise, lors d'un épisode hospitalier, comme porteuse de sagesse, sérénité, et espoir : au seuil d'une nouvelle ère barbare, a-t-on voulu rappeler que jadis, ce furent les Arabes qui ramenèrent en Europe le savoir, enrichi, des brillantes civilisation antiques dont ils furent les contributeurs et dépositaires, mettant fin à la grande noirceur du moyen-âge en lançant des mouvements d'esprit précurseurs de la renaissance?

Très peu d'appui matériel formel, beaucoup d'espace de suggestion avec une anti scénographie composée uniquement, à quelques accessoires près, de projections, découpes et effets d’éclairages – d’un cinématographique théâtral. Le plateau est lié par une continuité courbe avec le fond de scène-écran, permettant de saisissant effet où les œuvres de Giotto « coulent » et flottent du mur jusque sur le plateau. Les dérive exutoire où dans un éclairage ambiant d'un rouge surréel les personnages s'éclatent sur une communale bossa-nova psychédélique donnent lieu à de superbes effets de découpes lumineuses au sol. Au plafond un symbolique anneau de 5 mètres de diamètre d’aspect renaissance domine l'ensemble, alors qu'une caméra télé sur rails transversaux coupe l'avant-scène, utilisée de façon factice pour les scènes de cinéma, et parfois véritable pour des captations permettant de surimposer certains moments d'expression avec les projections.

La mise en scène est précise, solide, permettant, à quelques pétillances près, de bien ancrer (heureusement) le propos qui papillonne et s'éparpille un peu. Il y a une occupation multidimensionnelle de l'espace, tout à fait étonnante et habile, avec une dimension non verbale des caractères très incarnée. La direction du jeu trouve écho dans une performance tout à fait impeccable et irréprochable des comédiens, il n'y a tout simplement rien d'autre à ajouter : tout cela formant un ensemble heureux, un peu étourdissant, et respirant la complicité.


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Une production Espace Go

Texte : Evelyne de la Chenelière
Mise en scène : Alice Ronfard
Comédiens : Enrica Boucher, Sophie Cadieux, Mireille Deyglun, Diane Lavallée, Hubert Proulx, André Robitaille, Isabelle Roy, Mani Soleymanlou et Erwin Weche
Assistance à la mise en scène et régie : Guillaume Cyr
Décor : Gabriel Tsampalieros
Costumes : Maryse Bienvenu
Lumières : Caroline Ross
Musique : Simon Carpentier
Vidéo : Yves Labelle
Maquillages : Jacques-Lee Pelletier
Coiffures : Matthieu Tessier


31 mars au 25 avril
4890 Bl. St-Laurent
Billetterie: 514.845.4890

samedi 4 avril 2009

La fête sauvage - Le Théâtre de la Banquette arrière

Par Yves Rousseau

Avec Le Fête Sauvage, le Théâtre de la Banquette Arrière explore l'impact qu'ont ceux qui partent pour ne plus revenir, sur ceux qui restent.

Crédit : Maxime Côté

Par la force tranquille de la nature et des saisons, dans l’attente des outardes et leurs chants annonciateurs, avec la solitude de l’espace et du vent, la ruralité s’étale de son carcan de routine : visages connus, éternelles et ataviques alliances et rivalités, immuable commune.

Bercés par le spleen lancinant des jours qui passent, les destins se décident tôt, les enfants arrivent de femmes jeunes, les liens d’existentialités tracées attachent les vies dans une profonde appartenance à un milieu tricoté serré, sous l’oppression de l’absence de possible fuite.

Ici les morts ont une histoire, un nom et un visage. Ici la mort rythme le temps. Ici la mort rythme la vie. Ce sont des âmes connues, des présences incarnées. Accidents, maladies, suicides, parfois. La douleur de la perte et de l’absence, reste. Les émotions se ravalent, la détresse s’étourdit de paradis artificiels et d’effluves éthyliques.

Crédit : Maxime Côté
La douleur de la perte et de l’absence

La détresse humaine devant le non-sens de la vie et du départ volontaire d’un proche se jette sur ceux qui restent. Trois couples d’amis, jeunes, puis une pendaison, une veuve. Rod énumère avec ahurissement la liste, chronologique, des départs, pour chercher prise. Avec Burn, il pleure, à sa façon, la perte de son comparse : dans la fuite, dans la foirade houblonnée, fumante et hallucinée. Deux adolescents attardés. En leur absence relative, les femmes, elles, font avec. Acceptent. Prennent les choses comme elles sont. Élèvent les enfants comme elles le peuvent. Continuent comme elles le peuvent. Puis voilà, pour son anniversaire, Martine organise une fête : tourner la page, enterrer les cendres de son conjoint. En finir avec une sauvage douleur. C’est la fête sauvage.

Crédit : Maxime Côté
Ultime salut aux cendres

Le texte de Mathieu Gosselin est un récit de survivance. Pas la survivance glamour ou héroïque. La petite survivance des gens ordinaires qui avancent sinueusement dans la vie, comme c’est possible, et trouvent le bonheur, quand il passe. La langue vivante et quotidienne s'enflamme d'imagerie profonde et organique, un regard d'un raffinement cru sur l'intériorité.

La mise en scène de Claude Poissant crée avec ce texte un espace poétique, brut, viscéral et halluciné, avec un rythme subtil et d’impeccables superpositions d’états, puis cette particularité de faire parler les silences, les actes ratés ou contenus, et les non-dits. Dans cette reprise avec deux substitutions (Sophie Cadieux et Amélie Bonnenfant sont remplacées par Sandrine Bisson et Lise Martin), le jeu, bien incarné, offre toujours autant d’intérêt, toujours aussi assis sur le texte et l’émotion, quoiqu'on remarque peut-être occasionnellement un léger décalage de ton, par rapport la mouture originale de 2006, comme s’il restait encore de petits ajustements du fait de la nouvelle dynamique. Pour symboliser la maternité et la vie (dans la mortalité), les caractères féminins portent des poupons-poupées sur leur ventre, et la grossesse réelle de la comédienne incarnant la veuve renforce la puissance de cette métaphore de façon troublante.

La scénographie superpose les artéfacts illustrant milieu de vie et intériorité. Un large rectangle de drabe prélart verdâtre est entouré de bouteilles d’alcool vides, de figurines de tracteurs, de maisonnettes. Ce même rectangle est inclus par celui de l’extériorité évoquée, avec ce périmètre de tapis de faux gazon jaunâtre : on y trouve un arbre véritable, un vieux pneu. Quelques chaises et accessoires rapidement escamotables entrent et sortent au besoin. Des projections complètent, en arrière-plan campagnard, ou en image révélatrice, comme ce dessin d’enfant représentant un paysage et un... pendu.

Un regard criant sur la fragilité de la vie, l'absurdité de la mort et la douleur du deuil, et la difficulté de vivre ensemble.


NDLR: Les photographies de presse sont issues du spectacle original de 2006.
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Texte de Mathieu Gosselin
Mise en scène de Claude Poissant
Comédiens : Sandrine Bisson, Sébastien Dodge, Rose-Maïté Erkoreka, Renaud Lacelle-Bourdon, Anne-Marie Levasseur, Lise Martin et Simon Rousseau
Scénographie par Mathieu Giguère
Costumes de Marc Senécal
Lumières par Martin Labrecque
Musique originale par Éric Goulet

Une production du Théâtre de la Banquette arrière

Du 31 mars au 25 avril 2009
Théâtre La Licorne
Billetterie : 514 523-2246



vendredi 3 avril 2009

Le Songe d’une nuit d’été - Absolu Théâtre

Par Yves Rousseau


Avec le « Songe d'une nuit d'été », Absolu Théâtre présente une version ramassée et revisitée du classique de Shakespeare, une comédie fantastique peuplée d'amoureux transis, de roi, de créatures surnaturelles, et qui se déroule en Grèce antique.

Crédit : Catherine Sabourin

D'abord l'histoire, dans ses grandes lignes:

Thésée, le duc d'Athènes prépare son mariage avec Hippolyta, reine des amazones. Égée s'adresse à Thésée afin d'obliger sa revêche fille Hermia, qui entretient une passion réciproque et profonde avec le bon, mais frondeur Lysandre, à épouser le minéral Démétrius, qui lui reste impassible devant la belle Héléna, alors que pourtant elle se morfond pour lui. À la faveur de la nuit, Hernia et Lysandre se rebiffent et fuient vers la forêt : Démétrius, éconduit, jaloux et outré, lui-même poursuivi par Héléna, poursuit Lysandre. Dans la forêt, Obéron, le roi des elfes, convoite un page que sa femme Titania, la reine des fées, chouchoute et refuse de lui céder afin qu'il en fasse un chevalier : une dispute survient, où Obéron reproche à Titania sa passion passée pour Thésée, et Titania blâme Obéron pour son idylle de jadis avec Hippolyta. Pour la châtier, Obéron demande à Puck, un esprit malicieux, de trouver un effluve floral magique rendant amoureux de la première personne vue. Obéron le verse sur les yeux de Titania, ce qui devrait en théorie à son éveil la subjuguer, afin qu'elle lui livre ainsi le page. Puis invisible, Obéron surprend Démétrius, qui repousse durement Héléna, et outré, il demande également à Puck de retrouver ce dernier, et lui verser le même effluve. Lorsque Puck aperçoit Lysandre et Hernia endormis dans une clairière, il pense en fait avoir trouvé Démétrius et verse l'effluve sur Lysandre, qui lorsqu'il se réveille, aperçoit Héléna, qui passait par là, et en tombe instantanément amoureux. Rejetée, Hernia ne comprend plus rien.

Puis six ouvriers grotesques et ridicules arrivent dans la forêt, car ils se proposent de répéter une pièce de théâtre en l'honneur du mariage du Duc. Puck, les apercevant, décide d'affubler l'un d'eux, Lefond, qui s'était éloigné, d'une tête d'âne. L'apercevant, ses compagnons fuient, et errant avec bonhommie en chantant, sans comprendre, celui-ci tombe sur la reine Titania qui l'aperçoit dès son éveil et qui sous l'effet du sort en tombe follement amoureuse: elle le comble alors de ses soins avec sa cour de fées. Rien ne va plus. Puck relate ses gaffeuses prouesses à Obéron, qui le blâme, et l'envoi quérir Héléna pendant qu'il verse le philtre d'amour sur Démétrius, endormi. Il ordonne à Puck de faire errer dans la forêt jusqu'à épuisement les autres jeunes gens, qui se rejoignent et s'endorment tous dans la même clairière sans nécessairement savoir que les autres s'y trouvent. Puck administre l'antidote à Lysandre. Obéron récupère le page, oblige Puck à libérer le grossier Lefond de sa transformation, et délivre la reine de son sort. Puis, de bon matin, Thésée et Hippolyta passent par la clairière pour une partie de chasse et réveillent les quatre jeunes gens. Démétrius aperçoit alors Héléna et en tombe donc amoureux. Le Duc, mis au courant de leurs péripéties et du renversement amoureux, s'en déclare ravi et conclu célébrer leurs mariages en même temps que le sien, le jour même. La pièce se termine heureusement, au palais, où les six olibrius présentent leur affreuse pièce de théâtre rocambolesque en l'honneur du Duc et de ses invités.

Crédit : Catherine Sabourin
Amour et rivalité : Héléna, Démétrius, Lysandre et Hernia

La scénographie, minimaliste se résume à quelques rectangles en papier de riz formant trois colonnes suspendues, et de quelques rares accessoires. L'espace et le temps sont essentiellement définis et découpés par des jeux d'éclairages, avec des projections suggérant palais et habitations, et, au sol, des fioritures issus de gobo pour illustrer la forêt magique.

Les costumes, contemporains agissent en contre effet chronologique paradoxal, puisqu'ils situent l'action à notre époque: une antiquité moderne. Outre les tenues de ville dépouillées, pour les nobles et les jeunes premiers, on remarque les bleus de travail des ouvriers : une déconstruction se poursuivant parfois jusqu'à la parodie avec des tenues trash et grotesques, pensons aux comédiens masculins en collants et tutus défraichis pour incarner les fées, à Puck en combinaison jaunâtre avec caleçon brun, porté par dessus, et tutti quanti.

Crédit : Catherine Sabourin
Puck, dans sa magnifique tenue

C'est que visiblement ici on a voulu privilégier l'espace de jeu, en révolte, iconoclaste : comme pour les costumes, on se refuse au classicisme, à l'approche convenue. La pièce, comme un manifeste d'arte povera et ses guérillas existentialistes, procède d'un exutoire de styles métissés, d'une grivoiserie bon enfant, d'un humour et d'un jeu « cartoonesque », potache et ubuesque, avec de surcroît les chorégraphies liées aux scènes surnaturelles flirtant avec l'esthétique bollywoodienne.

Ainsi, il n'est pas étonnant de voir : David-Alexandre Després, en Puck, avec une gestuelle empruntant aux codes des Looney Toons et autres semblables; Olivier Aubin en Lefond, jouant brillamment l'andouille et habillant la goujaterie du personnage d'homme-âne en entonnant « Fernande » de Brassens, dont on utilise d'ailleurs ici quelques chansons; Stéfan Perreault en despote de commedia parfois potache et grandiloquent. Et pourtant, dans ce mélange des genres, la farce, au-delà du numéro des six ouvriers, s'étend à un ensemble dans lequel la ligne dramatique est, même si souvent rendue avec l'ironie impertinente du clin d'œil, relativement préservée et ce malgré la multiplication des digressions et cabotinages!

Crédit : Catherine Sabourin
Les six ouvriers et leur épouvantable pièce présentée au Duc


Que penser de cette étonnante mouture? La traduction de Serge Mandeville évite certainement l'habituel piège de la moliérisation et de la fioriture littéraire, et propose une langue qui sans être dépouillée de sa forme, se révèle assez accessible. L'approche, plutôt que de nous resservir les habituels arias fantastico romantiques en grandes simagrées théâtrales pompeuses sur esprit féérique au classicisme éculé, se révèle assez rafraichissante par cette façon de se jouer d'une forme pour ainsi mettre en relief le fond, l'essentiel. Est-ce que cette approche plaira aux puristes, ça, c'est une autre histoire, mais le procédé a tout certainement le mérite de rendre l'oeuvre particulièrement gouleyante et limpide.

Le résultat, haut en couleur, bigarré et sans prétention, produit une oeuvre franchement rigolarde assumant son petit côté racoleur de théâtre forain avec des iconoclastes aspects de pacotille sympathique et visiblement volontaires. Il y a ce côté grivois qui détonne parfois juste un peu compte tenu de certains publics cibles, mais sinon totalement inoffensif.

On rigole ferme, sans se casser la tête devant ce délire shakespearien apprêté à la sauce Mandeville...

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Texte de William Shakespeare
Traduction et mise en scène de Serge Mandeville

Comédiens: Olivier Aubin, Caroline Bouchard, Mathieu Bourguet, Nicolas Chabot, David-Alexandre Després, Benoît Drouin-Germain, Maxime Desjardins, Caroline Lavigne, Véronique Marchand, Igor Ovadis, Stéfan Perreault, Véronick Raymond
et Marie-Ève Trudel.

Scénographie, accessoires et costumes: Marianne Forand
Éclairage : Renaud Pettigrew
Bande-son : Serge Mandeville

du 31 mars au 18 avril 2009
À la Caserne Letourneux - 411, avenue Letourneux (angle Notre-Dame Est)
Billetterie du Théâtre Denise-Pelletier : (514) 253-8974