lundi 30 mars 2009

Les 36 - L’Incorruptible Théâtre

Par Yves Rousseau


Avec Les 36, l’Incorruptible Théâtre s’attaque à un défi de taille : représenter au théâtre les trente-six situations dramatiques de base définie par la théorie de Georges Polti avec autant de pièces écrites chacune par un auteur différent, en courte forme de quelques minutes.


Imaginez, une véritable tour de Babel stylistique : 36 écritures, 36 âmes, 36 visions, 36 microclimats théâtraux, 36 thèmes de formes libres, mais de substances imposées, pigés dans un chapeau ! Un véritable compendium kaléidoscopique stylistique, une mosaïque d’écritures parfois consacrées, sinon jeunes et émergentes, voire même inconnues : le melting-pot expérientiel.

D’abord une scénographie passe-partout : un immense mur-étagère asymétrique crade garni d'artefacts du vingtième siècle, comme ces téléviseurs, qui parfois restitueront, in vivo, les témoignages de fiévreux visages. Ensuite, quelques meubles et accessoires facilement escamotables: on les extrait, puis range dans les anfractuosités du décor. Finalement, une aire de jeu polyvalente, dégagée.

Une équipe passe-partout constituée se sept comédiens se charge de ce baroque assemblage bigarré. L’œuvre, est divisée en deux portions, « A » et « B » : on peut les voir à la suite certains soirs (plus de trois heures), sinon il faut compter deux visites. Même si on passe par tous les états dramatiques, chacune des deux portions semble avoir sa propre tendance.

La portion « A », semble à la base tragi-comique, surfant sur les vagues de l’ironie potache et du cynisme iconoclaste. Globalement, des textes généralement assez substantiels. La situation ancre, revenant de façon récurrente, en transitions, est une tragédie grecque potache et grandiloquente qui s’échoue dans ce casse-croûte, chez Zorba patate, et ses épouvantables personnages acariâtres: l’habituelle verve éclatée d’Olivier Choinière. Puis, plusieurs petites perles, on remarque entre autres : Evelyne de la Chenelière, qui explore l'impossibilité de l'héroïsme dans le pays du confort de l'indifférence; Louise Bombardier plongeant dans l'univers de la carence affective, de la peur enfantine et de la folie; Geneviève Billette qui questionne la folie des télé-réalités et hallucine un rocambolesque et hilarant concours télévisé de naissances compétitives en direct; Simon Boudreault exposant la divine quête de sens de vie d'une chenille et d'un arbre; Marilyn Perreault qui parle d'enfance, de dédales d'innocences et de merveilleux sur cruauté de la mort. Les comédiens , dans cette portion, tirent bien leur épingle du jeu, malgré la multiplication des intentions d’écriture, et l’hallucinant foisonnement d’incarnations.

La portion B semble être constituée d'écritures plus inégales (et parfois inconnues) et/ou peut-être moins bien appréhendées. Plus de comédies brouillonnes, et est-ce à cause de fréquents flous d’intentions, en matière de jeu, on semble se rabattre un peu plus sur l’esprit burlesque, le gros, comme si certains textes plus maladroits étaient plus difficiles cerner pour la troupe. L'ensemble semble moins lié par un concept, plus laborieux, moins intégré. Tout de même de beaux éclats intercalés entre les longueurs : entre autres, on remarque une tragédie surréelle et complètement délirante par Isabelle Leblanc; Dominick Parenteau-Lebeuf démontre que castelet, marionnettes, féminisme et rire peuvent cohabiter; Eugénie Gaillard fait valser césures et hémistiches sous le despotisme en culottes courtes de l'enfance et des carrés de sables.

Globalement on ne peut que souligner le courage des comédiens qui se démènent comme des diables dans l'eau bénite et parviennent à offrir de nombreux bons moments avec ce défi complètement casse-gueule! Et sans doute quel casse-tête pour la metteur en scène, autant d'univers à cerner et conceptualiser, et autant de scènes, avec toute l'organisation que cela comporte, s'enchaînant frénétiquement, au pas de charge!

L'ensemble rafraîchissant, est un bel échantillonnage de talents, mais dans une forme et un assemblage complètement atypique et échevelé, et selon une déferlante qui survole souvent les univers, plutôt que de s'y poser, plus particulièrement pour les contenus dramatiques qui par leur nécessité de profondeur et de développement se prêtent peut-être moins bien à l'ultra court.

Un condensé des deux portions regroupant les meilleurs textes eu sans doute constitué une soirée inoubliable. Dans sa forme actuelle, l'ensemble recèle certes de nombreux moments savoureux, mais la commande n'est-elle pas un peu grosse, ambitieuse pour une seule équipe, même de la meilleure mouture? Je pose la question.

Pris comme tremplin littéraire, laboratoire du beau risque ou justement on peut se permettre d'essayer, tenter, l'entreprise se révèle pourtant comme une essentielle vitrine, un formidable souk d'échange, une plate-forme de communion théâtrale intergénérationnelle, un surréel fourre-tout aux idées bouillonnantes : la parfaite démonstration du rôle essentiel du court qui par sa souplesse permet aux vétérans de s'évader, et aux nouveaux, d'apprivoiser et tâter le terrain.

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Mise en scène par Catherine Vallée‐Grégoire

Textes : Simon Boulerice, Olivier Choinière, Julie Vincent, François‐Étienne Paré, Josée Plourde, Vincent Bolduc, Dominick Parenteau‐Leboeuf, Anne‐Marie Savoie, Marie‐Christine Lê‐Huu, Philippe Robert, Hugo Bélanger, Isabelle Doré, Eugénie Gaillard, Geneviève Billette, Isabelle Leblanc, Louise Bombardier, Marylin Perreault, François Bernier, Alexandre Goyette, Évelyne de la Chenelière, Martin Laroche et Stéphane Allard, Fannie Bellefeuille, Éloïse Corbeil, Simon Boudreault, Maryvonne Cyr, Christian Vanasse, Emma Haché, Emmanuel Reichenbach, Patrick Drolet, Annie Ranger, Jean‐François Nadeau, Sébastien Guindon, Mathieu Gosselin, Mathieu Plante, Marcelle Dubois et Simon Boudreault.

Comédiens : Fabien Dupuis, Marc Beaupré, Annick Beaulne, Annie Girard, Bruno Piccolo, Sarah Desjeunes, Étienne De Santis‐Savoie.

Scénographie de Fanny Bisaillon‐Gendron
Costume par Patrice Charbonneau
Éclairage d'Émilie Proulx‐Bonneau
Musique par Christian Gagnon
Direction de production : Sophie Brosseau
Concepteur vidéo : Alexandre Boudreault
Assistance à la mise en scène : Josianne Dicaire


Au Théâtre La Chapelle
3700, rue Saint‐Dominique
www.lachapelle.org
Réservations : 514 843‐7738

Le spectacle est offert dans son intégralité ou en deux segments :
Version intégrale : 29 mars, 4 et 11 avril à 19 h
Partie A : 25, 27 et 31 mars, et 2, 7 et 9 avril, à 20 h
Partie B : 26 et 28 mars, et 1er, 3, 8 et 10 avril à 20 h

vendredi 27 mars 2009

Gros-Câlins — Conférence sur la vie des pythons dans les centres urbains — CIRAAM

Par Yves Rousseau


Avec Gros câlins, le CIRAAM explore la plus quintessentielle expression de l'isolement, de la solitude moderne, avec un texte à l'humour cynique et impitoyable, de Romain Gary.


Tronche solitaire, schizoïde, vivant dans ses autofictions par lesquelles il s’illusionne d’amitiés n'étant en fait que de stricts liens fonctionnels avec collègues et autres vacataires environnants, Michel Cousin expérimente jour après jour la solitude la plus crue, et la plus nue, et cette_nudité relationnelle n’est certes pas habillée par son cérébral emploi de statisticien dans une grande boîte impersonnelle où, au mieux il passe pour un bizarroïde un peu risible, et au pire, comme la plupart du temps, il indiffère complètement.

Outre ses rationalisations circulaires, affabulatoires et auto justificatives lui permettant de prêter à la réalité un sens éludant complètement son isolement, il compense sa solitude par un surinvestissement, un lien quasi fusionnel avec un python. Autrement, de temps en temps, il y a la maison des bonnes_putes.

Cette contemporaine solitude, ce viscéral besoin de l’autre, cet incommensurable vide relationnel sur vacuité d’être, ces bras qui ne sont jamais là pour vous prendre, tout cela inflige une douleur épouvantable, intolérable à l’égo de Michel : sa fuite, au seuil de la dissociation et de la folie, se matérialise avec cette vie relativement recluse avec comme seule compagnie ce reptile qui peut l’enserrer et créer une impression de présence. Cette fuite est illustrée d’une façon méthodiquement, presque sadique : c’est qu’en fait, c’est le personnage, qui, dans un exposé quasi autobiographique prenant quelque peu l’aspect d’une conférence, se dévoile lui-même et s’enfonce, un peu comme un fou, qui en expliquant pourquoi il ne l’est pas, ne fait que dévoiler avec éloquence les rouages de sa démence.

Le texte, brillant, déconstruit avec une précision entomologique, sans pitié, la triste substance d’être du personnage, mettant en relief l’immensité de ses constructions-béquille : comme ce python considéré aimant et quasi humain, comme cette collègue, qui à la moindre manifestation de gentillesse polie se retrouve idéalisée, érotisée_et investie d'espoir démesuré. On atteint le rire par cynisme et ironie, sublimant ainsi cette tristesse particulière qui est mise en exergue : tout le pathétique d’une époque époque technocratique, aseptisée, où on ne vit pas, on fonctionne.

La scénographie se porte en écho de la substance existentielle du personnage. Encadré d’armoire et classeurs froids, beiges et métalliques, voilà un ensemble symétrique d’une quinzaine de carrés en papier journal formant collectivement un rectangle morcelé : séparés par les interstices du mur noir de fond de scène sur lequel ils sont épinglés, ils constituent une surface de projection. On y jettera, sagement et séquentiellement, des images suggérant les lieux évoqués dans le récit (une limite, puisqu’on utilise moins les jeux de surimposition de réalité et les contre-effets) , et celles-ci du fait de cette surface, apparaissant aussi éclatées, disjointes que l’intériorité du personnage. Un fauteuil et une table, tout aussi anonymes, complètent.

Évoluant dans de vaseux clairs-obscurs de parfaites circonstances, vêtu d’un habit brunâtre sur chemise blanche et nœud papillon (on pense à Mr. Bean, joué par Rowan Atkinson) Pascal Contamine construit, bellement, un personnage lunatique, cérébral, rigide, le regard vague toujours dans l’ailleurs de l’absence et du repli, ponctuant ses envolées à la verve digressive, tordue et auto contemplative avec force de gestes flous, bref, toute la maladresse découlant de l’hypertrophie cognitive avec le corps désincarné. Sous l’anxiété, la tension du personnage, on pourra « voir » son moi se morceler et entrer presque en fusion avec son environnement : superbe évocation avec dynamique schizophrénique d’occupation de l’espace. Une diction facétieuse, un ton presque obséquieux avec un timbre de voix Guitryesque « embellissent » le tout.

Belle construction en forme de chute et d’auto digestion existentielle, la pièce offre de très beaux moments et une bonne dose de ricanements sardoniques, avec peut-être comme principal défaut, la longueur. Avec presque deux heures sans entracte, force est de constater que, même si parfaitement légitime du point de vue de la construction dramatique et du rendu, et même si bellement incarnées, plusieurs scènes semblent, dans ce traitement à tout du moins, revisiter à quelques variantes près des éléments qui ont déjà été exposés et compris . Même si le procédé participe de ce jouissif, sadique et récurent enfoncement du personnage, le soliloque peut ainsi peut-être, pour certains, paraitre s’éterniser.

À quelques longueurs près, voilà une pièce quand même intéressante.

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Création du Centre international de recherche et d’action artistique et multimédia (CIRAAM)

Texte d’après l’œuvre de Romain Gary (Émile Ajar)
Mise en scène et interprétation de Pascal Contamine
Assistante à la mise en scène: Lise Lenne
Lumières par Suzanne Richard
Scénographie et costumes par Fruzsina Lanyi
Environnement sonore par Jean-Sébastien Roux
Conception vidéo de Frédéric St-Hilaire

Au théâtre MainLine , 3997 boul. St Laurent
24 mars au 5 avril à 20h
Billetterie 514 577.4586

mercredi 25 mars 2009

Alice SureXposée - Théâtre Camera Obscura


Par Yves Rousseau


Avec Alice Surexposée, la compagnie TCO flirte avec le vide affectif découlant de la_sursexualisation comme nouvelle carapace relationnelle. Le corps de_nudité-bouclier à l' avant, sous la vacuité de l'hédonisme de l'ère du consumérisme relationnel et la_sexualité calquée sur la fashionable esthétique_porno: l'ensemble comme paravent d'une contemporaine détresse de solitude crue.



Bordélique, anarchique, désorganisé, totalement non narratif, libre et shizoïde : Alice promène ses états en reflets kaléidoscopiques dans les mille éclats d'objectalité des grands flashs de la boule en miroirs du corps marchandisable et de l'utopie_pornographique : le grand miroir aux alouettes déformant où la quête de l'image se pervertit de narcissisme blessé par d'impossibles fictions médiatiques, et où la solitude_nue se noie dans son propre reflet de vacuité.

Dans la grande foire pervertie du n'importe quoi, se garrochent des éclats de vie, et couve une révolte. Contre le mythe, contre l'esclavage de l'image. On voudrait bien la liquider, cette superwoman_multiorgasmique et conquérante. On la déconstruit avec cynisme. De la barbie infligée, à l'idéal de reine de carnaval, en passant par les cascades porno_à voile_et à vapeur. Comme une maudite et atavique vanité, une fatalité collante de l'époque : on ne peut vivre avec, on ne peut vivre sans, ce désir d'être désirée, d'être à la mode, de « fitter» dans l'air du temps

Dans toutes les couleurs du clivage comportemental et de la_perversion, se dégage pourtant une innocence, comme un profond et guttural cri en « aime-moi », étouffé: le nouveau tabou innommable, la nouvelle pierre angulaire du retour du refoulé. À grands coups de godes_et de « pinage»_rectal, en cascades torrentielles de _Mont-de-Venus, en autotamponneuses existentielles_fessières, l'âme-guerrière pudiquement habillée par la burka de cette_nudité glabre défend la forteresse de l'être, forteresse à partir de laquelle par les meurtrières, créneaux et tourelles de la sursexualisation on observe le monde menaçant, lançant flèches sur toutes tentatives de lien (et d'abandon potentiel) et versant huile bouillante sur les assiégeants sbires aux armoiries de l'amour: comme dégoutant, innommable et ringard artéfact...

Se foutre_à_poil, pas de problème. Crapahuter en tenue originelle en grands élans de contorsionnistes, passe encore. Mais livrer des petits morceaux d'intériorité, hum, la grande pudeur. D'ailleurs, la seule vêture, par moment, n'est-elle pas constituée par ces masques? Ça ergote autour des thématiques confortables et à la mode précitées, ça tourne autour du pot. Mais voilà, comme toujours, ce qu'on essaye de cacher, ce qu'on ne montre pas mais laisse deviner, tout cela parle beaucoup plus que n'importe quoi. Lapsus, actes ratés, blessures. Tout y est. L'émotion, quand elle est accidentelle ou spontanée, dit tout. Oubliez le verbiage du programme, oubliez les intentions officielles, oubliez le_nudisme, oubliez ces couleuvres qu'on veut nous faire avaler. Et surtout, oubliez ce texte béquille. Regardez plutôt ce qu'il y a sous cet habillement. Ça parle autant par les bons coups (le volontaire), que par maladresses, puis aussi énormément par cette musique en pizzicato, superbe, mantra métronomique et morcelé, comme cet univers.

Pris au premier niveau, ça pourrait sembler une version intéressante, inégale, modeste et sincère, et (très) largement inspiré de l'esthétique chorégraphique_nuvite de Dave St-Pierre.

Mais pris comme induction illustration du grand drame d'une génération, Bravo.

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Une production TCO - Théâtre Camera Obscura

Idée originale et mise en scène : Patrice Tremblay
Textes : Sasha Grey
Comédiens: Frédéric Côté, Natacha Filiatrault, Valérie Leroy, Sarah Lefebvre, Mathieu Marleau et Michelle Parent
Éclairages par Sylvain Ratelle
Costumes de Marie-Ève Parent
Conception sonore : Les Têtes folles


À l’Espace Geordie, 4001 Berri, du 20 mars au 4 avril 2009

Billetterie : 514-678-0304



dimanche 22 mars 2009

Bye Bye Baby - Imago Théâtre

Par Yves Rousseau


Avec Bye Bye Baby, l'auteur Elyse Gasco explore l'abyssal et viscéral gouffre des interrogations identitaires, de la quête de racine et d'origine: une jeune femme adoptée à la naissance cherche sa mère biologique. Attention, hommes absents, univers féminin.

Certes, le confort, la sécurité. Bien sûr, des parents adoptifs aimant, attentionnés. Évidemment, l'habituelle relation mère-fille en tendresse-rouspette, en caresse-griffure : ce fameux et paradoxal état fusionnel conflictuel. Mais en dehors de cela, la petite vie. Normal, quoi. Mais est-ce le fait pour Ellie de se retrouver enceinte (le père s'est éclipsé), d'être confronté à la lignée, la reproduction, la continuité, et à l'obligation de se demander si on le garde, qui déclenche cela? Soudain, quelque chose manque. Oh, pas de ces choses qu'on peut reporter, tempérer, rationaliser.

En fait, plutôt une manifestation d'animalité, basique, primitive, transcendante, viscérale. Comme une louve cherche ses petits, et comme les louveteaux appellent leur mère. L'appel. Celui du nourrisson, un cri, comme un déchirement du coeur auquel rien ne résiste. Ce qui découle du fameux lien inconditionnel, peut-être l'unique et seul véritable. Le lien du sang, de la chair. La mère. Et pourtant, pourtant : la blessure de l'abandon. Celle qui fait mal et qui ne guérit jamais. Alors, chercher. Désespérément. Prête à tout. Tout.

Crédit : Marjorie Guindon
Le trône: tirer la chasse, répéter le cycle de l'abandon, où pas ?

Et cette mère adoptive ? Certes un peu rigide, cérébrale, désincarnée, un peu vieille fille, mais n'a-t-elle pas toujours été là, n'est-elle pas celle qui a toujours ramassé les peines et pots cassés? On ne veut peut-être pas la trahir, ou vivre un conflit de loyauté, mais l'appel des racines est plus fort. Plus fort que tout. Alors Culpabilité, que de Culpabilité.

Mais heureusement (?), comme un morceau d'enfance qu'on transporte dans la vie adulte, il y a une amie imaginaire, là depuis toujours, véritable exutoire, valve de sureté: l'antithèse absolue de cette jeune femme introvertie (une auteure...), furtive, maladroite et hésitante, qui donne l'impression d'avancer dans la vie en s'excusant. Voilà, vous vous imaginez, jusque ici, un larmoyant drame social? Que nenni. Cette amie, c'est le côté volontaire, l'inconscient en liberté. Celle qui tire, pousse, qui dit «vas-y, fais-le, fonce ». Elle peuple le réel de ses commentaires sarcastiques, et s'éclate, en dehors du temps, en dérives fantasmagoriques complètement délirantes, rocambolesques, véritable matérialisation satirique des lubies, peurs, espoirs et conflits psychiques de son hôte.

Autre dérive poétique, une danseuse incarne la présence spectrale de la mère biologique, tout en mouvance chorégraphique éthérée, symbolique, expressionniste et flottante. Rajoutez Babs Dubois, l'assistante sociale qui s'occupe du dossier (demande de réunion, consensuelle, avec la mère bio), une truculente femme d'origine judéo-anglo-franco-montréalaise (une métaphore de notre tissu social unique?), savoureuse et on ne peut plus typée, et finalement un texte sensible, mais ironique et avec de bons punchs-line, et voilà l'exploit : on a réussi à habiller le propos, sublimer le didactisme du « cas vécu », et ainsi éviter le piège du drame social à visées conscientisantes, bref, la pièce à thème affecté.

Et comment ça se matérialise, tout cela? Des murs en « V » ouverts vers la salle, deux tons – frange du bas en tuiles beiges sur murs verts — l'esthétique d'une salle de bain, ou de une clinique : ouverte et collée sur la paroi jardin, une cloison centrale et pivotante (à partir de l'angle fermé du « V ») permet d'isoler une zone où trône, centrale, une cuvette; rabattu côté cour, le dispositif dévoile alors un espace représentant le bureau de l'assistante. Des ouvertures latérales multiples , et une fenêtre surplombant l'arrière-scène, permettent, en étant parfois révélés en semi transparence, les procédés de dérives précités, intercalés en flash entre les arias principales.

Crédit : Marjorie Guindon
Le personnage de Babs Dubois et celui de la jeune femme

La mise en scène est particulièrement dynamique, avec des enchainements au quart de tour : les scènes impliquant les personnages dramatiques (mère adoptive et fille), en plus d’être habitées par une certaine ironie (en sous-texte), sont presque toujours, soit mis en « présence » ou suivies de contre-effets humoristiques et révélateurs issus des facéties et tableaux délirants de la potache amie invisible, soit alternées de surréelles consultations avec le jouissif personnage de Babs Dubois. L’ensemble culmine avec une dantesque dérive hallucinante, un cauchemar méphistophélique peuplé des caractères, en versions démoniaques, où la synthèse paroxystique de toutes les craintes et espoirs de la jeune femme éclate dans un fiévreux songe au relent de sado-maso_psychédélique. Finalement, l’espace de poésie du geste ponctue et embellit l'atmosphère des vaporeux passages en songes spleenétiques torturés : l’inaccessible idéal maternel.

Crédit : Marjorie Guindon
La jeune femme et son alter-égo imaginaire

Dans le rôle de l’amie, Nathalie Claude hérite du gros lot, avec un parcours très serré d'apparitions conjugué à une kyrielle de changements de costumes : hallucinante course burlesque de grivoise et coquine expression, qu’elle complète avec un rocambolesque panache. Pour quiconque circule en terroir montréalais, le personnage de Babs Dubois devient rapidement la quintessentielle expression archétypale et satirique d’une savoureuse montréalitée : belle incarnation, juteuse et charnue, par Felicia Shulman. Martine-Marie Lalande, dans le rôle de la torturée, continue de démontrer, comme pour son inoubliable personnage dans Opium 37, le talent montant d’une jeune comédienne particulièrement douée. En mère obsessionnelle, stuck-up et névrosée, Dominique Leduc offre une prestation très correcte. Finalement, en plus du beau geste, Mathilde Monnard étonne avec un travail de voix très adéquat, une dimension qui laisse parfois à désirer chez les danseuses.

Amusant, intéressant, odyssée iconoclaste, tragicomédie de l’identité.

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Texte d’Élyse Gasco
Traduction de Maryse Warda
Mise en scène de Clare Schapiro
Comédiennes : Martine-Marie Lalande, Nathalie Claude, Dominique Leduc, Mathilde Monnard et Felicia Shulman
Assistante à la mise en scène : Luciana Burcheri
Éclairage : David Perreault Ninacs
Conception des costumes : Amy Keith
Musique : Isabelle Lussier

Au Monument-National, Studio Hydro-Québec, du 19 au 28 mars 2009

Billetterie : 514-871-2224

vendredi 20 mars 2009

Walk-in ou Se marcher dedans - Le Théâtre de l’Affamée

Par Yves Rousseau


Avec Walk in, la jeune compagnie du Théâtre de l’Affamée explore les zones de blessure, de douleur liées au phénomène de l'amour et des relations maintenant aussi jetables que tout le reste peut l'être. Douloureux passage à l'âge adulte, perte d'illusions, et pourtant, l'amour toujours, qu'on cherche, tristement. Paroles de femmes


Vous êtes dans la toute petite salle intime du Théâtre Prospero. Tout contre vous, l’espace de jeu. D’abord un pouf rectangulaire, qui ouvert pourra plus tard suggérer coffre aux merveilles, où cercueil. Puis, en arrière-plan, un walk in: sa porte centrale est encadrée de deux parois, qui avec effet d’éclairage, pourront paraitre opaques, ou encore semi-transparentes, révélant le contenu et, parfois, les personnages qui en surgissent. L’ensemble est ceint de nombreuses chaussures, sagement alignées, et on aperçoit de nombreuses (très belles) tenues : comme celles portées par les personnages, elles sont à la fois modernes, intemporelles, féminines, délicates, éthérées et romantiques.

Comme un idéal univers petites filles dans une maison de poupées avec les rêves brisés sur les désillusoires obstacles existentiels du temps, le propos s’éclate de sensibilité, de féminitude papillonnant de fleurs en tempêtes, de tendresse en éclats, sous les couleurs contrastées d’un ciel de vie.

Crédit: Cynthia Thibault
Maison de poupée, rêves brisés

Tout comme dans la première version de la pièce, la surabondance de toilettes, qu’on revêt, change et jette, se superpose, en écho, à une surabondance de tentations dans l'offre illimitée d'une société de consommation : le tout comme métaphore de l'état des lieux du couple, de l'amour. Un buffet du relationnel à volonté d'êtres jetables, qui s'utilisent plus qu'ils ne s'investissent. Voyez cet extrait :

« Vous porteriez la même tenue pour toute une vie? Non… vous vous payez le luxe de choisir, parce que vous aimez essayer…Essayez! Homme consommé. Homme prêt-à-porter, tendance, dernier cri, griffé. Homme d’occasion, de soirée. Homme agencé. Homme qu’on essaie plusieurs fois sans jamais le porter. Homme suspendu, homme en mise de côté, à rembourser, qu’on ne peut pas se payer. Homme qu’on a donné en cadeau. Homme accessoire : collant, soutien-gorge, fourrure, à pantoufle, à perruque, à paillette. Homme lacé, homme cache-sexe. Homme rembourré, homme sandwich... Homme cache-cœur, juste au corps, imperméable, homme à s’étendre à plat. Homme qu’on espère pouvoir remettre. Homme fripé, froissé, faufilé, décousu. Homme à rapiécer, à repasser. Homme taché, à lessiver, à blanchir, à laver séparément. Homme consumé. Homme qu’on rêve de porter. »

Ici, chacune sublime la blessure de l’abandon. Chacune souhaite s’approcher, se rêve solidaire avec ces autres femmes tout en étant transportée, heurtée, par cette atavique rivalité. Les hommes passent, meublant l’affectif vide de leur spectrale absence. Elles, restent. Ensemble. En amour-haine, en paradoxes. En se marchant dedans.

Crédit: Cynthia Thibault
Amour-haine, paradoxes

Cette blessure, chacune l’agit à sa façon. Seule la façon de s'étourdir, de se mentir change, mais , toujours, le même abime, la même douleur. Une, tout en cynisme acide, dans l’autodérision et l’ironie, multiplie les expériences. Fuite extérieure: elle triche, trompe. À l’opposé, pour l’autre, une fuite intérieure. Oui, il reviendra, oui il l’aimera. Pour ce, elle sera toutes les femmes, toutes: prête à tout.

Cette deuxième version (la première fut réalisée au Fringe 2007) comporte deux nouveaux personnages symboliques, plus difficiles à appréhender, mais capiteux : un voyagiste, en tenue de stewardess, comme un truculent, exutoire et suave appel au passage à l’acte, à la vie, à l’hédonisme avec des apparitions en souhait d'évasion, de plaisir et de rêve; puis la mère du promis de la conquérante, décédé juste avant l'utopique union, une madone déchirée par la perte de la chair de sa chair, tout en viscérale douleur.

Si pièce s’embourbe un peu d’intentions tourbillonnantes par ses nouveaux élans narratifs et nouveaux personnages dissociés, cela contribue paradoxalement à renforcer la dimension abstraite et poétique de l’ensemble, un tableau impressionniste qui fait la partie belle à l’émotion. L'histoire devient, dès lors, d'une importance relative (voilà pourquoi je ne raconte pas). Une induction de morceau d’intériorité, une prise de parole originale et authentique, car tout en transportant d’intemporelles préoccupations, elles soulignent les défis issus de la réalité d’une nouvelle génération de femmes.

Crédit: Cynthia Thibault
La mère éplorée, la conquérante, la voyagiste et la désespérée.
(Diane Ouimet, Marie-Ève Milot, Lili Gagnon et Marie-Claude St-Laurent)

La mise en scène table toujours sur cette métaphore scénographique, sociétale et existentielle, mettant à profil ombres et transparences et juxtapositions d’apparitions de personnages, avec des jeux d’éclairages en clairs-obscurs qui scandent et définissent le temps et l’espace; tout cela conjugué à ce temps de paroles, avec le texte (une écriture intelligente et sensible) très à l’avant, permet justement cet état où, délicatement, l’émotion s’impose.

Marie-Claude St-Laurent compose un personnage tout en illusion hallucinée de volontaire (?) naïveté, s’aplatissant avec pathétisme sous sa lubie de l’improbable retour de l’amant. Le caractère, par son illusoire acharnement en récurent mantra incantatoire obsessionnel , tape royalement sur les nerfs (donc réussie?) – on voudrait s’insérer dans cette réalité et crier, « lâche-le, oublie le, c’est fini, f-i-n-i ni »! Marie-Ève Milot offre de très beaux moments d’expressions, et donne vie avec beaucoup de pétulance à cette misanthropique courtisane des Temps modernes. Dans les personnages à contretemps, Diane Ouimet construit bellement une mère, madone lacrymale, felliniesque et surréelle, avec une belle voix de théâtre, (très) puissante, chaude et vivante comme on les aime, tandis que Lili Gagnon dessine une « voyagiste » d’une jovialité retenue, au lubrique raffiné, et d'un méphistophélique charmant et coquin.


Une première œuvre vraiment bien pour cette jeune compagnie, qui est en train de trouver sa voie, et établir son identité, avec une approche très rafraîchissante.

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Mise en scène de Christian Fortin, assisté de Geneviève Gagnon
Texte de Marie-Ève Milot et Marie-Claude St-Laurent
Mise en scène de Christian Fortin
Comédiennes: Marie-Ève Milot, Marie-Claude St-Laurent, Lili Gagnon, Diane Ouimet
Conception sonore par Alexi Rioux
Costumes de Dominic Thibault
Scénographie et accessoires de Marie-Pier Fortier
Éclairages de Anne-Marie R. Lecours


Du 17 mars au 4 avril
à la salle intime du Théâtre Prospero
1371 rue Ontario Est

Billetterie : 514 526 6582

samedi 14 mars 2009

Tentatives - La Compagnie Pétrus


Par Yves Rousseau

Avec Tentatives, la compagnie Pétrus explore les dédales de l'inconscient, mis en liberté. Un souper entre amis, une communale solitude décorée de conversations, puis la fuite, l'évasion : quand le principe de réalité bascule...


Là, devant vous l'abyssal océan de ténèbres d'une boîte noire complètement déculottées. Désert scénographique. Enfin presque: surréel phare de vie, oasis de lumière, une éclatante table de cuisine trône, centrale et dissociée.

Six convives, des visages qui s'échappent. Passent un bon moment. Ensemble. Enfin, vraisemblablement. Derrière les rires cristallins, sous la complicité factice induite par d'anecdotiques récits de voyages, comme bouclier et étourdissement, l'intimité se cache. Seuls, seuls, seuls. Ensemble...

En voilà un qui craque, intérieurement. L'âme fuit. L'inconscient en liberté, comme un spectre en surimposition avec la réalité, erre, invisible des convives, car le corps, lui, est toujours à la table. Schizoïde épopée, sensori-motrice explosion existentielle, viscérale et primale prise de contact.

Crédit: François Gélinas
Viscérale et primale prise de contact

Dans la psychose des précipices de solitudes, par chocs catatoniques sur mur noir néant, sous l'acting-out d'une âme bombardant l'indifférence de spaghettis-cris-de-vie, lui, dans le besoin de l'autre, se vautre sur la table et s'agglutine, gluant, aux corps des convives, toujours, eux, stoïques et aveugles.

Crédit: François Gélinas
L'inconscient en liberté

L'unique voix amplifiée, celle du corps délinquant, susurre, grogne, souffle et exalte d'une organique et sonore vérité.

Puis l'audible mantra ambiant se scinde d'éclats colorés de violon de vertige et d'une foudre vert-bleu métallique : le songe surréel s'émiette, puis bascule dans l'expressionnisme.

Dans un magma sourd et lancinant, sous les limbiques clairs-obscurs bleutés de l'hippocampe, au milieu d'une erratique foule en anarchiques trajectoires, le voici, délinquante corporalité qui « spleene» dans un nulle part peuplé d'ombres furtives et de silhouettes évanescentes. Puis elle, là, juste en face. Rencontre presque que sans paroles. Un sourire. Une caresse. Puis la pure expression du passage à l'acte. Le « ça », la pulsion, sans rien pour refouler, détourner, dans un quintessentiel éclatement lent et suave aux audibles halètements.

Mais qu'elle scène! Puissant.

Onirisme à exposant multiple, ludique et furtif. Le texte est improvisé à partir d'un canevas précis, donnant une texture de réalisme fantastique à l'ensemble : ce principe accentue ce même ludisme, car le jeu est ainsi abordé comme un véritable jeu, une récréation où on se lance le ballon textuel avec une frénésie contenue : le plaisir est palpable.

L'interprétation est généreuse, équilibrée, effervescente. Le crescendo dramatique initial, où l'on frappe (un peu trop?) longuement sur le clou du « seul ensemble » avant de procéder de l'éclatement, est particulièrement intéressant et même parfois drôle, avec un Denis Gravereaux qui redéfinit le mot stoïcisme, vous verrez...

La deuxième partie se révèle jouissive, pulsionnelle, exutoire et savoureuse avec une scène (de_baise d'une suave lenteur) où Éric Robidoux et Evelyne de la Chenelière s'abandonnent à une primitive animalité : sans (presque) rien montrer, tout est dit, et tout est là. Une réussite, surtout parce que cette scène suggère d'espace de rencontre, de plaisir et de liberté, et surtout, de complicité intrinsèque et d'abandon.

Assez étonnant, un langage théâtral original et particulier.

On passe un bon moment.

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Conception (avec la collaboration des comédiens) et mise en scène : Jérémie Niel

Comédiens : Evelyne de la Chenelière, Denis Gravereaux, Éric Robidoux, Éric Forget et Marika Lhoumeau.

Dramaturgie : Edwige Perreault
Environnement sonore : Alexandre St-Onge
Lumière: Erwann Bernard
Costumes : Lise Vézina

Du 12 au 21 mars
La Chapelle, 3700 Saint-Dominique, Montréal
Billetterie : (514) 843-7738

vendredi 13 mars 2009

Hôtel Pacifique - Le Théâtre Debout

Par Yves Rousseau



Avec Hôtel Pacifique, Le Théâtre Debout pose le public en voyeur avec une véritable télé-réalité existentielle. À partir de la métaphore du couple, ça parle de solitude moderne, de la quête de l'autre, de la petite vie en relation avec la grande, celle de l'histoire avec un grand H, avec la vérité de petits destins vrais confrontés au miroir aux alouettes de ceux plus grands, faux et fabriqués par la fiction médiatique.

La scénographie? En entrant dans la salle, disposée en pleine largeur, voilà une des 409 chambres standardisées, proprettes et aseptisées d'un hôtel urbain de gamme intermédiaire : murs beiges, deux lits distants de quelques mètres, puis deux fenêtres donnant de pleine vue sur les gratte-ciel environnants. Un fauteuil, côté jardin, quelques tables de chevet, puis deux chaises et une penderie, côté cour. Faisant face à la scène, un téléviseur, qui ne sera visible que par les personnages, mais audible par tous.

Crédit: Valérie Remise
Res ipsa loquitur

Le contexte étendu, suggéré par l'exposition? Nous sommes ici, le soir, maintenant. Le président des États-Unis est dans les parages, en visite, et peut-être, passera-t-il là en bas, tout près, dans sa voiture blindée, si rien ne change : c'est qu'une rumeur d'attentat court et le périmètre étendu est bouclé. On ne peut circuler facilement: l'espace de quelques heures, un quasi huit clos. Les personnages sont captifs ou presque de leurs chambres. Build up, puis éclatement...

L'interaction physique, l'occupation de l'espace? Trois couples évoluent dans ce qu'on suggère être trois chambres : en fait, trois microcosmes surimposés. Alors là, question mise en scène, chapeau! Finement chorégraphiée que cette valse à contre-temps : les trois dyades occupent ce même espace sans se voir entre-elles, par enfilade d'actions alternées supportés par quelques conventions d'occupation territoriale, et, sur ces zones, par des crescendos et décrescendos d'éclairages, presque au point. L'ensemble est lui-même juxtaposé au principe de réalité externe, soit le contexte étendu précité qui est ici introduit par le truchement de la télé. Les scintillements psychédélique et hallucinés de cette dernière éclairent les visages des caractères, alors en poses catatoniques, ahuries et transiques: ces atmosphériques « time-out » de l'abrutissement télévisuel servent fréquemment de points de bascule scéniques.

Crédit: Valérie Remise
Trois chambres, trois couples, trois microcosmes surimposés

L'histoire? Il n'y en a, à proprement parler, pas. On montre ces intimités, mais on ne juge pas. Pas besoins. Le tableau est éloquent. Trois petits bouts de vie, trois vignettes pour trois couples. Trois autofictions, trois incongruités. Triste, pathétique. Pas la fiction et l'illusion en tant que telles, mais plutôt ce qu'elles sous-tendent en terme de vacuité relationnelle, de vide à combler, de peur de la solitude. Premier couple : deux postadolescents, la vie en télé-réalité existentielle, la tête évaporée dans un hédonisme acculturé aux relents de musique populaire kitsch . Veulent faire croire au kidnapping de mademoiselle pour extorquer papa et fuir vers un utopique destin en forme de cliché publicitaire. La relation repose sur ça, imaginez. Deuxième couple : elle, québécoise, stewardess à l'hôtel. Lui juif orthodoxe semi-défroqué. La trentaine. Rencontre par annonce cybernétique (?). Elle veut le faire sortir de son moule atavique. Lui n'y arrive pas, ses valeurs bousculées. Torturé, déchiré. Quand le désespoir de solitude s’éclate, comme un mirifique feu d'artifice dans l'éteignoir des pseudo relations par catalogue: on voudrait tellement, mais tellement! avoir trouvé. Le bel accroire. Ça va mal finir. Troisième dyade : un vieux couple. En pleine rupture. Lui a rencontré un phantasme de magazine, la moitié de son âge, et quelques vagues promesses. Dans sa tête, il s'en va refaire sa vie. Elle , s'accroche, vraiment. Rien ne va plus, mais on se revoit lundi?

Crédit: Valérie Remise
Le vieux couple

Désespérée quête d'amour, contemporaine douleur d'être, confort physique noyé de solitude étouffée sous l'anesthésie télévisuelle et ses inaccessibles rêves de pacotilles, ses miasmes de destinée : tout cela comme suprême expression d'un vide. Une substance essentiellement dramatique, sombre, fataliste, même si l'auteur ouvre quelques fenêtres, question oxygène, surtout avec le jeune couple, ridicule, dérisoire. L'espoir d'une nouvelle ère, avec, là dehors, ce nouveau président, ne semble en rien changer aux courbes des intimes destinées.

Crédit: Valérie Remise
Le juif orthodoxe et la fille de l'hôtel: impossible amour

À partir de ce qu'on peut percevoir d'intention dans cette écriture qui semble d'une intégrité troublante dans sa façon (impitoyable?) d'explorer des zones inconfortables et blessées de la bête humaine, on semble procéder d'intentions de mise en scène (et de jeu), qui elles semblent avoir voulu trouver couleurs, espoir et lendemains dans la profondeur abyssale et la noirceur (belle) du drame, par nécessité d'oxygéner le propos. On table, parfois, sur les éléments se prêtant à la comédie, qui semblent assez mis en exergue. On rit, parfois, tristement. Errance ? Compromis ? Pastelisation? S'est-on éloigné de la fibre dramatique légèrement nihiliste, même en recherchant les contre-effets révélateurs de la comédie sur le drame? Pourtant, paradoxalement, l'ensemble rejoint peut-être ainsi le paradigme de l'oeuvre : cette façon de s'étourdir autour de la douleur et de la souffrance, n'est-elle justement pas ce dont la pièce parle? Cette diversion face à cette substance ne procède-t-elle donc pas de la même mécanique illusoire que celle des personnages face à leur intériorité et vie? Complémentarité, donc ?

Crédit: Valérie Remise
Le jeune couple

En matière de jeu, de beaux moments d'humanité. Porté à l'avant, la vulnérabilité de chacun dans une pathétique quête d'amour. La distribution offre une prestation équilibrée, incarnée, généreuse, parfaitement au service du propos. Certainement du bon travail.

Une pièce qui suscite réflexion et même perplexité: un regard sur de petits morceaux de vie qui paradoxalement, en disent long sur le portrait global.

État des lieux?

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Texte de Fanny Britt
Mise en scène par Geoffrey Gaquère
Comédiens: François Bernier, Johanne Haberlin, Madeleine Péloquin, Monique Spaziani, Benoît Dagenais et Patrick Hivon
Assistance à la mise en scène et régie par Annie Lalande
Scénographie et accessoires par Jonas Bouchard
Costumes de Catherine Gauthier
Éclairages par Thomas Godefroid
Conception sonore par Philippe Brault

À la salle Jean-Claude Germain du Théâtre d’Aujourd’hui
Du 10 au 28 mars 2009

Billetterie: 514 282 3900

dimanche 8 mars 2009

Réveillez-vous et chantez! - Théâtre de l’Opsis


Par Yves Rousseau

Le Théâtre de l’Opsis propose l'oeuvre phare de Clifford Odets. Regard sur une époque : vivre, capter, sentir l'air du temps.


Nous somme en 1933, année parmi celles de la grande dépression, mais aussi année de promesse et espoir avec l'avènement du New-Deal de Roosevelt, suite à la stagnante ère Hoover. Le futur gronde pourtant, avec l'arrivée au pouvoir d' Adolf_Hitler et les effluves montants du fascisme, qui empuantissent l'air du temps. Le microcosme, le lieu: l'appartement des Berger, une modeste famille juive du Bronx, à New York. À quelques détails près, on ne peut s'empêcher de faire un rapprochement avec « Les Plouffe » de Roger Lemelin (ou Bonheur d'occasion de Gabrielle Roy). Même époque, même situation économique, même appartement, même structure familiale, même assiégement culturel, mêmes errances d'identité, même carcan social duquel la jeunesse rêve de s'échapper. Le choix de traduction amplifie cette impression, avec une langue québécoise, et seuls les les noms, prononcés à l'américaine, nous rappellent que nous ne sommes pas à Québec.

Crédit: Suzane O'Neill
Les portes du destin


La coïncidence est-elle fortuite, est-ce l'imagination, une fausse impression du fait des costumes et maquillages, où bien s’agit t-il d'un clin d'oeil à la production originale de 1935 au Belasco Theatre, comme une révérence envers un groupe comptant parmi les contributeurs les plus importants du stanislavskiesque Group Theater avec, entre autres, Strasberg déjà dans les parages, bref, les prémisses de la méthode acting, en gestation: on ne peut s'empêcher de noter, parfois, une légère ressemblance entre les membres de la distribution actuelle, et certains membres de la production initiale : Henri Chassé, dans le même rôle de Moe Axelrod, évoque un peu Luther Adler; sans être dans le même rôle, Évelyne Brochu rappelle Stella Adler.

La présente version compte six personnages visibles. Bessie, la mère, est une femme contrôlante, dans l'autorité désespérée du chantage, usant d'arias de grande dramaturgie manipulative et hystérique pour parvenir à ses fins. Mais avec un mari timide, inhibé, qui, absent et dissocié, marmonne parfois ses poésies à contre-temps, et un père idéaliste (Jacob, qui vit toujours avec elle), communiste, qui lui offrit jadis une vie bien instable avec ses successifs emplois (barbier), il faut bien avouer qu'elle n'a guère le choix de tenir les rênes du foyer, surtout dans le contexte. Outre ces derniers, elle tente tant bien que mal de maintenir sa poigne sur ses enfants, en quête d'émancipation. Ralph, le cadet (idéaliste, sensible, mais volontaire) est un jeune homme amoureux qui rêve d'ailleurs, qui se dit que la vie doit bien pouvoir offrir autre chose que de vivre sous l'autorité parentale avec un emploi à seize dollars par semaine, somme qui de toute façon revient aux parents. Il verra sa mère faire tout ce qui est en son pouvoir afin de l'éloigner de son élue, qu'elle juge indigne de lui. Puis il y a aussi Hennie (bouillante, volontaire), sa soeur, qui a certes les mêmes aspirations que son frère, mais qui voit ces dernières couper court lorsqu'une aventure la laisse enceinte et que sa mère, toujours soucieuse des cancans et convenances, la force à épouser un plouc de service qu'elle choisit pour elle. Finalement, pour brouiller un peu les cartes, voilà Moe, le chambreur et ami de la famille, un dur à cuire, bookmaker, vétéran de la Grande Guerre ou il laissa un bout de jambe, considérant ce sacrifice vain et désillusoire, vu l'état des lieux : tout ça pour ça. Il courtise secrètement Hennie, qui se dérobe à lui depuis leur aventure sans lendemain, mais...

Crédit: Suzane O'Neill
La famille Berger: la mère, le père, la fille, le grand-père et le fils cadet

Tous ces astres poursuivent leur course, dans leurs orbites erratiques, jusqu'à la grande collision, l'éclatement...

Certes une belle induction de ce choc de système de valeur, l'émiettement de la famille nucléaire et l'éclatement de l'individualité dans l'avènement du grand tourbillon du vingtième siècle, bref la fin d'un cycle, d'une réalité, surtout avec Deuxième Guerre qui commence à s'annoncer. Après, plus rien ne sera pareil. Et bien sûr, très belle, cette fable existentielle, par le biais des propos teintés de « Carpe Diem » et de politique du papy, le confident et allié des enfants, qui les presse de se réaliser, de prendre la vie à bras le corps : même si le propos communiste a peut-être perdu le côté subversif qu'il avait à l'époque des grands mouvements ouvriers (l'auteur était sympathisant), il en induit bellement le contexte.

Crédit: Suzane O'Neill
Prendre la vie à bras le corps

Mais plus que le propos éditorial sur la lutte des classes, plus que l'histoire tordue, la pièce se signale par cette façon particulière de poser un regard d'humanité sur une époque, une transition, comme Tchekhov a pu le faire avec La Cerisaie et ses personnages de l'aristocratie et leur ordre des choses bousculé par la monté de l'industrialisation, où comme Woody Allen à sa façon le fit avec la fin du vingtième siècle. Saisir l'air du temps et le transposer à l'échelle humaine.

À ce niveau, on sent un grand respect, une importante volonté de fidélité : on ne cherche pas à être à la mode, quitte à travestir et réactualiser la pièce d'une façon qui, justement, ferait perdre ce regard particulier sur un temps, un moment. Pour ce, la mise en scène semble justement tabler sur l'effet de perspective à partir de ce réalisme au cachet suranné, tout à fait charmant au demeurant, comme tissu contextuel plausible supportant la substance même du texte et des personnages. Avec une oeuvre qui a été réduite, filtrée de tout ce qui n'était pas essentiellement lié à l'essence même des caractères, on arrive à un tout qui est conséquemment basé sur l'incarnation. On sent le travail, le questionnement, et s’il y a bien une ou deux performances qui sont dans un état avancé d'affinage, la plupart se traduisent par de savoureuses prestations. Annick Bergeron est toujours aussi convaincante dans les paradoxes, personifiant une femme captive de son destin, et tenant captif ceux qui la rendent captive - la peur de l'abandon ?; Évelyne Brochu est brillante, lumineuse en jeune femme fantasque; Jean-François Casabonne se glisse de façon ahurissante, presque inquiétante de vérité, dans ce personnage schizoïde; finalement, Albert Millaire construit un papy humaniste et révolutionnaire attachant, on voudrait le ramener avec nous.

Crédit: Suzane O'Neill
Jacob, le grand-père, avec le chambreur Moe Axelrod

La scénographie et l'éclairage sont évidemment en étroite relation avec l'esthétique réaliste de l'oeuvre, une représentation très plausible d'un intérieur des années 30. Au niveau musique, quelques airs d'époque trompette-sourdine en leitmotiv pour les transitions, puis des airs parfois antérieurs pour les scènes, en particulier et très ironiquement l'air « O Paradiso » de l'opéra l'Africaine du compositeur juif Giacomo Meyerbeer, ici interprété par Caruso, qu'écoute sur son vieux phonographe et fait subir à tous de façon récurrente le papy.

La rangée de portes de destin permet métaphoriquement de découper espace et temps avec d'existentielles et symboliques apparitions en chorus des personnages.

Une pièce on ne peut plus pertinente : comme jadis, le magnifique rêve américain risque maintenant de s'échouer, récession oblige. Retour à la case départ...


On passe un bon moment.

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Une production du Théâtre de l’Opsis

Texte : Clifford Odets
Traduction : Fanny Britt
Mise en scène : Luce Pelletier

Comédiens :
Annick Bergeron - Bessie Berger
Jean-François Casabonne - Myron Berger
Henri Chassé - Moe Axelrod
Albert Millaire - Jacob
François Arnaud - Ralph Berger
Evelyne Brochu - Hennie Berger

Assistance : Claire L’Heureux
Scénographie : Olivier Landreville
Costumes : Julie Breton
Musique originale : Ludovic Bonnier
Éclairages : Jocelyn Proulx

Présenté du 3 au 28 mars 2009 au Théâtre Prospero

Billetterie : 514 526 6582





samedi 7 mars 2009

The Assumption of Empire - Unwashed Grape

Par Yves Rousseau

La compagnie Unwashed Grape présente The Assumption of Empire : trente années d'existence dans la vie d'une femme. Les empires se lèvent, puis tombent, mais la vie, elle, continue...


De 1978 à 2008, voici la vie de Sophie Wiseman, une mère de famille juive montréalaise anglophone. Les années ont passé, le vieillissement se pointe, le temps des bilans est arrivé : qu'advient-il des ses grandes passions, des ses rêves? Fit-elle les bons choix? Et si elle s'était trompée?

C'est que Sophie mène maintenant une petite vie sans histoire. Dans un certain confort anesthésiant. D'abord une fille adolescente, en pleine crise d'émancipation, avec qui elle entretient l'habituelle relation conflictuelle mère-fille. Puis un mari, certes dévoué et aimant, mais aussi homme d'affaires taciturne, plutôt physique et sportif, terre-à-terre complètement opposé à ce qu'elle fut jadis, et à... ce qu'elle se plaît à croire qu'elle est toujours, un peu, aujourd'hui...

Crise existentielle, interrogation: troublée par une nécrologie comme révélateur de l'abyssal gouffre du temps passé, Sophie se replonge dans ses racines, réexamine son destin complètement dichotomique . Imaginez, d'abord jeune activiste féministe, intellectuelle, romancière engagée, anglophone pour le oui, et amante de son professeur universitaire et politisé, son quotidien était jadis bercé de grandes et éclectiques discussions politiques et philosophiques enflammées. Jadis...

Crédit: Allison Cordner
Tim Hine et Laura Mitchell - le passé ressurgit

À partir de flash-back chronologiques, le temps défile. De la chute du Shah, en passant par le grand discours de René Levesque, jusqu'à la tragédie du Collège Dawson, le défilement fiévreux de moments capitaux se cristallise à échelle humaine et quotidienne par les éclats de vie passée, au travers des grands élans émotivo analytiques du couple d'antan.

Si ces dernières scènes recèlent quelques beaux moments d'humanité, avec des clins d'oeils amusants, comme lorsque l'auteur se permet un regard ironique sur les débordements du féminisme, il y a peut-être surenchérissement du fait des (trop) nombreuses scènes de cours magistraux (du professeur) qui semblent amener une surcharge de la proposition en terme d'exposition contextuelle et propos éditorial, ainsi rendu didactique. Le même problème de redondances semble présent pour les scènes du couple présent, et celles mère-fille. Quelques coupes et resserrement permettraient sans doute de ramasser la substance et les effets : dans sa forme actuelle de près de cent cinquante minutes, la pièce a vraisemblablement, hélas!, des relents soap-opératique, avec un procédé de rétroaction devenant rapidement routinier.

Il faut tout de même souligner le courage de la compagnie Unwashed Grape, qui à partir d'un budget famélique s'est prêtée à ce work-in-progress ambitieux, trop, peut-être. Représenter trente années de vie et d'actualité avec trois chaises et deux tables, avec, en terme de mise en scène, une esthétique essentiellement réaliste qui ne permet ou n'inclus pas de dérives, de métaphores, voilà certainement le chemin d'une théâtralité de sobriété monacale, voire drabe, car la réalité n'est pas habillée par la suggestion, l'imaginaire. Un manque de moyens flagrant au niveau des éclairages, très pauvres, prive également la pièce de cette poésie de la lumière, qui peut aider à souligner l'expression, découper, isoler les climats, les temps et définir les espaces. Pour la musique, si quelques traits dramatiques de violoncelles soulignent parfois bellement certaines envolées, pour le reste, une musique générique et indéfinie, téléromanesque, semble pour le moins complètement dissociée du propos.

Cette inégalité de moyens se manifeste également au niveau du jeu, avec des intentions parfois floues ou forcées. Si Laura Mitchell (la mère), toujours sur scène, offre quelques beaux moments d'expression avec l'humour cocasse mais entendu d'une comédie de situation lors des scènes familiales avec Bill Croft (qui construit un caractère plausible, le père), les scènes rétrospectives sur la jeunesse fiévreuse se traduisent, elles, par une expression et un ton surjoué, hyperactif et nerveux. La pièce souffre également de l'interprétation impossible du professeur, agaçante et pas du tout incarnée. La fille de l'auteur, Alice Abracen, qui fréquente toujours une école secondaire et en est à sa première prestation professionnelle, joue avec naturel, mais nervosité, l'adolescente. Finalement, on remarque une distribution d'âge tout à fait improbable pour les scènes, nombreuses, du passé : mais peut-être devait-on se limiter à quatre comédiens...

Même si elle recèle des filons intéressants et un certain potentiel, la pièce, dans sa forme actuelle, comporte des lacunes qui paraissent majeures, et ne semble pas, dans l'ensemble, très convaincante.


NDLR: la pièce est en anglais.
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D’après la dernière oeuvre d’Ann Lambert
Mise en scène de Paul Hawkins

Comédiens: Laura Mitchell, Tim Hine, Bill Croft and Alice Abracen
Scénographie et costumes: Louise Arsenault
Éclairages: Steve Schon


Du 3 au 22 mars 2009
Au théâtre MainLine
3997 boul. St Laurent
Réservations : 514-849-3378

mercredi 4 mars 2009

Z Comme Zadig - Griffon Théâtre - Salle Fred-Barry

Par Yves Rousseau

Avec son adaptation de Z comme Zadig, de Voltaire, Griffon Théâtre revisite l'oeuvre de façon délirante et colorée: formidable rencontre, solo d'acteur sur solo de musicien, musique du geste sur expression du son. Dialogue.


C'est avec tout l'obséquieux protocolaire et solennel dévolu aux événements de la plus haute importance que le comédien, en aparté prologual, nous livre le manifeste engagé ayant mené à la présentation de la pièce, un brulot incandescent présenté à l'occasion, vous l'aurez bien sûr deviné, de ce fameux et subversif congrès sur les chameaux tenu, on nous l'apprend, à Montréal...

Le ton (de la farce) est donné...

Quand Voltaire rencontre un iconoclaste univers de bande dessinée avec aventures rocambolesques à la Iznogoud (Goscinny et Tabary) où on étire joyeusement la sauce des anachronismes voltairiens, modernisés pour l'occasion: mais bien sûr, à l’époque de Babylone la grande, certes de nombreuses conversations au cellulaire avec les potes, avec parlé en évocation de slam aux accents des banlieues parisiennes; bien sûr, encore, ça va de soi, des digressions iconoclastes sur fond de bulletin d’actualité avec, évidemment, reporter en télé directe pour les dernières nouvelles royales , voyons!

Crédit: François Gélinas
Ariel Ifergan en Zadig


Et pourtant, la trame, l'essence de l'oeuvre de Voltaire sont bien présentes dans une adaptation paradoxalement assez fidèle, dans toutes les couleurs de l'inconstance de l'amour, du pouvoir et dans l'odyssée de la quête du bonheur, de l'émancipation et de l'universelle justice. Et puis toujours actuel comme propos: prenez les complots perfides des courtisans de la royale cour, qui inspirèrent l'auteur (qui pu par cette fable contourner la censure et faire satire de certains individus), et transposez aujourd'hui dans le monde du travail, le bureau avec ses cancans, coupage de tête et luttes d'accession, et voilà, rien n'a changé!

Zadig bat la campagne, dans une hallucinante course délirante, pastiche en forme de road movie pour dieux, hommes et chameaux. D'une droiture presque naïve, Zadig le sage suscite la jalousie dans l'environnement de la cour. On complote, détourne sa poésie pour le faire paraitre ennemi du roi, mais un perroquet dévoile le pot au rose et lui évite la décapitation. Devenu premier ministre, la reine Astarté en tombe amoureux, et on manigance pour faire croire qu'il s'est compromis. Il fuit, car le roi furieux veut sa tête. En chemin, dans le désert, il sauve une femme que battait son mari. Il tue ce dernier, mais la femme le dénonce! et il est arrêté, jugé et condamné à l'esclavage. Vendu à Sétoc, riche marchand, il permet à ce dernier d'épouser une jeune veuve en amenant la réforme d'absurdes coutumes (les veuves devaient brûler avec le corps de leur époux) et lui rend moult services, amenant Sétoc à lui remettre sa liberté. Mais Zadig doit encore fuir, car les prêtres, à qui revenaient les bijoux des veuves jadis brulées, veulent sa tête. Après son exil, il libère Astarté devenue esclave suite à la mort du roi. Revenu à Babylone, il participe incognito à un tournoi (médiéval!) dont le vainqueur deviendra le nouveau roi. Il gagne, mais le vaincu lui vole son armure blanche et usurpe son identité. Chassé, il erre, rencontre un ermite qui devient un ange, le guide et lui révèle le grand principe de l'ordre écrit des choses. Zadig accepte la grandeur de ce qui ne peut être compris, et porté par le bon esprit, revient, démasque l'imposteur, triomphe et le voilà roi, enfin épousant Astarté.

Que de pérégrinations! Souple comme un singe, dans une totale occupation de l’espace en éclatements pantomimiques, l'acteur installe de façon très serrée suggestions de lieux, de personnages et de temps. Seul, ou presque, et pourtant on a une impression de multiplicité. Dans un défilement endiablé, mais très cohérent, l’ensemble finement chorégraphié par le beau geste, est lié par un harmonieux ballet de transitions : les caractères archétypaux se matérialisent et prennent vie dans cette étourdissante enfilade de conventions de typologiques: mimiques, locutions, accents, démarche et autres langages du corps. Quelques accessoires, souvent un unique attribut symbolique qu'on enfile en vitesse (un casque pour le guerrier, un voile pour la belle...) , appuient le tout.

Crédit: François Gélinas
Ariel Ifergan et Jeannot Bournival, avec un aperçu des costumes


Sur scène, pourtant, la simplicité, mais dans la pertinence : centrale, en arrière-plan, une mappemonde antique suggère l'époque. Un large tapis persan domine le plateau, puis côté cour, le perchoir du musicien, un banc accompagné d'une table et d'un service à thé du Moyen-Orient. Côté jardin, une patère et quelques vêtements caractéristiques, puis les accessoires, suspendus à hauteur d'épaule au bout d'une rangée de fils, surplombent un tas de coussins califesques. D'atmosphériques découpages d'éclairages, la suggestion et l'imaginaire font le reste.

On joue avec le quatrième mur et les conventions théâtrales et un instrumentiste jouant de la clarinette basse produit une musique taquine et fouine – véritable dialogue espiègle qui participe de ce climat ludique en relançant musicalement le protagoniste. La conversation musicale établie par Jeannot Bournival trahie bellement les racines jazz du musicien, avec cette capacité unique à établir un dialogue truculent. Mais ses interventions ne se limitent pas à la musique: dans le rôle du coquin de service , il doit interrompre narquoisement le récit rocambolesque par des commentaires sceptiques et enquiquineurs : à ce niveau on remarque inévitablement la limite d'intonation, de diction d'un non-acteur : amusant, mais détonnant.

J'avais d'ailleurs noté, pour la première version de mars 2007: Certes une performance étourdissante de ce Ariel Ifergan, virevoltant à toute vitesse d'un personnage à l'autre dans un feu roulant perpétuel, une tornade, un ouragan d'incarnations débridées sollicitant hautement notre imaginaire et notre attention dans cette scénographie minimaliste, avec comme principale réserve le jeu (comme acteur) du musicien.

Mais enfin, c'est bien peu comme limite lorsqu'on regarde la prestation, délicieuse, dans son ensemble. Depuis sa première version , la pièce a gagné en fluidité, en rythme, et en effet comique, une version resserrée, pratiquement 10 minutes de moins (1 h 20). Le jeu kaléidoscopique de monsieur Ifergan est tout simplement délectable, vivant, allumé, une véritable prouesse d'équilibriste, un feu d'artifice de personnages festifs servit par un véritable caméléon.

On s'amuse, et on passe certes un bon moment.

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Une production Griffon Théâtre et Productions Pas de Panique
Adaptation libre, mise en scène d’Anne Millaire et Ariel Ifergan
Comédien: Ariel Ifergan
Musicien: Jeannot Bournival
Chorégraphe: Lina Cruz
Scénographie: Jonas Veroff Bouchard
Éclairage: Anne-Marie Rodrigue-Lecours
Costumes et accessoires: Madeleine Saint-Jacques

Du 03 au 21 mars 2009
Caserne Letourneux, 411, avenue Letourneux (angle Notre-Dame Est)
Billetterie : (514) 253-8974