Par Yves Rousseau
Un récit alterné de flash-back (1989, année du décès de Christian) sur spleenétique flottements musicaux, du vieux Pink Floyd 67 à 71 planant (genre Careful with that axe Eugene, Bike, Remember): comme les derniers flottements agonisants du 20e siècle. Une époque de laquelle tous on déménagé, sauf Christian, qui l’habite (pour) toujours: un décrocheur au look vaguement sixties qui vit dans l’ici et le maintenant, le concret. Pusher, polytoxicomane, magouilleur errant de désintoxication en réintoxication en passant par des phases de mystiques délires, en cercles vicieux : et pourtant sympa, d’une candeur inculte, et d’une humanité sincère. Comme si sa quête hédonistique hallucinée d'incertitude tranquille faisait du bien à ses improbables amis, beaucoup plus instruits et articulés, et leur donnait ce qu’il ne pouvait trouver ailleurs, et les ramenaient à l’essentiel de la vie : des morceaux de Vrai, le ici, l’ensemble, le maintenant, l'intensité. Time-out existentiel.
Le grandiose s’ancre dans le quotidien. La petite vie des protagonistes est mise en lien avec l’actualité, le global: cycles de vie sur cycles d’histoire. De la fin des sixties à la chute du mur en 89, comme un chant du cygne du vingtième siècle (symbolisé par Christian?), un regard nostalgique et incrédule sur la puissance du temps qui passe, et sur le sens de nos vies. Mais aussi regard d’espoir – cette vie, symbolisée par Eli le millénaire, la fille de Kate, renait toujours de ses cendres, on continue, comme on peut…
Il faut dire que la scénographie se prête particulièrement bien à ce ballet, un carrousel de surimpositions intriquées de moments de vie et de concepts historiques. Elle est essentiellement composée d’un cube d’environ quatre mètres d’arête, sis sur une portion circulaire, rotatoire et centrale d’un large praticable couvert de sombre tapis industriel. Les parois latérales en toile blanche permettent les jeux d’ombres et projections : chacune d’entre elles fixée par son centre peut nom seulement pivoter sur elle-même, mais peux de plus être déplacée en circulant sur les axes supérieurs périphériques ainsi qu’un axe central, qui forment des rails. Le dispositif permet d’obtenir d’infinies configurations angulaires murales, les changements étant en partie faits par les comédiens. Quelques spartiates meubles et accessoires insérés in vivo pendant les transitions musicales liant les tableaux suggèrent, parfois, les lieux, contextes.
Cette réalité physique, comme un espèce de monolithe intemporel, semble exister en soi, comme si un scéno n’avait pas été greffée au propos, mais plutôt un propos adapté à une scéno vivante, qui elle-même semble n’exister que pour donner vie à divers effets d’éclairages et de perspective, métaphoriques et recherchés. Un contexte physique comme, en partie du moins, prémisse. Les situations narratives se font en avant-scène, avec un éclairage générique, neutre. Le cube, avec son effet giratoire, devient une grande roue du temps, faisant apparaître les effluves du passé, d’abord comme d’évanescentes ombres d’histoire, avec des effets d’éclairages d’unicité variables, séquentiels (pour les jeux d'ombres tansitoires) ou dissociés (pour isoler les temps et créer les climats des flashback), dans des teintes allant de la black-light (le buzz) au rouge bad-trip (l'éclatement); puis la rotation du cube se fixe un instant, révélant un tableau de réminiscences matérialisées par le jeu, avec toujours un seul éclairage central omniscient, une ampoule au bout de son fil-axe symbolique, offrant un effet d’intimité; finalement, dans une cyclique récurrence concentrique, la rotation se poursuit, l’éclat de temps s’évade, en miasmes spectraux. Sous ce ballet expressionniste , l’inconscient, le non-dit, les intentions se révèlent : par exemple, lorsque Kate fait son exposé de thèse, Christian apparaît tel l'homme de Vitruve de Da Vinci. Les transitions sobrement chorégraphiées se font avec grâce, les comédiens passant avec aisance d'une séquence et d'un temps à l'autre.
Certes le dispositif, d'une simplicité compliquée, est brillant parce qu'il permet de juxtaposition de références et de jeu de perspectives, même si parfois, à la longue, la giration conceptuelle, même sans être trop intellectualisante, peu laisser perplexe. Mais si à un niveau la pièce se signale, c'est bien dans cette façon d'explorer le passé avec un regard déchiré, mais résolu, là où la passation historique et grandiose rejoint la vie courante, le grain de poussière humain individuel dans l'immensité de l'histoire et de la collectivité; là où des moments charnières se pointent, à l'échelle de l'être et des émotions; là où on sait (ou peut-être pas encore...) que rien ne sera plus pareil après, que la vie nous réserve un nouvel éclatement. Comme des étapes de vie, une plaque... tournante. Nous gardons tous en nous le souvenir de tels moments, presque mystiques, magiques . Pour les protagonistes, c'est peut-être cette nuit étoilée de bamboche, le feu, les pétards fumés, les grandes interrogations et discussions, mais surtout, le « ensemble », encore, oui encore pour un petit moment, avant que tout ne bascule, là entre les ponts sur le bord de l'eau, à Québec. Avec un sentiment de rage, d'urgence de vivre.
À ce titre, le jeu des comédiens, épuré, sobre, offre de beaux moments de grâce, comme s’il y avait un grand endossement du propos et des intentions, une complicité sur cette ligne de texte d'une sensibilité particulière. Sophie Cadieux hérite d'une partition complexe, elle incarne trois rôles féminins (la mère de Christian, Kate et Eli) avec des changements très serrés et une suggestion de caractères reposant essentiellement sur la force de l'expression, avec très peu d'accessoires : le personnage de Kate étonne par son quasi-surréalisme d'un exotisme improbable légèrement vamp et son accent fabriqué, alors qu''Eli est abordée avec un côté humble dépouillé , par une retenue qui catapulte l'émotion directement dans les estrades plutôt que de la consumer. Alexandre Goyette se glisse dans la peau de Christian comme une main dans un gant : animal-enfant du here and now buzzé et halluciné. Finalement Stéphane Franche, qui doit ici basculer de la narration (présent) à la représentation (du passé) constamment, compose bellement un personnage jetant sur son passé un regard serein, avec peut-être encore un peu de culpabilité, dans une quête du pourquoi.
Une belle pièce d'une grande humanité, de facture étonnante, déstabilisante, qui nous renvoit à notre propre destin, bref, un puissant et troublant regard sur la vie.
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Texte et mise en scène Patrice Dubois
Co-idéation Martin Labrecque
Comédiens:
Sophie Cadieux - Kate, Eli, Lise.
Stéphane Franche - Richard
Alexandre Goyette - Christian
Assistance à la mise en scène et direction de production: Catherine La Frenière
Scénographie: Olivier Landreville
Éclairages: Martin Labrecque
Conception sonore: Larsen Lupin
Costumes: Caroline Poirier
Maquillages: Florence Cornet
Accessoires: David Ouellet
Du 24 février au 21 mars 2009
Théâtre Espace Go
Billetterie: 514 845-4890













