mardi 8 novembre 2011

L’affiche, de Philippe Ducros - Hôtel-Motel

Par Yves Rousseau

Comment en vient-on à devenir martyr kamikaze dans le conflit israélo-palestinien? Mécanique de l'escalade de la haine, polarisation, cristallisation, fondamentalisme : tel est le panorama que traverse L'Affiche.

Crédit :Frédéric Ciminari

Spectacle en reprise du 8 au 26 nov.

NDLR Critique publiée en décembre 2009

Les personnages et la situation? Des familles palestiniennes qui comptent leurs morts et disparus et tentent de continuer à vivre dans de ghettoiques conditions : des gens ordinaires, qui tous portent un indicible fardeau de la guerre et doivent composer avec les militants de l'Intifada. Du côté opposé, on trouve des gens d'étonnante ressemblance dans leur quotidien et préoccupation, et vivant le poids du service militaire et son tribut, tout en devant cohabiter avec leurs propres fondamentalistes, le tout sous perpétuelle peur à l'attentat.

Puis il y a l'horreur du quotidien palestinien. Des enfants qui meurent d'une balle perdue, pour avoir poursuivi un ballon. Les check-points souvent fermés, l'impossibilité de travailler, l'urbaine guérilla, les représailles, les disparitions, les habitations et le paysage dévasté. Le chantage à la collaboration pour la moindre faveur. L'humiliation.

Crédit :Frédéric Ciminari

Le point de vue? Montrer, à partir de l'humanité de chacun, de son quotidien, une certaine vision bilatérale de l'état des lieux, le tout étant observé par le prisme de la vie ordinaire, du quotidien.

La contextualisation scénographique ? Un sol ocre avec bande transversale métallique se jette sur un minéral mur du fond,  comme celui des lamentations. La mécanique théâtrale est exposée avec changements de costumes à vue, en latéralité, les réalités suggérées sont avant tout une affaire de convention, et de suggestion. Côté cour, coin Palestine :  une photocopieuse active et ses éclats de lumière verdâtre suggère un atelier d'impression, puis une chaise de barbier signale l'échoppe où tous se rassemblent pour discuter. Côté jardin, composé de quelques tables, accessoires, voilà le coin Israël,  avec les colons, le territoire occupé, la milice, la salle d'interrogatoire et le bac de simulation de noyade. Les éclairages glauques, funestes, en torves clairs obscurs ou en éclat d'urgence, bercent d'imprévisible ou menacent d'éclats sanglants. Le son participe de la  même expressionnisme climatique, stridence, porte-voix, sirène, avec parfois de méditatives complaintes. Des projections dont les images sont saisies in vivo ( caméra de vision nocturne à l'épaule), grossissent l'expression des caractères, et la jettent contre ce mur. La zone de vie est celle de l'inconfort, de l'instabilité, de la peur.

Il y a plusieurs rôles par comédien. Les changements de rôles se font à la volée,  ils sont étroitement chorégraphies dans un surréel rallentando.

La construction? Une dantesque parade expressive et viscérale, en mouvements contrastés où on installe climat, plaies ataviques et blessures, de part et d'autre : enfants tués, parents disparus, horizons bloqués, panorama dévasté et sociétés civiles et institutions anéanties en Palestine; militarisation, jeunesse embrigadée, mort planante  pour une jeunesse juive parfois prise dans une logique oppositionnelle qui semble lui échapper...

Citoyens modérés, gens ordinaires et militants fondamentalistes respectifs sont montrés, prisonniers de la mécanique de l'escalade de la haine : on trace la genèse du martyr kamikaze politique et religieux dans une atmosphère de siège et de quasi-génocide.

Et dans l'ensemble? Intense, avec la douleur et l'asphyxie en sous-texte comme toile de fond de ces destins damnés. Cette substance se dissout dans l'eau sanglante et trouble des moments rageurs et intenses, en formant parfois de légers précipité : le propos ainsi se cristallise parfois de cumul, frappe, cogne encore, ne serait-ce que pour mieux étamper dans les consciences une indicible réalité.

Sortir un drame de l'abstraction et de la déréalisante surexposition médiatique, le matérialiser, lui donner voix et humanité sans manichéisme ni voyeurisme émotionnel, et montrer des êtres vrais chez qui se mêlent affres et espoirs dans un combat contre un destin torturé, voilà qui est déjà beaucoup. C'est bellement porté, dans une chimie de dosage déjà très avancée face à ces incarnations multiples et complexes.

Voilà une pièce courageuse : son but est de susciter chez chacun conscientisation, et sans doute de susciter ouverture et dialogue, tout en laissant chacun sortir de la salle avec des pistes de réflexion, hors du moite et lobotomisant confort de l'indifférence.

Certes une pièce importante.

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Texte et mise en scène de Philippe Ducros
Comédiens : François Bernier, Sylvie de Morais, Denis Gravereaux, Justin Laramée, Michel Mongeau, Marie-Laurence Moreau, Étienne Pilon, Dominique Quesnel et
Isabelle Vincent
Assistante mes : Charlotte Ménard
Scénographie : Magalie Amyot
Costumes : Nadia Bellefeuille
Musique : Ludovic Bonnier
Éclairage : Thomas Godefroid
Vidéo : Philippe Larocque

Spectacle en reprise du 8 au 26 nov. 2011

1er au 19 décembre 2009
Espace Libre
1945, rue Fullum
Billetterie : 514-521-4191