mercredi 4 janvier 2012

Prospero - Personal Jesus, de Gaétan Nadeau

Par Yves Rousseau


Avec Personal Jesus, Gaétan Nadeau accouche d'une très personnelle oeuvre sur l'art, le temps, la beauté, dans les dédales blessés de l'intériorité où l'histoire se mâtine de toutes ses couleurs avec post-moderne temps d'être.    

Crédit photo : Angelo Barsetti


NDLR La pièce est présentée en troisième reprise du 5 au 15 janvier 2012 au Théâtre Prospero. Voici la critique de la présentation originale (publiée le 16 décembre 2009).

Côté jardin voici une table néo-romano-classico-boulevard-Taschereau laminé beige et dorée, avec tourne-disque. Côté cour, voilà un récamier kitschaddélic-shaggy-synthético-bison. Des bandes verticales en latéralité et verticalité créent de modernes surfaces rectangulaires de projection décalée sur lesquelles viendront éclater une mixture d'images issues de la Romanité antique et moderne, de l'art liturgique et classique, entre autres artéfacts de civilisation. Les costumes : du caleçon au voile de ballerine sur talon haut 50's, du kilt à la jaquette de flanalette et  tutti quanti. Iconoclaste, est-il nécessaire de le préciser...

Le ton, la texture, l'espace psychique? Rêverie d'un promeneur solitaire, dans le choc culturel de la découverte et du dépaysement : impressionniste récit d'un voyage intérieur dans le panorama de l'Italie, et d'une Rome hallucinée par le  fantôme de Pasolini, l'auteur. Lui, la créature de scène? Spleenétique, songeur, vautré à la romaine, en pastiche d'un temps d'être, lové dans l'évocation « d'un chapelet de petites et grandes blessures et de meurtrissures de l'âme » : « N'y a-t-il pas quelque chose de profondément révolutionnaire aujourd'hui à vouloir aller contre la vitesse? » dixit. L'art ne serait-il pas né de l'oisiveté de certains patriciens qui n'avait pour ainsi dire rien d'autre à faire que de s'y consacrer? Avoir du temps définit-il ainsi une nouvelle classe de riche? Telles sont les prémisses...


Crédit : Angelo Barsetti

Le propos  papillonne comme un débarquement d'émotion, comme un voltairien « les sanglots longs des violons de l'automne blessent mon cœur d'une langueur monotone », comme errance et élégie de lenteur dans limbes d'intériorité, comme errer dans un appartement de souvenance un jour de pluie entre disque et bouquins, comme baudelairien spleen suave, poétique et langoureux, comme cette récurrente Chanson Hindoue (sur véritable 78 rpm) interprétée par Beniamino Gigli (Sadko, scène IV, de Nikolaï Rimski-Korsakov) en parfaite symbiose climatique, comme un tableau impressionniste qui interroge identité: tout ça mit ensemble devient un lieu où la grande histoire de la civilisation occidentale rencontre la petite histoire intime et personnelle.

Ce sont des morceaux d'enfance dans la petite vie de province, où la culture se découvrait par le biais d'une encyclopédie populaire dans ce Québec d'une autre époque, dans ce choc de valeur où de pieux parents croisent place St-Pierre, pâque, urbi et orbi, séminariste et c'est une suite  où point une envie d'identité pour un fils lâché lousse dans le flou de toutes les couleurs contrastées de l'arc-en-ciel post-moderne. De l'Hadrien imperator contemplatif mur de souvenance au samedi p.m dans une sauce Bovary, de Éros et Thanatos et des païennes et charnelle statues de Rome en agonie tordue d'extase jusqu'à Sainte-Thérèse en agonie de... gaétanitude acide sur Rue St-Dominique, en passant par les émissions de couture matante et autres entertainement d'après-midi berçant enfance traversée de sous-culture populaire, le propos est perpétuellement ancré dans latences, poses, gestes, simagrée mi-figue, mi-raisin, comme un rapport ambigu, blessé, presque automutilatoire face à soi-même.

C'est personnel, intime, vulnérable et étalé : les « chorégraphies » et l'expression corporelle en écho de l'évoqué parsemant les errances en élucubrations ironiques procèdent également du paradoxe, dans une sublime lenteur y alliant pataud et ridicule en contretemps de l'éclectisme et la sensibilité. C'est une autoflagellation expiatoire, c'est une question en lascive et exutoire quête de soi qui  s'éclate d'un interrogatoire identitaire en kaléidoscopie d'occidentalité sur fond de crise quadragénaire.

La parole s'illustre ici d’hiatus, de silences, de gestes retenus et d'actes ratés, de fausses fins dans un festif temps de prendre le temps. Fantastiquement inégale d'humaine protubérances, de longueurs assumées, complètement éclatée comme une fresque de digressions traçant pourtant curieusement le panorama d'un certain état des lieux, la pièce est d'un performatif pop-art crapahutant sur le fil de la déconstruction inductive.

Voilà une œuvre personnalisée dans la dépersonnalisation en implosion référentielle et intérieure dans la douce poésie de l'errance, qui reste totalement unique dans sa façon de s'adresser et de rejoindre chaque individu dans un probable profond clivage d'effets et d'appréciations qui seront uniques à chacun.


___________________________________________

En reprise au Théâtre Prospero du 5 au 15 janvier 2012

Théâtre Prospero
1371 rue Ontario Est
Billetterie : 514-526-6582
_____________________________________________


En reprise, dans le cadre du OFFTA. Présenté à Tangente 840 rue Cherrier, les 4 et 5 juin à 21h30 - Billetterie : (514) 282-3900
______________________________________________

Texte et interprétation : Gaétan Nadeau
Mise en scène : Jacques Brochu, Marie-Stéphane Ledoux
Conception sonore : Alexander MacSween
Éclairage : Réal Dorval

du 15 au 19 décembre
Théâtre La Chapelle
3700, Saint-Dominique
Billetterie : 514-843-7738