Par Yves Rousseau
En région, Henri et Anne-Marie vieillissent. Les enfants ont quitté pour la grande ville : lui entrepreneur en construction, n'a plus de successions pour l'épauler, elle n'a plus d'enfants de qui s'occuper. Le temps passe bien trop vite, tout fout le camp, à commencer par ce pays dont on a tant rêvé et qui semble se perdre dans cette suite du monde : cul de sac? La vision de Jean-Rock Gaudreault sur la question nationale et l'identité est sans compromis ni illusions. États des lieux?Sous le rythme lancinant du cycle des saisons bercé par l'inexorable passage des outardes du temps sous la cruelle morsure de leurs cris, ils sont de ceux qui d'un royaume furent les bâtisseurs, aux portes infinies de la forêt boréale. Devant la puissance rassurante de l'immensité, dans un acte de totale confiance envers la vie et le destin, Anne-Marie et Henri point n'attendirent le confort assuré et la déferlante matérialiste pour procréer : de rien ils partirent, et c'est dans la force tranquille des petits matins que devant le monde, en milles promesses tenues, pierre par pierre, de leurs bras chargés de labeur honnête, ils peignirent la grande fresque du pays dont ils rêvaient, pour eux, mais aussi, merveilleux donateurs de vie, pour la suite du monde et leurs enfants.
Puis, dans un abysse de post-modernes désillusions, vint aujourd'hui, la vieillesse et ce monde de fou auquel on n'est plus vraiment certains de comprendre quelque chose, tout cela dans une région se vidant des forces vives d'une jeunesse quittant pour l'eldorado et le miroir aux alouettes de la branchitude urbaine. Anne-Marie et Henri sont maintenant de ceux qu'on oublie trop facilement, et qui subissent les trop rares nouvelles au téléphone, des appels souvent veules et intéressé$. Toujours l'attente et l'inquiétude pour ceux qu'ils aiment et qui les ont délaissés, et dont on n'endosse pas les choix de vie hédonistes et matérialistes. Lorsqu’un des enfants, le fils exilé, de surcroît se fait arrêter pour escroquerie, l'inquiétude se mâtine de culpabilité. Qu'a-t-on pu bien faire à ceux à qui on a voulu tout donner, pour en arriver là? Comment a-t-on pu se tromper à ce point? Qu'advint-il de ces valeurs transmises que l'on croyait bonnes? Henri, un bougonneux fier et au grand cœur, dans d'impuissantes colères récurrentes, traduit cette douleur de vivre dans ses mots : « ... quand tout ce qui t'entoure est en train de sacrer le camp pis toi t'en fais partie...". Climat.
Cette situation supporte donc un autre discours superposé à la trame dramatique ?
Certes. Sous la truculente poésie d'une langue du terroir cocasse et imagée, le propos n'est certes pas porté du point de vue de bigots, ou de réactionnaires, mais, seulement par de bonnes gens un peu dépassés, selon une mentalité un peu datée, méfiants face à l'immigrant, l'anglais et le Changement : comme si on avait voulu lancer le Québec d'une autre époque pas si lointaine, celui du tricoté serré et du rêve nationaliste, en choc et rebond contre ce 21e siècle de la mondialisation, des nouvelles réalités sociales, technologiques et économiques : l'ère des post-référendaires lendemains qui déchantent . Le choc de l'errance dans la transmission intergénérationnelle des valeurs comme métaphore de l'errance identitaire et de l'échec de la question nationale.
Comment cela ?
C'est qu'Henri, hors de la matriarcale cuisine du statu quo, rêve. À hauteur de sa montagne à lui, son refuge, là, sur sa terre à bois, il contemple ce pays à ne pas être, celui qu'il aurait tant voulu voir de son vivant. Un anglo-polonais francophile vivant là depuis 40 ans, dans ses rêveries de promeneur solitaire, le croise. Il finit par s'y lier, non sans résistance, et leurs discussions polarisent le propos. Aux idéaux blessés d'Henri, Larry oppose l'inexorable outrage du temps : le monde éclate, les frontières s'étiolent, et ce 21e a complètement changé la donne. Tout disparait, soutient ce dernier : les Grecs sont disparus, les Romains sont disparus, et les Anglais vont disparaitre. Henri ne peut se résoudre à devenir une autre minorité au sein du multiculturalisme. Ironiquement, c'est un immigrant sud-américain qui deviendra son apprenti maçon, et assurera la continuité...
Et comment ça se concrétise sur scène?
Devant vous, sur l'immense scène du Théâtre Jean-Duceppe, d'abord en avant-plan, trois zones de réalité : trois praticables de hauteur légèrement variable (40 à 60 cm) occupent chacun leur tiers respectif du centre-plateau : côté jardin, dominant, une cuisine de la classe moyenne, avec mobilier crème; puis au centre, ce qu'on suggère être le salon, avec quelques meubles parfois renversés, comme le temporel effritement d'une réalité; finalement à cour, la zone “travail”, là où on transporte labeur et boulot. Séparé à pleine largeur par une semi-transparence sur laquelle des projections pourront symboliser les saisons qui passent, plus en arrière et dominant le tout, un immense système de promontoires en cubisme vertigineux sur fond de scène bleuté représente la fameuse montagne d'Henri. Une musique de chambre avec piano et corde, vibrante, dramatique, sensible et évanescente habite les transitions sous les climats lumineux des saisons. Quelques gestes, comme celui de feindre un interrupteur électrique imaginaire en quittant l'espace cuisine, semblent par contre affectés et superflus face à une proposition scénographique qui implicitement ne commande pas toujours la nécessité d'un réalisme absolu.
La réalité des personnages ne découle pas d'un espace trash et destroy concept mode, mais d'un lieu où les choses se nomment par leur nom, et se disent sans détour, dans un espace d'humanité sans artifices ni poses. Et dans ce théâtre relativement réaliste, l'âme, l'émotion, ne peut reposer sur autre chose que le jeu. Dans ce rôle d'homme entier, blessé, mais jamais à court d'ironie avec son verbe coloré, Michel Dumont brille. Tout est là, tout simplement, c'est crédible et profondément incarné. Pauline Martin offre bellement répartie en archétypale mère Québécoise dans cette non moins archétypale cuisine — un important élément participant de cette triste ironie — puis elle campe avec superbe dans cette deuxième partie l'effet de la fatalité et du destin, par contre très occasionnellement légèrement chargé dans les motifs de trémolos vocaux dramatisants récurrents. Harry Standjofski compose un personnage plein de bonhomie, mais avec tristesse sous-jacente contenue, celle de la solitude et du même spleen situationnel qu'Henri. Marcelo Arroyo joue un réfugié sud-américain avec sensibilité et la retenue de celui qui connu le régime totalitaire, et marche en territoire étranger en mesurant ses pas, mais était-il nécessaire de lui mettre en bouche un accent aussi typé? Jean-Sébastien Lavoie et Geneviève Bilodeau incarnent respectivement le faustien fils damné et la perfide bru arriviste dans de brèves et très correctes apparitions.
Rarement a-t-on vu au théâtre un tel texte : un verbe livré dans toute la richesse poétique d'une langue vraie et imagée, et mis au service d'un espace d'humanité à la fois sensible, mais aussi explicitement engagé.
C'est qu'Henri, hors de la matriarcale cuisine du statu quo, rêve. À hauteur de sa montagne à lui, son refuge, là, sur sa terre à bois, il contemple ce pays à ne pas être, celui qu'il aurait tant voulu voir de son vivant. Un anglo-polonais francophile vivant là depuis 40 ans, dans ses rêveries de promeneur solitaire, le croise. Il finit par s'y lier, non sans résistance, et leurs discussions polarisent le propos. Aux idéaux blessés d'Henri, Larry oppose l'inexorable outrage du temps : le monde éclate, les frontières s'étiolent, et ce 21e a complètement changé la donne. Tout disparait, soutient ce dernier : les Grecs sont disparus, les Romains sont disparus, et les Anglais vont disparaitre. Henri ne peut se résoudre à devenir une autre minorité au sein du multiculturalisme. Ironiquement, c'est un immigrant sud-américain qui deviendra son apprenti maçon, et assurera la continuité...
Et comment ça se concrétise sur scène?
Devant vous, sur l'immense scène du Théâtre Jean-Duceppe, d'abord en avant-plan, trois zones de réalité : trois praticables de hauteur légèrement variable (40 à 60 cm) occupent chacun leur tiers respectif du centre-plateau : côté jardin, dominant, une cuisine de la classe moyenne, avec mobilier crème; puis au centre, ce qu'on suggère être le salon, avec quelques meubles parfois renversés, comme le temporel effritement d'une réalité; finalement à cour, la zone “travail”, là où on transporte labeur et boulot. Séparé à pleine largeur par une semi-transparence sur laquelle des projections pourront symboliser les saisons qui passent, plus en arrière et dominant le tout, un immense système de promontoires en cubisme vertigineux sur fond de scène bleuté représente la fameuse montagne d'Henri. Une musique de chambre avec piano et corde, vibrante, dramatique, sensible et évanescente habite les transitions sous les climats lumineux des saisons. Quelques gestes, comme celui de feindre un interrupteur électrique imaginaire en quittant l'espace cuisine, semblent par contre affectés et superflus face à une proposition scénographique qui implicitement ne commande pas toujours la nécessité d'un réalisme absolu.
La réalité des personnages ne découle pas d'un espace trash et destroy concept mode, mais d'un lieu où les choses se nomment par leur nom, et se disent sans détour, dans un espace d'humanité sans artifices ni poses. Et dans ce théâtre relativement réaliste, l'âme, l'émotion, ne peut reposer sur autre chose que le jeu. Dans ce rôle d'homme entier, blessé, mais jamais à court d'ironie avec son verbe coloré, Michel Dumont brille. Tout est là, tout simplement, c'est crédible et profondément incarné. Pauline Martin offre bellement répartie en archétypale mère Québécoise dans cette non moins archétypale cuisine — un important élément participant de cette triste ironie — puis elle campe avec superbe dans cette deuxième partie l'effet de la fatalité et du destin, par contre très occasionnellement légèrement chargé dans les motifs de trémolos vocaux dramatisants récurrents. Harry Standjofski compose un personnage plein de bonhomie, mais avec tristesse sous-jacente contenue, celle de la solitude et du même spleen situationnel qu'Henri. Marcelo Arroyo joue un réfugié sud-américain avec sensibilité et la retenue de celui qui connu le régime totalitaire, et marche en territoire étranger en mesurant ses pas, mais était-il nécessaire de lui mettre en bouche un accent aussi typé? Jean-Sébastien Lavoie et Geneviève Bilodeau incarnent respectivement le faustien fils damné et la perfide bru arriviste dans de brèves et très correctes apparitions.
Rarement a-t-on vu au théâtre un tel texte : un verbe livré dans toute la richesse poétique d'une langue vraie et imagée, et mis au service d'un espace d'humanité à la fois sensible, mais aussi explicitement engagé.
La pièce de Jean-Rock Gaudreault est un paradoxe : elle ravit en donnant voix à ceux qu'il n'est plus à la mode de laisser parler, et elle heurte profondément par la force lucide de son constat. La fin, hautement symbolique, est mordante...
Voilà certes une oeuvre courageuse qui n'aura de cesse d'alimenter les discussions...
Certes une pièce importante, à voir!
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Texte de Jean-Rock Gaudreault
Mise en scène de Monique Duceppe
Comédiens : Pauline Martin, Michel Dumont, Marcelo Arroyo, Geneviève Bilodeau, Jean-Sébastien Lavoie, Harry Standjofski.
Scénographie : Marcel Dauphinais
Éclairages : Luc Prairie
Conception vidéo : Yves Labelle
Musique : Christian Thomas
Accessoires : Normand Blais
Du 28 octobre au 5 décembre
Théâtre Jean-Duceppe
175, rue Sainte-Catherine O., Montréal (Québec)
Métro Place des Arts
Tél. : 514 842-2112
Sans frais : 1 866 842-2112