samedi 7 novembre 2009

Tout est encore possible, de Lise Vaillancourt - Théâtre Les Deux Mondes

Par Yves Rousseau

Avec « Tout est encore possible », le théâtre Les Deux Mondes explore les miasmes de l'inconscient : force de vie, pulsion de mort dans surréel voyage au pays l'atavique et mythologique figure maternelle.



Crédit : Yves Dubé


Surréalisme, symbolisme, hippocampe de la conscience : les errances des personnages de « Tout est encore possible » découlent du songe psychédélique, et ne doivent surtout pas être abordé sous l'angle de la continuité rationnelle, mais celle de l'induction émotionnelle éthérée et onirique, comme si on errait dans l'univers d'une toile vivante et changeante d'Henri Rousseau (dans le climat) mâtinée de Daliesques évocations échassières. À quelques dialogues près, l'essentiel procède du soliloque, fiévreux témoignages successifs et quasi-confessions libératrices.

La scénographie et les accessoires entrent parfaitement dans ce ton, avec des chariots à roulette et tables à pattes vertigineuses,  des tables et fauteuil roulant impossible ,  des  contenus inversés défiant le loi de la gravité , des montants pendulaires mystiques, et en arrière scène, dans un halo lumineux, cet arbre poussant du ciel vers terre. Une trame sonore en onomatopée d'effets hypnotiques et déconstruits et des éclairages sobrement interlopes complètent la donne.

Son bateau échoué, coincée au Congo, dans un climat de guerre civile, Ginette, une journaliste cinquantenaire devant écrire un article sur les grenouilles africaines, du fait d'une suspecte bosse subit un examen mammaire, en verbalisant toute l'ironie de l'asymétrie de son existentialisme et de l'incontournable outrage du temps d'un point de vue animiste poitrinaire : dans leur affaissement, les seins inégaux comme métaphore iconoclaste et cynique de la chute inévitable de l'être, mis en étroite relation avec l'atavique héritage de la féménitude autocannibalisante issu de la figure maternelle (la mère, un thème dominant) dans les limbes de l'intériorité . Le jeune médecin sans frontière dysthymique qui l'ausculte, elle, complètement dissociée de la tragédie environnante, constate que la bosse est une figurine de déesse-mère matriarcale préhistorique, de surcroît animée. Au terme de la rencontre, il lui remet une lettre pour sa mère.



Crédit : Yves Dubé


Comme une contagion d'introspection, chacun des deux autres destins impassiblement intriqués à celui de la journaliste , sont aussi examinés à partir d'un obnubilant lien maternel. Le « rationnel » liant ces trois destins est complètement rocambolesque et surréel. Ici, Bota, un écrivain de couleur qui a vu son loft envahi par un tigre, se livre par le biais du prétexte d'une psychanalyse : sa mère blanche institutrice au Congo, morte noire, plane encore dans sa vie et hante son domicile, tel un incendiaire spectre hallucinant dans les éclats de sa souvenance. Là-bas, au dispensaire congolais, le médecin expie d'une relation carencée, captative, asphyxiante avec, toujours, sa mère, et, au milieu des lépreux, des trucidés et de l'horreur tiers-mondiste, il découvre enfin l'éclat de l'attachement affectif et de l'émotion par le biais d'un... jeune singe abandonné, tout cela en s'entretenant télépathiquement avec sa maman (qui a reçu la lettre résumant sa libératrice idylle), une femme du peuple volontaire et terre-à-terre au langage coloré, qui, face à la maladie, lui « parle » à partir d'une urgence hospitalière d'ici, en fonction de sa propre perspective expériencielle face à sa propre mère, de sa vision à contre-temps de leur relation et du destin. Puis, Ginette après s'être brièvement métamorphosée en homme noir, suite à un ensorcellement africain, au terme d'une urbaine errance croise Bota à Montréal...

Une mise en scène dépouillée, sans l'habituel attirail multimédia cette troupe, dans la plus grande économie de geste, très sur le texte, définit avant tout un espace de parole, d'évocation, plus que d'action. Dès lors, tout repose bien sûr sur le rendu.

Une superbe écriture, avec tout le bizarroïde et psychoïde de l'inconscient :  vraisemblablement très ingrat et difficile à rendre,  complexe à intuitionner et cerner. Sous l'arbre  de la vie, dominé par le ciel du songe, la lumière pulsionnelle de l'inconscient traverse le feuillage du conflit psychique et du lien maternel, lui-même agité de la brise spleenétique de l'ironie et de la dérision, tout cela peignant le sol déréalisé d'une scintillante mosaïque mouvante d'ombres et d'éclats, de lumière et de douleur, où la pulsion de mort se mesure à celle de la vie, au mater  et au sacré féminin, sous le prisme déformant du surréel.

Ainsi, Louise Bombardier (Ginette) et Lise Vaillancourt (la mère du médecin) arrivent à parfaitement cerner l'âme paradoxale, à la fois iconoclaste et blessée de leurs caractères, et parviennent à faire chatoyer les reflets complexes et contrasté de ce texte subtil, secret et narrativement déconstruit, en alternant avec brio : phase de jeu en écho d'intériorité incarnée avec la pudeur nécessaire à révéler la charge émotive blessée et contenue, intensité, rythme et effet en contretemps de cet humour dramatique particulier, avec de surcroit belle maîtrise de style : par exemple Mme Bombardier, produit, alterne et intègre de subtils effets de distanciations éclairant d'authenticité toute la matière contrastée sous-jacente aux replis de la défense de dérision qu'arborent parfois les personnages dans la mosaïque paradoxale.

Les deux rôles masculins, dans les portions solos, paraissent beaucoup plus ombrageux et difficiles à appréhender. De facture (ou plutôt de rendu?) plus sombre, avec pourtant un texte qui semble se prêter aux contre-effets, aux jeux de contrastes éclairants. Plus uniquement dans la lourdeur, la viscéralité en pose incarnée semble plaquée : si Widemir Normil (l'écrivain) parait par moment capter, attraper des portions de vérité, reste des segments où, outre le personnage, on cherche encore la couleur du texte, le révélateur de sens affectif dans ce non-sens logique; Émile-Proulx Cloutier, lui, semble s'embourber et tomber dans une certaine catatonie dramatique, comme si une carence de niveau d'existence cerné pour le personnage limitait le spectre d'expression à une continuité restreinte, à un certain manque d'espace.

« Tout est encore possible » n'est pas une pièce évidente, et demande beaucoup d'abandons afin de se livrer de son onirisme réflexif, cocasse, et interpellant. C'est une écriture riche qui dans le jeu doit absolument trouver exactement son ton, sans aucun décalage ni compromis, car ce dernier risque de créer un paradoxe : s'agripper et se crisper dans une rixe de quête de sens directe, sens qui s'imposerait plutôt ici par induction : un seuil de résistance et un combat épuisant. Non linéaire, éclaté comme une tragicomédie symbolique, absurde et rocambolesque, il offre pourtant de nombreux superbes moments, selon une esthétique globale audacieuse, dans une version très avancée qui s'enrichira sans doute d'ajustements d'ici quelques spectacles.

À suivre!
_________________________________________________


Texte de Lise Vaillancourt
Mise en scène et conception visuelle de Daniel Meilleur
Comédiens : Widemir Normil, Louise Bombardier, Émile Proulx-Cloutier et Lise Vaillancourt
Assistance à la mise en scène par Annie Lalande
Conception visuelle et accessoires par Guy Fortin
Conception visuelle de Yves Dubé
Costumes par Michèle Hamel
Conception d'éclairages et régie générale par Lucie Bazzo
Musique originale et son par Michel Robidoux
Coiffures et maquillages par Florence Cornet

3 au 21 novembre 2009
Théâtre d'Aujourd'hui
3900 rue Saint-Denis
Billetterie : 514 282 3900