Par Yves Rousseau
En plein moyen-âge, la petite Odyssée se trouve orpheline. En compagnie de Bernie, un adolescent de son âge, elle épouse la route, dans une transhumance traversant la mémoire de l'Europe, où sa préoccupation alimentaire s'enrichit de rencontres qui l'emmèneront sur les chemins de la conscience, des lettres et de l'émancipation dans un parallélisme avec la grande marche du peuple vers la liberté à partir de la servitude féodale, en passant par l'effervescence des Lumières, jusqu'à la révolution Française et la démocratisation naissante dans la jeune révolution industrielle, là où le périple s'arrête : une suite existe, La Petite Odyssée II...
Le voyage donne prétexte à moult illustres rencontres et entretiens avec les personnages (moraux ou physiques) et éléments phares liés au développement de la civilisation occidentale, avec entre autres : Fra Angelico et ses fresques, une troupe de commedia dell'arte et leur Miles gloriosus de Matamore, Léonardo Da Vinci, Montaigne, Henri IV assassiné par Ravaillac, Rousseau et ses rêveries de promeneur solitaire, Diderot, Beaumarchais, le peintre Delacroix et tutti quanti, tous saisis dans leur quotidien. La contextualisation est extraordinaire, chacune des époques étant mise en perspective selon ses enjeux et réalités particulières.
Sur scène, un grand castelet mécanisé dont l'ouverture fonctionne comme un obturateur cubique permettant de modifier la surface exposée, de jouer avec la perspective par mise en focus de portion du tableau tout en cachant les nombreux changements de décors d'intérieurs ou d'extérieurs: une parfaite continuité visuelle. Ces derniers, riches, profondément documentés et fidèles aux époques visités, sont ahurissant de détails et de transformabilité : pivotant et coulissants, ils peuvent être ré-orientés selon la progression de la scène, par exemple lorsque les personnages évoluent en pleine campagne, le paysage d'arrière-plan s'adapte en jeu de profondeur vraisemblable. Un exemple de finesse : l'atelier de Léonardo comprend parchemins, maquettes d'inventions, miniature de la toile en réalisation et meubles d'époques. Finalement, la périphérie blanche et étendue du castelet permet d'utiliser des projections et animations composées à partir d'œuvres d'art pertinentes, où les marionnettes sortent du cadre, deviennent image et continuent d'évoluer dans une extension de leur univers.
Devant tant de détails, la marionnette se devait bien sûr de procéder de raffinement et délicatesse : il ne s’agit donc pas de classique guignol à gaine lyonnaise, relativement simple, mais de marionnettes à gaine chinoise, dont la maîtrise nécessite des années d'entraînement. Ces dernières, malgré d'immuables têtes de bois finement ciselées, procèdent d'une expressivité corporelle tout aussi incroyable que la finesse de leurs mouvements, les manipulateurs arrivant par exemple à leur faire utiliser tasse et théière avec une stupéfiante adresse. Une riche trame sonore avec voix hors champ (incluant les dialogues) comprend, outre les airs d'époque rendus par les personnages, la musique de Jean-Sébastien Bach.
Rythmé au quart de tour, palpitant, captivant, divertissant, bienséant, instructif sans être le moins du monde didactique, d'un ton coloré, vivant et bon-enfant, le spectacle du TJP Strasbourg émerveille par la richesse d'un propos explorant l'histoire d'un point de vue humaniste et pacifiste, et par cet incroyable raffinement découlant d'une grande tradition : un virtuose savoir faire marionnettique.
Vraiment extraordinaire, à voir!
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Texte : Grégoire Callies et Laurent Contamin
Mise en scène : Grégoire Callies
Jeu : Gabriel Callies, Dorine Cochenet, Yeung Faï, MarieVitez
Assistanat de mise en scène : Hélène Hamon
Conseil artistique : Philippe Choulet
Scénographie et iconographie des marionnettes : Jean — Baptiste Manessier
Conception marionnettes : Yeung Faï
Construction marionnettes : Yeung Faï, Yang A Zhou, Jing Wei, Xu Sang Xie, Yang Rui Lan
Création lumières : Christian Peuckert
Images et conception vidéo : Manuel Hauss
Conseiller musical : Ismaïl Safwan,
Création sonore : Pascal Grussner
Avec les voix de : Grégoire Callies, Laurent Contamin, Gabriel Callies, Dorine Cochenet, Hélène Hamon, Philippe Cousin, Aude Koegler, Raymond Roumégous, Jean-Pierre Rouvellat, Frédéric Solunto
4 au 15 novembre
Maison-Théâtre
245, rue Ontario Est
Billetterie : (514) 288-7211 poste 1
Québec : Théâtre Les Gros Becs, du 16 au 29 novembre
Auditorium d'Alma : 30 novembre au 4 décembre


