Par Yves Rousseau
Ludique, performatif, éclaté, métaphorique : avec Demain, peut-être les membres de la compagnie K-O/Chaos s'amusent avec le temps et la mémoire, puis la petite histoire jetée dans la grande pour des individus qui, pris dans l'étourdissant spin contemporain, cherchent identité, espace et destin.
Lui, terre-à-terre, pratique, concret, un encadreur professionnel, à la recherche du temps perdu, du souvenir : la plèbe encadre ancestrales photos dans le bon marché clinquant des grandes surfaces, et voilà que ternissent images et disparaissent couleurs. Son matériel à lui, plus cher, plus adapté à la conservation, c'est sa quête du souvenir, sa lutte contre la vacuité de la pacotille du consumérisme, du jetable et du déracinement de l'histoire personelle.
Elle, une mythomane rêveuse, hallucine son roman à n'être jamais écrit, une pseudo-auteure abrillant de ses illusions son nulle part existentiel : elle se mire dans le regard des autres, et se cherche dans les accomplissements des illustres noms, qui défilent en tornade verbale référentielle : Twain, Dickens, Curry et tutti quanti. La grande histoire pour masquer la petite : « et j'aurais passée la moitié de mon temps à être quelqu'un d'autre"...
Frère et sœur coincés : feu papa, minéralogiste passionné, dans le congélateur, car grève des fossoyeurs. Dans l’hiatus de l'attente, et du deuil en suspend, un temps de rencontre et de communale souvenance : elle toujours dans le rêve, lui dans le perpétuel retour sur terre.
Autour de cette situation de base, qui prend forme tranquillement, une construction impressionniste composée de petits moments éclatés, comme de limbiques instantanés de l'existence, une mosaïque schizokaléidoscopique morcelée de temps de vérité, de temps d'être du maintenant et du jadis. Complètement iconoclastes, ces éclats rigolards en solo sont toujours d'un double niveau de sensibilité, dans la blessure et la vulnérabilité suggérée, mais pas étalée, sous moult flashbacks de parcelle d'humanité où l'anecdote rejoint le sens.
Ainsi, entre autres, dans la résurgence de l'enfance de l'un, le fils, collection de roches et moments de complicité avec le père croisent les soins palliatifs, l'agonie, la fin et les ultimes confidences, et dans le délire de l'autre, la fille et ses rêveries mégalomanes à la Gaston Lagaffe, Walt Disney sort de sa cryogénisation pour lui livrer le secret du succès, après qu'elle eût promené ses lubies et éternelles procrastinations dans un piano-bar...
Un univers très découpé, en clips. Pour matérialiser tous ces petits flashs iconoclastes, l'esthétique minimaliste de l'Arte Povera : dans une guérilla en forme de statement existentiel, et dans une douce couche de dérision qui se récupère parfaitement dans le clin d'œil de la proposition, un piano jouet côté cour, un pupitre côté jardin, et un congélateur de récupération au centre, sont entouré de quelques lampes de même attribut, de boites de carton et autres artéfacts. Quelques zones de luminescences, puis la force de la proposition, dans une occupation de l'espace très définie et très suggestive dans sa façon d'investir les objets de sens, portent le tout. Espace d'humanité.
Le jeu est incarné, complice, c'est tout à fait charmant, d'un humour sensible et spleenétique, sous le vertige du temps qui passe dans l'évocation de nos toutes petites vies dont la texture anonyme et le sens paraissent se perdent dans l'immensité du village global.
Une tragicomédie du quotidien sous vent d'ironie et d'absurde, dans toutes les couleurs belles de la vie.
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Interprétation, mise en scène, texte, scénographie et costumes : Jean Pascal Fournier et Maïa Loinaz
Conception sonore et performance sur scène : Jonathan Desjardins
Conception des éclairages : Erwann Bernard
17 novembre au 5 décembre 2009/ mardi au samedi 20 h
Espace 4001 Berri
Information et réservations : 514 509 6925
