Par Yves Rousseau
Avec Bent, la compagnie Altera Vitae explore la douloureuse souvenance des camps de la mort Nazi et de ceux qui y furent déportés et exterminés du fait de leur homosexualité : les triangles roses.
Credit: Litratista.com
Nous avons tous bien sûr entendu parler de l'holocauste, de la déportation des juifs et des camps de concentration. Mais outre les intellectuels et les activistes politiques (entre autres ), un élément souvent éludé fut l'identification systématique des homosexuels par écusson catégoriel (le triangle rose) correspondant au système de marquage nazi, et leur déportation massive.
Ainsi, des milliers d'entre eux périrent dans les camps, et il est à noter que le triangle rose était le plus bas rang de la hiérarchie concentrationnaire : ceux qui l'arboraient subissaient l'ostracisme, le mépris et les sévices non seulement des geôliers, mais aussi des prisonniers et leurs chances de survie pouvaient s'avérer bien mince, avec semble-t-il encore pire traitement que pour les juifs portant l'étoile jaune : par exemple, à l'heure de la pitance le Kapo, souvent un prisonnier de droit commun, pouvait écrémer la surface de la déjà maigre soupe et ne servir pratiquement que de l'eau à celui qui arborait le rose triangle.
Credit: Litratista.com
C'est avec une scénographie réduite au strict minimum, quelques accessoires suggérant intérieurs, un bout de palissade barbelée pour évoquer le camp, quelques fanions hitlériens, et, exception faite de l'uniforme de l'officier nazi, des costumes sommaires, que le groupe réussi pourtant à bellement suggérer les réalités. Quelques effets d'éclairages, sobres, mais efficaces, divisent l'espace et le temps, et des effets sonores transitoires identifient les contextes. De ville à campagne, de fuite à captivité, les tableaux défilent selon un rythme impeccable, fiévreux, et enlevant.
Mais c'est surtout sur la force de la suggestion, de l'incarnation que repose l'ensemble. Déchirants, cruels, les dilemmes damnés des personnages sont brillamment habités par les trois comédiens de formation précités, appuyés par des collègues issus de divers horizons se chargeant des divers rôles secondaires selon des interactions limitées, simples, mais correctes. Plusieurs scènes profondément troublantes, dans un dosage qui évite la surcharge ou le pathos, peignent toute la substance indescriptible et torturée du moment.
C'est qu'on a visiblement privilégié ici la mis en exergue de l'humanité des personnages, et c'est très porteur, particulièrement lorsque plongé dans les dédales de situations abjectes où, justement, tout était fait pour ôter toute dimension humaine à des êtres sensibles qu'on tentait de ravaler au rang de bête.
Bent nous montre l'intemporalité de la haine, de l'intolérance et la facilité du glissement sociétal vers de fascisants régimes, où les intellectuels, les minorités de tout acabit, les libres penseurs politiques et les artistes sont toujours les premiers à subir l'oppression, dont les prémisses toujours subtiles, peuvent parfois évoluer jusqu'à l'éclatement de la société civile. Les exemples dans l'humaine histoire sont légions.
Ainsi, en plus d'être fascinante, l'œuvre se rappelle à nous de notre devoir de mémoire.
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Texte de Martin Sherman
Mise en scène par Carolyn Fe
Comédiens : Vance De Waele, Christopher Moore, Adam Leblanc, Yves Jacquier, Serge Turcotte and Mark Waters.
Scénographie: Anne-Marie Pierre
Son: Dan Legault
Lumière : Scott Drysdale
Chorégraphe: Oliver Koomsatira

