vendredi 16 octobre 2009

Vue sur mer avec requins et ballerine - ACV Coop

 Par Yves Rousseau

Avec Vue sur mer avec requins et ballerine, la compagnie ACV COOP accouche de sa première production : idylle impossible pour deux être perdus dans les miasmes sanglants du je t'aime moi non plus



Crédit: Joël St-Pierre

Un auteur, introverti, se promène dans sa solitude intérieure torturée et peinte aux couleurs du syndrome de la page blanche. Jeune, peut-être début trentaine, il vit dans le plus obscur isolement là, dans cette rustique cabane côtière, sous les bruits lancinants des vagues à l'âme océane. Puis soudain, la mer rejette un corps,  une âme qui s'y jeta avec ses peines. Encore vivante, à peine. Recueillie dans la nuit cruelle et froide. Survivante, miraculée, la voilà portée, dépouillée et inconsciente,  sur le divan de la cabane, où elle trône lascivement dans la superbe hollywoodienne d'une tenue de douche, impeccablement drapée et enturbannée, l'ensemble étant bien sûr, étonnamment,  assortis au linge de corps...

Mais ce n'est pas cette prémisse cousue de fil blanc qui importe ici (où on a tout arrangé commodément pour justifier la situation), mais, du moins théoriquement,  cette rencontre et ce duel. Le choc de la communion entre deux âmes égarées, deux êtres complètement opposés. Lui, grand cœur, romanesque, d'une patience angélique, mais complètement replié sur lui-même, secret. Elle, complètement affectivement carencée, dans la perpétuelle peur de la trahison et de l'abandon. Son modus vivendi? Tout briser. La terre brûlée. Tout ce qui pourrait moindrement représenter une menace d'attachement est fécalisé, détruit. La violence psychologique dont elle fait preuve envers autrui n'a que d'égal que ce profond mépris d'elle-même. N'allait-elle pas d'ailleurs se précipiter dans les abysses de la mort et de l'oubli? Lui, encaisse. Endure. Injures et insultes. Comme s’il avait compris. Une relation qui serait aux mouvements de l'esprit ce qu'un match de boxe est à ceux du corps!


Crédit: Joël St-Pierre

Le territoire de jeu n'est pas ici celui de l'ailleurs métaphorique, mais du réalisme téléromanesque. Ce n'est pas une tare en soi. C'est un défi. Celui d'un duel d'acteur, dans la substance des personnages sous le choc de la rencontre, sans autre appui. Un peu comme un « When Harry Met Sally » dark, avec humour noir sans rires. Devant cette évocation scénographique de la cabane, avec ces airs de musiques populaires de folk rock romantique et déchiré, sous des climats d'éclairages attendus : l'illustration, l'envolée dramatique, celle qui justement nous transporte dans cet ailleurs, ne peut-être  que jeu.

Tout repose sur la nuance. De ton, d'expression. Dans la partie de ping-pong des répliques échevelées, et des horreurs que se balancent les caractères, tout est dans le non-dit, dans le deviné. Sur la tessiture vocale de toutes les notes de l'expression. Oh! certes pas un échec. Non. André Normandin trace bien les frontières de ce Ben, une philosophique tronche délaissée. Josée-France Brunet (qui ne se ménage pas ses énergies) établit clairement la substance de son personnage hystérique et borderline. Là où cela se complique, c'est dans ce qu'on fait avec cela, après. Les notes de base du motif symphonique actanciel sont  relativement bien ébauchées, mais dans une récurrence cyclique limitée dans ses variations.

Les niveaux d'existence dans le jeu manquent de développement, et de profondeur. Ainsi, lorsque la prémisse comportementale de base d'un personnage continue sur sa lancée logique, c'est sans s'enrichir de mille et une rétroactions composées lancées dans l'entretien, et ainsi on passe à côté de bien des choses; c'est un gag éludé, car pas souligné autrement que par un modèle déjà saturé d'exposition; c'est un effet dramatique atténué par une gestuelle cohérente, mais dont les affects matérialisés paraissent répétitifs de ce climat d'être, comme un peu plaqués, parfois très légèrement empruntés; c'est une latence très légère dans une lancée en réciprocité qui laisse passer l'effet.

C'est que le texte Don Nigro,  ne pardonne absolument pas, il est de ceux qui pour paraître sous toutes leur splendeur (même si certaines portions semblent parfois donner dans le gros et le rocambolesque), doit être servie avec virtuosité. Cruel et intransigeant : le moindre décalage, et voilà, la scène est édulcorée et privée de ce deuxième niveau alimenté par la complexité de la mosaïque psychologique des individualités. Ça devient alors quelconque, comme un télé-roman d'après-midi dégoulinant de réalisme affecté dans tous les lieux communs du couple, même dysfonctionnel. Presque, pour ce genre, ce n'est jamais suffisant. Et trop, certes non plus.

Sans être soulignés d'ironie, récupéré de dérision, on ne peut alors que voir au premier niveau certains aspects paraissant ainsi galvaudés et prévisibles pour ce texte :  en valse clichée, les cris et vociférations agressant de l'une, et la passivité hermétique de l'autre, s'alourdissent d'éléments de développements de l'intrigue soulignés à gros traits.

Eu-t-il fallu pousser un peu plus, question direction, l'incarnation? Peut-être. Distinguer excitation et anxiété? Intensité et cris ? Énergie brute et nuance ? Introversion versus appesantissement? Et que dire de cette traduction en dialecte québécois, ne rendant peut-être pas toujours justice à l'idiomatique? Finalement, eut-il fallu décoller de ce réalisme basique et chercher image dans l'éclatement conceptuel?

Jouer et diriger permet-il d'acquérir ce fameux recul critique? Je pose la question.

On sent pourtant une incroyable sensibilité chez cette jeune compagnie, doublée d'un sens de la quête et de la recherche assez vibrant. Et une très palpable dimension de motivation, de travail intense. Que des éléments prometteurs, suffit de donner le temps au temps? Et de trouver un texte substantiel, ou du moins, la substance d'un texte ?

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Vue sur mer avec requins et ballerine, par Don Nigro
Traduit et mis en scène par André Normandin
Comédiens : Josée-France Brunet et André Normandin
Assistance à la m e. s par Marc Fournier
Conception : Chrystine Bourgault

13 au 18 octobre 2009 À 20 H
Au 4001 Berri
Billetterie : 514-790-1245