vendredi 2 octobre 2009

Un tramway nommé Désir, de Tennessee Williams - Théâtre du Rideau Vert

Par Yves Rousseau
 

Avec Un Tramway nommé Désir, Alexandre Marine revisite le classique de Tennessee Williams en livrant le sous-texte par la métaphore du langage du corps, sous les étonnantes couleurs contrastées de la comédie de verbe et du drame viscéral. Passage à l'acte.

Crédit : Francois Laplante Delagrave



Le domaine familial, liquidé pour dettes n'étant plus qu'un souvenir, Blanche Dubois, alcoolique, sans ressources, doit se réfugier chez sa soeur, Stella Kowalski, qui habite un modeste appartement ouvrier. Blanche tente de présenter la meilleure image d'elle-même, mais ça ne tient pas bien longtemps. Derrière ses allures de cocotte, précieuses et bourgeoise, outre le suicide de son mari homosexuel, se cachent de lourds et abjects secrets de fille perdue. Et la chute de Blanche ne s'arrête pas là...

Crédit : Francois Laplante Delagrave
L'animal Stanley Kowalski ( Gregory Hlady )

Stanley Kowalski, l'époux uni dans une chimie animale dépendante à Stella, est l'antihéros, brutal, imprévisible, territorial et dominateur, et il n'est pas dupe des prétentions de Blanche : progressivement, il la confond. Le temps des illusions est compté pour cette dernière, et ses marivaudages hystrioniques et ses prétentions mythomanes sont ici montrés aux moments derniers de cette précipitation dans un incommensurable abysse de déchéance : le choc final à en perdre la raison pour une poupée brisée, tant elle se chercha dans le regard des autres. La fameuse ultime réplique « J'ai toujours dépendu de la gentillesse d'étrangers » vient sceller son sort.

Crédit : Francois Laplante Delagrave
Stanley et Stella Kowalski ( Gregory Hlady et Catherine De Sève)

Les derniers miasmes évanescents du vieux sud aristocratique des plantations, rencontre le déraciné prolétariat de l'Amérique nouvelle, urbaine, tribale et sauvage. Blanche versus Stanley. Dans la promiscuité, certes d'inévitables frictions : la tentation plane, l'antagonisme s'amplifie, et la pression monte.


Crédit : Francois Laplante Delagrave
Stanley Kowalski et Blanche Dubois (Gregory Hlady et Sylvie Drapeau)

Le contexte ? En fond de scène, une monochrome évocation de la forêt urbaine. Puis devant, un tramway ouvert d'un modèle d'avant guerre, tout de bois teck : magnifique métaphore scénographique, certains meubles, d'abord invisibles, en sont extirpés et le tram lui-même devient une partie du deux pièces qu'occupent les Kowalski. Côté jardin, seule une commode, d'une angularité bureautique jure un peu.

Crédit : Francois Laplante Delagrave

Les costumes d'après-guerre sont soignés et étonnamment descriptifs des personnages, des jeans et tenues de travail de Stan et ses potes de Poker, en passant par les complets d'époque impeccables, jusqu'au froufroutant ou la chapellerie légèrement décalée et datée qu'arbore parfois Blanche, comme un rappel de sa substance évanescente et illusoire campé sur des vestiges.

Crédit : Francois Laplante Delagrave
Danny Gilmore

Étonnamment lumineux, sur éclats sombres, que le climat. Ici la pulsion violente, animale et même_érotique prend son envol dans le verbe, mais plane sur le vent du symbolisme chorégraphique, avec d'étonnantes liaisons et transitions scéniques par les caractères génériques de danseurs, tout en tableaux physiques. Par exemple, pour illustrer la dépendance viscérale entre Stan et sa femme, et l'animalité pure de leur communion, voilà un envol littéral du corps de la belle porté avec style, et qui atterrira dans le dépouillement lascif, violent et entrelacé, toujours avec magma lumineux climatique. Et ce verbe, lui, à l'opposé, est souvent joyeux, drôle, coloré et ironique, et même iconoclaste, comme cette musique évoquant parfois Tom Waits, ou encore la fragile ménagerie de verre d'un esprit de poupée lové dans une musicale boîte de factices bijoux aux sonorités surréelles et automates.

En crescendo, la comédie mâtinée de réalisme magique s'assombrit de drame...

Crédit : Francois Laplante Delagrave
Mitch et Blanche (Paul Doucet et Sylvie Drapeau)

En Blanche Dubois, Sylvie Drapeau presque toujours en avant-plan, excelle et s'en donne à coeur joie de maniérisme affecté, de pâmoison et soupirs, de précieux ridicule sur fond de nostalgie sous autofiction, avec des allures rappelant parfois certains personnages Monroe-esque. Craquante. Avec une voix chantante et haute perchée particulièrement travaillée dans son côté surfait, elle ne nous fait pourtant jamais oublier la vulnérabilité, la blessure sous-jacente d'un personnage qui n'existe que par procuration.

Crédit : Francois Laplante Delagrave

Elle est superbement appuyée par une équipe de comédiens chevronnés, dans la sobriété constituant la normalité communale, en contre-effet du côté intentionnellement fabriqué et affecté de son caractère, qui paraît ainsi encore plus seul au monde. Gregory Hlady en jar primal (Stan), donne une dimension supplémentaire de crédibilité avec ce français guttural et cassé par cet accent slave, et ces expressions anguleuses et sardoniques. Catherine de Sève offre tout le contraste de son caractère sage et affairé dans une dérive sulfureuse chargée de la puissance évocatrice de l'abandon charnel subjugué. Paul Doucet joue Mitch, l'ami de Stan et prétendant de Blanche, et la scène de l'explosion de vérité est marquante, tout autant que cette finale, avec Danny Gilmore jouant le docteur.

La pièce fera sans aucun doute passer un bon moment à tous. Deux petites heures qui s'envolent très rapidement.

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Une pièce de Tennessee Williams
Traduction par Anne-Catherine Lebeau
Mise en scène et adaptation par Alexandre Marine
Avec Sylvie Drapeau, Gregory Hlady, Catherine De Sève, Vitali Makarov, Paul Doucet et Danny Gilmore
Assistance à la mise en scène : Maira Monakhova
Scénographie : Natalia Bobrovith
Costumes : Jessica Poirier-Chang
Éclairages : Kirsten Watt
Musique : Dmitri Marine

Accessoires : Alain Jenkins

29 septembre au 31 octobre

Théâtre du Rideau Vert
4664, rue Saint-Denis
Billetterie : (514) 844-1793