Par Yves Rousseau
Avec Rouge Gueule, Le Théâtre PAP explore les miasmes putrides et immondes d'une certaine âme humaine ordinaire polluée par la superficialité et la vacuité du miroir aux alouettes du deuxième millénaire, dans un étonnant feu d'artifice du verbe cruel et révélateur éclairant d'un humour particulier toutes les anfractuosités secrètes de la face sombre, hideuse, et refoulée de l'être.
Le médecin et la mort - (Crédit : Marcel Cloutier)
Là, devant vous, une zone de passage, neutre, ce qui pourrais être le hall d'un immeuble à appartement aux prétentions de luxe élimées et kitsch. Côté jardin, une fenêtre et sa blafarde luminescence, côté cour, une porte, et en arrière plan, une entrée à double battant donnant sur un couloir générique. Les murs, eux, sont couverts d'une idyllique fresque nature saturée de cygnes sur étang – belle ironie quand on pense à ce qui va s'y passer.
Crédit : Marcel Cloutier
Les caractères s'y promènent, dissociés, sous des éclairages volontairement glauques, urinaires, traversant des climats aussi interlopes et torves que le propos. Et pourquoi dissociés? Parce que Rouge Gueule est un passage à l'acte. Une légère lésion cérébrale communale du lobe frontal, juste assez prononcée pour laisser chez chacun une vraisemblance de normalité, de correct fonctionnement social apparent, du moins jusqu'à l'éclatement de ces témoignages parfois en soliloques d'apartés, parfois dialogués. Un espace d'éclatement, celui de la confession sardonique ou du geste de parole révélateur, dans le twilight zone aux milles vérités normalement indicibles – tout cela comme descripteur du côté abject, honteux, grivois, perfide, superficiel, narcissique de la nature humaine, normalement éludé par des mécanismes de défense du moi, question de convenance, mécanisme ici anesthésié dans l'urgence du passage à l'acte ou à la parole, en climax fiévreux et libérateur dans l'exhibitionnisme de la laideur de l'âme.
Crédit : Marcel Cloutier
Humour terriblement noir, jouissif, frappant, comme un méga ras-le-bol explosif de révélations innommables, dans ce climat feutré, dantesquement hypnotique, limbique, onirique, en dialogue mystique avec cette trame sonore fantastique. Comme dans un songe trash et destroy. Comme avec ces dames, qui matérialisent la peur de l'abandon et abreuvent un veule et invisible conjoint abandonnique dans une gastronomie et un éclectisme de la vulgarité joualisante procédant d'une surréelle excrémentalisation totale de l'objet aimé. Comme cette jeunesse désabusée promenant obsession de l'image et relation instrumentale et désinvestie nombriliste comme un triste étendard aux armoiries de l'état des lieux dans l'ère de la sursexualisation et de l'anéantissement des valeurs – pour eux la normalité ambiante. Comme ce dandy imbu de son image n'arrivant pas à comprendre comment on peut vivre laid, horreur suprême. Comme ce médecin complètement craqué qui réalise avoir sublimé en pseudovocation ce qui était en fait une unique et basique intention de séduction et de conquête féminine, sans résultat, dans l'écœurement cristallisé en réaction aux modèles sociétaux d'accomplissement charnel dans l'illusion de l'eldorado des mirages de pitounes de couverts de magazines, qu'on ne peut plus supporter. Comme cet adolescent blâmant le christianisme versus certaines pratiques charnelles l'obnubilant, ou encore ces collégiennes en tenues écourtichées dont le propos nombriliste traduit l'incommensurable vide de cette proposition de vie contemporaine en fiction médiatique, qu'elles portent sans recul, au premier niveau. Et tutti quanti...
Crédit : Marcel Cloutier
Tous plus vides, abjects, mesquins, avec un moi hypertrophié, sans empathie. Certains pour les plus chanceux, étant même incapables de mettre cela en perspective, vivant réellement au niveau de cet état, surtout pour les plus jeunes, comme si c'était là la nouvelle normalité sur laquelle on ne se questionne même plus. Mais il y a pire : les personnages capables d'insight, de comprendre cet état, non seulement l'assument tout autant comme normalité, mais s'en amusent sans culpabilité dans de petits jeux relationnels ignobles dignes des plus perfides des intrigants de la cour du roi Soleil.
Crédit : Marcel Cloutier
Crédit : Marcel Cloutier
L'hégémonique trouble de personnalité narcissique noyé dans la vacuité du matérialisme, du veau d'or, du consumérisme relationnel et de la philosophie du néo-libéralisme, dans une parodie d'époque noire et joyeusement cruelle de l'ère post-moderne, comme petit fascisme intérieur dans l'art d'être d'aujourd'hui. Fiction, caricature, ou quasi-réalisme?
Grinçants rires jaunes, la vulgarité comme étendard de vérité : exutoire!
Certainement à voir!
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Texte par Étienne Lepage
Mise en scène de Claude Poissant
Comédiens : Alexandrine Agostini, Michel Bérubé, Anne-Élisabeth Bossé, Annette Garant, Maude Giguère, Jacques Girard, Hubert Lemire, Jonathan Morier, Daniel Parent, Mani Soleymanlou
Assistance à la mise en scène et régie Catherine La Frenière
Décor par Guillaume Lord
Costumes de Marc Senécal
Lumières par Erwann Bernard
Musique d'Antoine Bédard
Maquillages par Florence Cornet
Mouvement par Caroline Laurin-Beaucage
Du 20 octobre au 14 novembre 2009
Théâtre Espace Go
4890, boulevard Saint-Laurent
Billetterie : 514 845-4890





