Yves Rousseau
Avec « Till we meet again », le théâtre Panache ouvre une fenêtre sur le temps, et nous emmène à l'époque difficile de la Seconde Guerre mondiale : là où il fallait se serrer les coudes pour survivre, et là où une simple émission de radio pouvait faire toute la différence en contribuant étroitement au moral des troupes et de la population. Voyage temporel.
Crédit : Shane Kelly
Mais qu'est-ce exactement « Till we meet again »? C'est une pièce de théâtre en trois actes prenant la forme d'un voyage dans le temps, où, dans un studio de la CBC se matérialise la réalité des années de la deuxième guerre mondiale. Trois actes pour trois émissions, et trois phases de temps d'évolution, des débuts artisanaux sous le désespoir des échecs militaires de 1940, en passant par 1942 et la déroute de Dieppe, et finalement, 1944, les bombes V2 sur Londres, mais aussi le début de la déroute allemande et les vents changeant de l'espoir renaissant.
Crédit : Shane Kelley
Mais que se passe-t-il dans ce studio? On assiste à la diffusion selon la technique de l'époque, le direct, d'une émission de radio. Le sujet a été profondément documenté, et c'est à partir de cette recherche méticuleuse que la dramatisation a incorporé les chansons réellement populaires de l'époque, des vraies publicités, tout autant que les bulletins d'information, les lettres de combattants lues ainsi que de témoignage d'un soldat issu d'une synthèse réaliste de vécus guerriers. On y entend ainsi le fameux discours de Churchill « We shall fight... », parmi d'autres extraits d'époque sur platine. Quelques chaises, microphones, un piano droit, mais surtout une rangée d'affiches propagandistes d'époque suffisent à alimenter l'illusion.
Comment cela se déroule-t-il? La proposition théâtrale est audacieuse, en ce sens que le public devient un des actants de la pièce : nous sommes l'audience de l'époque assistant à l'émission, dirigée par une meneuse de foules radiophoniques, et les caractères interagissent avec les spectateurs selon la parfaite normalité du déroulement d'une émission étroitement inspirée du music-hall de ce temps. Devant nous, un studio avec microphone vintage, pianiste, chanteurs, animateur ainsi que bruiteur, in vivo.
Crédit : Shane Kelley
Quelle était l'importance de cette émission? Et bien à une époque ou l'offre médiatique n'avait absolument rien à voir avec aujourd'hui, cette reproduction typique met en exergue toute l'importance que pouvait avoir une émission de variété de ce moment, où en plus du côté divertissement s'alliait toute la force rassembleuse et solidaire d'un peuple sous le drame, avec les annonces de disparitions, et décès qui croisent les dernières nouvelles du front. Sous nos yeux, on voit même le personnel de ce programme vivre anxiété, mauvaise nouvelle tout en ayant l'obligation, dans le plus grand stoïcisme, de poursuivre l'émission. The show must go on.
Et quelle est l'importance pour les chansons? Bien sûr, nous avons tous entendu quelques-uns de ces airs au charme suranné, mais jamais une œuvre ne peut être livrée avec sa puissance évocatrice tant qu'elle n'est pas associée à son contexte original. Ainsi, ressituées dans le courant de l'histoire, on perçoit non seulement tout le côté vibrant et sensible de ces œuvres, mais on en capte également tout le sens et tout l'impact, ne serait-ce que celui d'avoir illuminé la vie de ceux vivant dans la perpétuelle inquiétude de la perte de l'être cher, ou pire, ceux qui vécurent sous ces notes parmi leur dernier moment avant de payer de l'ultime prix la chute éventuelle de l'immonde bête nationale socialiste. Outre les chansons soldatesques comme It's a long, long way to Tipperary, parmi les chansons culte de l'époque, bien sûr l'idole des troupes Vera Lynn avec We'll meet again , mais aussi le fameux Lilly Marlene qu'avait tenté d'interdire l'armée allemande du fait de son effet jugé nostalgique et spleenétique sur les troupes, et qui fut ironiquement récupéré en 1943 par la Royal Army dans une interprétation de Anne Shelton ou Vera Lynn. Trente chansons interprétées au cour du spectacle !
Mais alors, c'est un music-hall? Oh que oui, et ce, dans la plus pure tradition, tant dans le geste, le ton et l'esprit. Mais un bon music-hall, rendant à merveilles le contexte d'époque, et, surtout, tout le côté humain dramatique, mais sans surcharge, avec toute la pudeur nécessaire.
Et les comédiens, la performance? Impeccable, humaine et incarnée. Des voix comme on en rêve, toutes bonnes, avec en particulier les fantastiques Stephanie McNamara et Amanda Leblanc. Minutieusement chorégraphié, vivant, sensible et coloré. Pour chacun, une variété de costumes d'époque impeccable. Pierre Lenoir excelle dans le rôle du maître de cérémonie et est particulièrement craquant lors de ces séances de bruitage publicitaire, avec cet attirail d'accessoires surréels, et il est appuyé par une généreuse équipe tout à fait irréprochable et généreuse.
Et le climat? Touchant, véritable. Les plus jeunes sont exposés à une réalité inconnue, fascinante, avec une dimension historique et humanitaire hautement éducative, et rendue de façon prenante avec moult détails, même si le propos n'est pas le moindrement didactique, alors que les plus âgés reconnaissent avec émotions et nostalgie une époque, en fredonnant les airs dont ils connaissent encore les paroles. Pas du tout pathos, très vivant, une soirée de variété comme on les aime!
Un très bon moment, pour qui aime le « music hall » où, bercés par ces airs vivants, le présent rencontre la mémoire, sous tous les éclats de la réminiscence et du temps en nous rappelant à quel prix cet aujourd'hui confortable fut payé du sang de ceux qui, pour leurs idéaux, n'hésitèrent pas à se battre : toujours au prix d'immuables et brûlantes cicatrices existentielles, et parfois même au prix de leur vie.
NDLR : La pièce est en anglais.
_____________________________________________________
Texte de David Langlois
Mise en scène par Heather Markgraf Lowe
Direction musicale par Marian Siminski
Comédiens : Jane Hackett, Dan Jeannotte, Amanda LeBlanc, Pierre Lenoir , Stephanie McNamara, Michael Daniel Murphy et Marian Siminski
Scénographie par Christopher Brown
Éclairage par Eric Mongerson
Costumière : Karen Pearce
Chorégraphe : Lorna Wayne
Direction musicale par Marian Siminski
16 au 18 octobre et 21 et 22 novembre
Oscar Peterson Concert Hall
Université Concordia (Loyola Campus)
Billetterie : 514-790-1245
Tournée canadienne : détails au http://tillwemeetagain.ca/en/tour-schedule.html


