Par Yves Rousseau
Avec S'embrasent, le Théâtre Bluff explore avec éloquence ce grand vertige unique et fulgurant des temps premiers, celui que nul jamais n'oublie. Coup de foudre.
NDLR la pièce S'embrasent est un véritable coup de foudre théâtral dont le succès ne se dément pas depuis sa présentation originale en octobre 2009 au Festival RTA à la Maison des arts de Laval (la critique qui suit a été réalisée à ce moment). Après avoir été repris à la Maison Théâtre en 2010 et en septembre 2011 au Théâtre de Quat'Sous, ce petit bijou de spectacle continue sa tournée québécoise et internationale. Les dates sont indiquées suite à la critique . C'est à voir absolument!
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Il existe dans un temps de vie de découverte où tout s'éclaire de l'éclatante lumière de la pulsion belle et magnifiée, ce moment premier du grand frisson original, cet instant précis où, initiatiquement, l'univers bascule, l'âme tourbillonne, le cœur palpite, dans ce trouble de la rencontre avec l'Autre. Cette seconde précise où tout s'arrête, tout disparaît, et où seuls au monde, n'existe plus ensemble que cette incandescence transcendante.
Alors, la dyade fusionnée semble traversée de cette vibrante onde électrique qui se répand en vague d'étoiles filantes, d'aurores boréales, et l'univers entier en est illuminé : là, dans la cour d'école, Jonathan et Latifa d'un baiser s'embrasent en aube écarlate, et le big bang passionnel traverse l'espace et les êtres, et le temps s'arrête et se cristallise autour de ce moment.
Voilà la vague d'émotion qui habite et traverse la pièce. Climat.
Subjugués, transportés, tous contemplent et s'en font narrateurs. Il y a les copains, dont l'envoutement est traversé de préoccupations, et une une dame qui de sa fenêtre comme du sommet d'une montagne d'expérience et de souvenance, observe — dans la sérénité spleenétique et complice de celle qui a vue, vécu et compris — le miracle de la vie dans ses milles feux passionnels.
...Quatre-vingts ans. Pensez si j’en ai vu. Mais des baisers comme
celui-là... Leurs âmes entremêlées qui dansent comme sur un fil les corps
secoués par un violent désir qui déferle et désarme et déchire. Deux êtres
en équilibre instable au bord du monde. Un coup de foudre. On reste en
apnée devant ça. On en oublie de respirer. Bouffé par l’émotion. Dans la
cour filles et garçons n’en croient pas leurs yeux et s’agglutinent autour des
amoureux comme s’ils voulaient toucher du doigt cet Amour avec un grand
A qui menace leur quotidien et rend les rêves douloureux. C’est un choc. ...
La scénographie minimaliste d'une belle sobriété offre espace de liberté, tel un terrain de jeux aux parfums de la vie. Elle comprend un fond de scène sombre qui sous découpage lumineux deviendra classe, tableau noir, alors que le sol beige révélera, par effets d'éclairages d'un esthétisme recherchés, un quadrillage à la Piet Mondrian évoquant lignes de gymnase ou de cour d'école. Une causeuse orange, et un microphone sur pied au proscénium complètent. Hautement modulable, l'ensemble accompagne magnifiquement les transitions et dérives de l'opus en tableaux.
Le propos? Campé dans la réalité d'aujourd'hui, sans puritanisme et sans faux semblant, mais aussi sans aucun didactisme ni gratuité, et avec une grande et sensible humanité. Essentiellement, dans une ère de sursexualisation, d'instrumentalisation du corps et des relations humaines, la pièce fait l'élégie d'un moment d'émotion unique de la vie et n'a comme propos principal que cette intention : porter le moment, et dire que cela peut être beau. Et cette intention se matérialise avec poésie, magnificence.
Et le texte lui-même? D'une éloquence lyrique. Crée en France lors d'une résidence au Théâtre du Pélican de Clermont-Ferrand dans un projet intitulé « Vers un nouveau langage amoureux » impliquant un travail d'auteur auprès d'adolescents devant élaborer, nommer dans leurs mots à eux les images du sentiment amoureux. De prime abord, à la lecture, mystifiant en terme de visualisation théâtrale, car sans didascalies et avec des répliques sans rôles attribués. D'où la nécessité d'une mobilisation créatrice en laboratoire travaillé ici avec la présence de l'auteur afin d'incarner le propos. Résultat? Habité, dans cette mise en espace et en mouvement . Osmose.
Sur scène, le chorus du témoignage est d'abord traversé de l'évocatrice présence spectrale de l'âge et du temps, puis alterné de chapitres portant sur de sensibles thématiques, comme la solitude, ou les malsaines et inaccessibles images corporelles médiatiques et les troubles alimentaires :
J’ai résilié mon abonnement à « Oh les filles ». Je tombe des nues quand je
vois les modèles qui s’offrent à toutes les pages. J’ai beau placarder leurs
posters au-dessus de mon lit et commander des tonnes de maquillage
jamais je ne ressemble à ça moi. Après je sanglote toute la nuit je suffoque
j’ai l’impression que les posters me tombent dessus ils m’écrasent ils
m’enroulent comme une saucisse.
Puis, marchant en équilibre sur la crête de l'imaginaire, les témoignages-thèmes s'envolent, et les âmes s'éclatent d'une verve passionnée de vie dans de superbes chorus et arias scandés d'acting out existentiels en folies clippées et iconoclastes sur musique populaire, dans la grande ébullition d'une fête de vie, dansée, sautée, chantée, pendant qu'interdit et non-dits s'inscrivent frénétiquement au tableau en valse exutoire frénétique.
Impeccable mise en scène, parfait et subtil dosage. Rien de trop. Puis une trame musicale très sensible mais aussi parfois dans l'ironie, comme (entre autres) celle du fleur bleue refoulé sous une carapace de cynisme, mais qu'on finit ici par complètement assumer en se prenant à fredonner « C'est un beau roman, c'est une belle histoire »...
Outre la prestation fabuleuse, fraternelle et investie des jeunes (et moins jeunes) comédiens, en plein sur la ligne du texte et de l'émotion, Béatrice Picard offre de quintessentiels et apothéotiques moments de présence dignes d'une très grande comédienne, on pense entre autres à cet aria finale et déchirante, avec l'œil pétillant en éclats élégiaques de vie dans l'évocation de cet embrasement : là, dans le dénuement de l'avant-scène, par sa seule expression sensible dont chaque frémissement était porteur de sens, dans une mosaïque de suggestion elle tenait littéralement le monde dans sa main.
Fantastique communion générationelle.
S'embrasent est une œuvre faisant définitivement partie de ces cadeaux que parfois nous accorde la vie. Profond, beau, authentique, et porteur d'un de ces points tournants, un de ces morceau de vie peuplant, tel le Rosebud de Kane, le défilement des ultimes moments de réminiscences de tous les mortels humains.
Un beau voyage de poésie et d'humanité, profondément lucide et intelligent, certainement à voir !
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Une production du Théâtre Bluff
Texte de Luc Tartar
Mise en scène par Eric Jean, assisté de Stéphanie Raymond
Comédiens : Béatrice Picard, Francesca Bárcenas, Christian Baril, Matthieu Girard et Talia Hallmona
Scénographie de Magalie Amyot
Costumes par Stéphanie Cloutier
Environnement sonore par Olivier Gaudet Savard
Éclairages de Martin Sirois
Les citations sont tirées du texte S'embrasent de Luc Tartar
Tournée 2012 :
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15 au 24 septembre2011
Théâtre de Quat’Sous
18 au 28 février2010
Maison Théâtre,
30 septembre au 2 octobre 2009
Maison des arts de Laval


