mercredi 28 octobre 2009

Licorne - Scotstown, de Fabien Cloutier

Par Yves Rousseau

Avec Scotstown, Fabien Cloutier met en exergue l'ignorance et l'acculturation dans un conte, voire une farce savoureusement impertinente, irrévérencieuse, grivoise, et hilarante. Solo.


Crédit Vincent Champoux

Sur une scène complètement dépouillée, seule une chaise kétaino-coloniale gothique. Quelques airs de circonstances fredonnés au besoin, puis, surtout, ces éclairages climatiques étroitement liés au sulfureux propos, laissent tout l'espace au comédien.

Certains peut-être se souviendrons avoir été présent au théâtre de la licorne pour l'édition 2005 des Contes Urbains où un des opuscules intitulés « Ousquié Chabot » s'était carrément démarqué, surfant sur une gargantuesque vague d'humour salace et grivois mâtiné de fantastique, inondant le public d'un océan de rires tordus. Devant nous, un olibrius sous-culturel, un cultivateur de pot et habitant le très saint profond des creux promenait sa vision lucide, avec candeur descriptive pleine de bonhomie mais néanmoins incrédule et dépassée, au travers de ses incroyables péripéties traversant entre autres: son lieu d'appartenance, décrit comme un avantageux mélange d'arriération, de mentalité villageoise torve, consanguine et demeurée à côté duquel les Bougons font figure d'aristocratie précieuse et maniérée; puis la grande ville sous une satire épouvantable de la vision phobique et hystérique qui hypothétiquement pourrait prévaloir chez certains en région face à Montréal ou Québec, comme une matérialisation loufoque de ces énormités telles qu'on peut parfois en entendre; finalement, un espace surréel où le diable n'est jamais bien loin, dans d'apothéotiques chasse-galerie d'exagérations  qu'on nous jure vraies avec la même verve crédule que le capitaine Bonhomme.

Scotstown part des ces prémisse, et donc de ce même monologue, et en rajoute dans une suite dont le délire atteint des proportions stratosphériques : il n'y a pas de mot pour en rendre l'amplitude mégalomane. Sous la valse des jurons et de la syntaxe massacrée (plausible pour le caractère sous-scolarisé), un rythme acéré, hypnotique et captivant : ici un langage crû et des métaphores imagées qui se s'enfargent pas dans les fleurs du tapis,  dans un ensemble formant un genre nouveau de fiévreuse prose magnifiée de vérités tordues d'humour noir. On visite le Québec profond (et dans la vision et dans l'évocation), dans une épopée tant urbaine que rurale. Par la bouche de ce personnage, épouvantable, mais  attachant, car pas vilain du tout et même bien intentionné , tout y passe, et les côtés indicibles, moins glorieux de la québécitude  en prennent pour leur rhume, et s'incarnent dans cet archétype caricatural du pur laine, tout cela  écorchant implicitement, entre autres : les préjugés raciaux, les modèles de sursexualisation et leurs impacts chez la jeunesse, la petite corruption ordinaire, le suicide, les mégas complexes d'élevages agricoles et leur inconséquente pollution, l'obésification et la mauvaise alimentation, le catholicisme dans ses faux-semblants, et tutti quanti.

Le personnage de Fabien Cloutier est incroyablement habité, sans compromis, effrontément licencieux, à plein la caisse. Mais la pertinence du propos, même dans ses extrêmes totalement anti politiquement-corrects, est profondément aiguisée, et touche juste là ou le bât blesse. La folie de cette charge contre l'aliénation, celle de langue non maîtrisée, de l'acculturation, de l'ignorance, des préjugés et de la bigoterie procède d'un effet hilarant tel qu'après un court moment, se tenant le ventre à deux mains, le spectateur a tôt fait de perdre toute défense, même devant d'occasionnelles surenchères malignement opportunistes. Sans vergogne, la rigolade passe par toutes les couleurs du rire : franche, interlope, coupable, triste, dramatique, dans une belle maîtrise de ce genre particulier, et disons... unique.


N'emmenez pas la famille, c'est pour les grands : oreilles chastes et âmes sensibles s'abstenir.

À voir!

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Texte, mise en scène et interprétation par Fabien Cloutier
Scénographie par Maude Audet
Éclairages de Patrick Campagna
Environnement sonore par Fabrice Tremblay
Une production de Bavota Communications en codiffusion avec le Théâtre de La Manufacture

Du 27 octobre au 7 novembre 2009
Théâtre La Licorne, 4559 Papineau
Billetterie : 514.523.2246