vendredi 9 octobre 2009

Les Troyennes - Théâtre Point d'Orgue - Bain St-Michel

Par Yves Rousseau

Avec Les Troyennes, la tragédie antique rejoint l'horreur contemporaine, et la puissance évocatrice de sa parole prend son envol  par la force métaphorique du geste.


Crédit : Simon Belleau

Le mot tragédie devrait-il intimider, évoquant l'attendu cliché de lourdeur et prétention de théâtralité aride et indigeste? Mais non! Oubliez la stase déclamatoire et académique en toge blanche et en babouches antiques, oubliez la grandiloquence empesée et surfaite, oubliez les grands beuglements en trémolos atterrés sur roulades oculaires avec grands gestes de pâmoisons, puis oubliez les regards éberlués jetés au ciel en portant avec simagrées précieuses le revers de la main au front. Non, la tragédie du jeune metteur en scène Louis-Karl Tremblay n'a rien du cliché attendu.

Bien ancrée dans le mouvement, contemporaine, dynamique, chorégraphique.  Vivante. Et charnelle, incarnée, avec une puissance suave de communale féminitude. Et paradoxalement touchant à l'essence même de la tragédie : l'intemporelle impuissance humaine devant l'atavique fatalité du destin.


Crédit : Simon Belleau


L'histoire? Toute simple. Sous la gouverne de l'omniscient dieu Poséidon, de parodos en exodos, nous suivons la déchéance des dernières survivantes de la prise de Troie par les Grecs. Hécube, reine de Troie et sa suite attendent l'ultime éparpillement : toutes seront sacrifiées ou donnée comme esclaves, domestiques et Astyanax, fils poupon d'Andromaque et petit-fils d'Hécube, le dernier survivant mâle de la race, sera précipité du haut des murailles. La ville est incendiée et les Troyennes contemplent l'horreur présente, et à venir.

Survivance. Identité. Pérennité. Voici les prémisses. Ici, les Grecs portent un treillis militaire moderne, couleur sable, comme en Irak ou en Afghanistan. Et ils parlent comme langue première, l'anglais. Troie est francophone. Transposition nationaliste? Non certes pas. Mais un rappel, peut-être, universel celui-là, sur la disparition. Où la nécessité de la survivance et de la mémoire. Surtout pour les peuples de l'oubli...


Crédit : Simon Belleau 


Et un rappel aussi, de l'universalité de l'horreur. Sur fond d'apocalypse, ce soir-là, le cri des Troyennes résonna parfois dans toutes les langues des peuples qui furent infligées de génocides et d'exactions. Euripide, dans son incommensurable lucidité, a dressé un portrait de l'intemporelle animalité humaine, et son cri est toujours actuel. Deux millénaires plus tard, dans un nouveau décor technologique, l'histoire se répète, et ses répète sans cesse. L'homme n'a pas changé, ni évolué d'un iota. Suffit d'ouvrir le téléviseur quelques minutes : un bulletin d'information, et la tragédie est là, parmi mille autres.

Et le contexte? Frappant. Dans le fond d'une piscine, comme dans celui d'une fosse commune, ces femmes pataugent dans un océan de larmes. Au sens propre et figuré. Car dans la partie profonde du bain St-Michel, dans cet univers minéral marbré sur colonne, comme un palais antique, il y a la mer. Celle d'où la déchirure arriva, sur ses vaisseaux de destruction. Autour, en hauteur, armés, dominent les vainqueurs, sur dantesque fond sonore grondant et menaçant.

Dépouillées, dépossédées, vêtues d'une simple combinaison-jupon. Et ruisselante de douleur – qui elle par osmose s'incarne dans une métaphore du geste. Il faut voir cette scène de l'enfant arraché de force, avec bouclier humain scandant et éructant contre soldats. Il faut voir cet ultime adieu à Troie. Il faut voir ces éclats du mouvement, comme un reflet animé et imagé du texte. La parole trouve son reflet incarné, dans les corps, l'espace et le temps...

La force symbolique de la proposition imagée donne la place belle aux actants, dans ce corpus intemporel et organique. Et le mariage de l'expérience et de la jeunesse est de toute beauté. Catherine Bégin, avec une présence fantastique, joue Hécube et porte avec verve sensible, digne, blessée et combattante, la majesté fière et désespérée de cette reine sans lendemains, mais qui brûle dans la mémoire des hommes l'empreinte de souvenance de ce que fut Troie. Derrière elle, la force communale du chœur, parfois se morcelle, s'isole de personnage, puis se recompose de tableaux habités et de quelques harmonies du chant. L'effet de cet ensemble féminin est saisissant.

Si parfois l'anglais employé semble un peu désincarné, et si certains rôles masculins (principalement Ménélas) paraissent légèrement décalés par rapport à l'intégration viscérale par l'entité féminine, c'est bien peu de petits ajustements (en tout début de production) par rapport à l'ensemble, captivant. Le temps file à toute allure, et les deux heures passent en un clin d'œil. Pour une première production d'une si jeune compagnie, on ne peut certes demander mieux.

Et que dire des vertus de la catharsis, ici mesurée dans tout ses effets? Devant si tragiques destins, que sont nos petits soucis quotidiens? Purgés de tous nos conflits, c'est paradoxalement complètement libérés, légers et guillerets qu'on retrouve l'extérieur dont l'automnale grisaille jamais autant ne parut si resplendissante!

Certes une œuvre puissante, incontournable, dans une étonnante proposition.

À voir!

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Les Troyennes d’Euripide, adaptation de Jean-Paul Sartre                                     
Mise en scène de Louis-Karl Tremblay
                                                       
Comédiens :  Kathleen Aubert, Cyril Assathiany, Catherine Bégin, Stéphanie Cardi,
Luc Chandonnet, Éloisa Cervantes, Émilie Cormier, Stéphanie Dawson, Sarah Gravel,Sharon James, Ariane Lacombe, Maxime Laurin, Catherine Lavoie, Sébastien Leblanc,Benoit Mauffette, Katherine Mossalim, Gabrielle Néron, Chantal Simard, Audrée Southière et Céliane Trudel

Assistance à la mise en scène : Camille Tougas
Décors : Marzia Pelissier
Costumes : Amélie Séguin Rossi
Éclairages : Sonia Montagne
musique originale : Michel Smith
Projections : Geneviève Boivin

6 au 24 octobre 2009 à 20 h
Bain Saint-Michel
5300 Saint-Dominique, coin Maguire, à Montréal

Billetterie : 514-844-2172