Par Yves Rousseau
Avec Le projet Laramie, le théâtre Agitato explore avec force et sensibilité le phénomène de l'homophobie dans ses errances les plus sanglantes, exposant une mécanique d'escalade de la haine polyvalente à toutes les différences
Crédit : Ian Vallée
Dans le rural et traditionnel état agricole du Wyoming, où la plus grande agglomération (la capitale Cheyenne) compte moins de soixante mille âmes, c'est dans l'obscur village de Laramie que Matthew Shepard, victime d'un crime homophobe, fut enlevé le soir du 6 octobre 1998, ficelé sur une clôture à bétail, et battu avec une indicible sauvagerie à coup de crosse de revolver. Il implora ses bourreaux de l'épargner jusqu'au dernier moment, deux jeunes blancs désœuvrés qui le laissèrent dévisagé et agonisant . Il fut trouvé 18 heures plus tard par un passant, mourant et comateux.
Il rendit l'âme le 12 octobre. Le 16 octobre, soir de ses funérailles, le révérend Fred_Phelps de la Westboro_Baptist_Church ainsi que certains de ses partisans manifestent près de l'église à coup de « God_hates_fags » en brandissant banderoles et encarts avec l'inscription « Matt_in_hell » : Romaine Patterson, une amie de la famille Shepard doit même organiser une contre-manifestation en réunissant assez de gens pour de créer un bouclier humain afin de masquer Phelps et ses partisans et ainsi permettre à la cérémonie funèbre de se dérouler un tant soit peu normalement. Russell Henderson et Aaron McKinley, les deux bourreaux, seront condamnés à la prison à vie.
Le 27 septembre 2007, Joe Solmonese, président de Human Rights Campaign se réjouissait de l'adoption du texte de la loi dite « Matthew Shepard » contres les crimes de haine, mais le président George W. Bush indiqua vouloir y opposer son veto. Ce n'est qu'en octobre 2009 que la loi fut votée par le Sénat, et l'administration Obama aurait indiqué la soutenir pour ratification après accord du congrès.
Ainsi, certes la mort de Shepard ne fut pas vaine. Restait pourtant à cerner, à comprendre la mécanique sociale pouvant mener à une telle errance sanglante. Comment une petite ville certes traditionaliste, à l'esprit américain et pionnier, a-t-elle pu glisser d'un certain conservatisme rigide jusqu'à cet incident, un type de crime tout à fait inhabituel pour une petite communauté paisible?
Tracer la genèse de l'incompréhension, cerner la mécanique de l'intolérance, voilà le travail de théâtre documentaire auquel se livra alors quelques semaines plus tard l'auteur Moisés Kaufman et les membres Tectonic Theater Project qui se déplacèrent alors à Laramie, et conduisirent plus de 200 interviews auprès d'habitant de tout niveau socio-économique de la place : chauffeur de taxi, serveuse, prédicateur, professeur, curé, notable et tutti quanti. Voilà l'œuvre revisitée par le théâtre Agitato.
Le résultat en est probant. Dans une mise en abîme relatant la progression de l'enquête théâtrale et entrecoupée de morceaux du procès criminel, d'actualité et d'évocations factuelles dramatisées, là, sans quatrième mur, avec seulement quelques chaises, un ballet incarné de verbe et de geste peint la mosaïque sociale d'une communauté qui, outre ses particularités culturelles d'américanité profonde, n'apparait ni plus perfide, ni plus abjecte que bien d'autres ailleurs, un peu partout dans le monde. Et la mécanique de la marginalisation, de la tolérance inconfortable, forcée et gênée n'est pas étrangère dans son fonctionnement normal et dans son implosion violente éventuelle, à toutes les prémisses d'opprobre et de stigmatisation face à toutes les différences dans toutes ces escalades de haines : ici elles sont liées à l'orientation sexuelle, mais ailleurs cela pourra être par exemple la race, la religion, l'idéologie.
Chacun joue plusieurs personnages, qui ne sont pas tout à fait attitrés, et les comédiens, dans un dépouillement rempli de présence, donnent voix au malaise persistent des biens intentionnés, et à la haine refoulée des bigots, dans une étonnante universalité du propos. La dramatisation est porteuse d'émotion, celle-ci étant pudiquement portée, catalysée et projetée vers l'auditoire dans la sobriété d'une suggestion efficace et parfaitement dosée, ce qui permet d'éviter le piège du mélo et du pathos. Les techniques du jeu, dans une palette très variée, empruntent (entre autres) parfois à la puissance du chœur, à la force du témoignage, où à la mosaïques d'âmes et de voix kaléidoscopique, dans l'impressionnisme d'un dépouillement, un minimalisme, une verve épurée dans une présence évocatrice et incarnée, en jouant beaucoup sur les zones climatiques de découpe ou d'isolat d'éclairages, comme rythmique de l'espace, de l'émotion et du temps. Le propos est transporté, assumé, et surtout pas consumé, mais livré, toujours centré au niveau de l'humanité, belle ou laide, des intervenants.
Les niveaux de langages utilisés ici pour matérialiser cette très intéressante traduction d'Emmanuel Schwartz correspondent à la réalité québécoise selon le niveau d'éducation, la fonction et la situation des personnages. Du français ecclésiastique du prêtre catholique, en passant par le français international relatif de l’annonceuse, jusqu'au joual très Homa du chauffeur de taxi, une langue très nord-américaine, très plausible rajoute à la verve colorée des caractères, dans une appropriation du propos.
La musique, utilisée occasionnellement, emprunte entre autres au côté très nihiliste de Nirvana, ou au dantesque planant et funéraire de l'Iron Butterfly Theme du groupe du même nom, en plus de chant in vivo intégré à même le flux dramatique et utilisant par exemple le vibrant folk-country « Take me home country roads » habituellement interprété John Denver.
Travail de groupe et engagement comme tout critique rêve d'en voir chez une jeune compagnie, dans une communion fraternelle avec un metteur en scène particulièrement sensible et avisé et dans la mécanique de l'occupation de l'espace et surtout, dans le dosage du jeu, de l'intensité, un élément particulièrement important ici, la moindre surcharge court-circuitant la mécanique du concept. Les petits détails occasionnels d'expression ne sont ici dans l'affinage que question de temps et de maturation, et dans l'ensemble on ne peut demander mieux à une si jeune compagnie, avec cette prestation des plus convaincantes et une pièce importante qu'on souhaiterait être vue par le plus grand nombre de gens.
Certes, vraiment, voilà un côté encourageant de voir une jeune génération d'artisans aussi allumés et ouverts d'esprit.
À voir !
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Une production du Théâtre Agitato, en codiffusion avec le TDP
De Moisés Kaufman et le Tectonic Theatre Project/ Traduction d’Emmanuel Schwartz
Mise en scène de Bernard Lavoie , assisté de Joannie Campagna
Comédiens : Marc-Antoine Béliveau, Marc-André Brunet, Gabriel de Santis-Caron, Sarah Desjeunes, Isabelle Duchesneau, Marianne Lavallée-Gagnon, Mickael Lamoureux, Milva Ménard, Sylviane Rivest-Beauséjour, Émilie St-Germain,
Chad Vincent
Collaborateurs artistiques
Scénographie : Camille Hébert-Boisclair
Costumes : Christelle Deforceville
Éclairage : Joannie Campagna
Conception sonore : Chad Vincent
Conseiller au travail de choeur : Luc Bourgeois
Chorégraphies : Isabelle Duchesneau et Emilie St-Germain
Encadrement Chorégraphique : Frédérick Gravel.
Du 21 octobre au 7 novembre 2009
Salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier
4353 rue Ste Catherine Est,
Montréal (Québec) H1V 1Y2
Billetterie : 514 253 8974
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Une production du Théâtre Agitato, en codiffusion avec le TDP
De Moisés Kaufman et le Tectonic Theatre Project/ Traduction d’Emmanuel Schwartz
Mise en scène de Bernard Lavoie , assisté de Joannie Campagna
Comédiens : Marc-Antoine Béliveau, Marc-André Brunet, Gabriel de Santis-Caron, Sarah Desjeunes, Isabelle Duchesneau, Marianne Lavallée-Gagnon, Mickael Lamoureux, Milva Ménard, Sylviane Rivest-Beauséjour, Émilie St-Germain,
Chad Vincent
Collaborateurs artistiques
Scénographie : Camille Hébert-Boisclair
Costumes : Christelle Deforceville
Éclairage : Joannie Campagna
Conception sonore : Chad Vincent
Conseiller au travail de choeur : Luc Bourgeois
Chorégraphies : Isabelle Duchesneau et Emilie St-Germain
Encadrement Chorégraphique : Frédérick Gravel.
Du 21 octobre au 7 novembre 2009
Salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier
4353 rue Ste Catherine Est,
Montréal (Québec) H1V 1Y2
Billetterie : 514 253 8974
