jeudi 8 octobre 2009

La vie fragile des êtres sales - Théâtre de Marionnettes Vis Motrix

Par Yves Rousseau

Avec La vie fragile des êtres sales, Vis Motrix explore huit courts univers étranges issus de la grande conciergerie de l'urbaine faune.

Devant vous devant la minuscule scène, une horrifique et verdâtre maquette (très imaginative de détails) évoque un bloc d'habitation à l'anguleux contour expressionniste. Deux « réverbères » encadrent le lieu d'épouvante, aux fenêtres clignotantes d'éclats lumineux ou d'ombres pendulaires témoignant de la présence d'êtres. Dans une atmosphère mystique, sous musique en léger spleen circus grand-guignolesque au largo hypnotique, huit logis, huit cabinets de curiosités, huit microcosmes uniques abritent huit existences parallèles dans un tableau digne de la foire aux phénomènes. Freak show sur bogart-esques clichés.

Manipulation à mains visibles, comme au théâtre d'objet, pour ces marionnettes de petite taille (de 5 centimètres à 4 décimètres) au faciès d'un trash Nosferatu évocateur, sur tenues recherchées — autant que les détails de ces logis de substances contrastées qu'on dévoilera tour à tour par retrait de façade. Les figurines articulées sont brandies comme dans jeu d'enfant : ludisme « dark » avec bruitage buccal en force de « brrrrr bzzzzzz poutpoutpoutpoutpout »  sur chorégraphies  par mouvements délicats et maniérés.

Un concierge douteux dans son antre de déchet, rappelant la trop trop bruyante solitude de ce Hanta de Bohumil Hrabal, dont l'existentialité est alimentée entre autres par les restes d'un auteur, à l'étage. Une péripatéticienne qui sera visitée même par un autobus. Une mère d'une innombrable progéniture geignarde. Un esseulé sous ablutions onanistiques croisées de dépression nihiliste. Un vieux gâteux qui cherche son chat. Une suréelle déesse aux jambes aussi démesurées que sa détresse. Et tutti quanti : compendium kaléidoscopique d'urbaine solitude, vue en coupe d'humaines souffrances sur ironie de couleur de vie, en élucubrations schizoïdes et morcelées.

De beaux morceaux de texte, parfois, dont l'influence palpable semble tout droit sortie d'une forêt d'imaginaire. Mais beaucoup de banalités aussi : parfois, privé d'effet comique vraisemblablement attendus, des images qui, après un envol poétique prometteur, tombent dans la grossièreté, par exemple la détresse dépendante de_l'érotomane, tout en sensibilité et en raffinement, qui vient s'écraser comme une grosse mouche sur un pare-brise dans un écarlate « splouch » de grivois gags collégiens. Très inégal, du sublime au ridicule.

Après l'exposition initiale, au bout de vingt minutes (sur un total de cinquante-cinq) passé la fascination gadget des étranges et maniérés univers, les idées originales atteignent le point de saturation et redondent sur les mêmes thèmes, comme les boucles récurrentes d'un automate. Tirez sur la corde et ça recommence, et les quelques variations ne suffisent pas à transporter, ou du moins elles sont éludées.

Plusieurs problèmes de conception viennent également nuire. Afin de dégager suffisamment d'espace de circulation pour les manipulateurs, et sans doute à cause de la taille des éléments scénographiques versus le confort visuel, la maison de poupée est sise à la limite de ce minusculissime  proscénium. Le vice  de disposition est flagrant : s'il est possible aux spectateurs de cette salle sans estrade de bien voir les cases supérieures du dispositif, la vision devient, dépendant de la place occupée, déjà difficile pour les cases centrales, et impossible pour la portion du bas. Ce n'est pas du tout anodin, car s'assurer d'une bonne règle de dégagement et de perspective fait partie de la base essentielle d'un étalement scénographique et d'une mise en scène. Un spectacle est montré pour être vu, au sens le plus littéral du terme.

Côté voix, également des inégalités flagrantes. Certaines à peu près correctes sans être renversantes, donnent parole aux statuettes avec incarnation minimalement plausible, mais sans plus. Mais d'autres sont laconiques, en legato un peu figé et monocorde parfois même d'un récitatif gnangnangnan néophyte. La projection et occasionnellement la diction laissent parfois également à désirer, avec certains soliloques mâchés et ravalés qui se perdent dans le carton pâte du décor. Certaines arias poétiques en voix hors champ préenregistrées empruntent au ton du témoignage néo-futuriste, celui du récit stoïque du combattant,  plutôt que de la verve impressionniste avec couleur d'émotion, c'est un choix. On remarque tout de même, heureuse présence, une trame sonore étonnante et très travaillée  dans sa musicalité urbaine envoûtante.

Une circularité palpable du propos, quelques vices conceptuels, et un niveau de jeu « audible » et même parfois personnifié (en prologue) laissant à désirer ne portent pas très loin d'intéressantes prémisses et quelques beaux éclats littéraires. Une mise en forme qui s'étiole rapidement, et laisse peu de traces.

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Texte de David Magny et Mathieu Leroux avec la collaboration spéciale de Marcelle Dubois
Mise en scène par Mathieu Leroux, assisté de Gabrielle Néron
Marionnettistes : Isabelle Chrétien, David Magny et Marie-Pierre Simard
Scénographie et marionnettes par Isabelle Chrétien

Environnement sonore par Steve Lalonde

7 au 24 octobre

À la balustrade du monument national
1182 St-Laurent
Billetterie : 514-871-2224