samedi 17 octobre 2009

De l'impossible retour de Léontine en brassière - Groupe de Poésie Moderne

Par Yves Rousseau

Avec De l'impossible retour de Léontine en brassière, le Groupe de Poésie Moderne peint dans toutes les couleurs de la liberté du verbe une formidable fresque élégiaque, ludique, et joyeuse, dans tous les tons d'un temps d'être :  celui du peintre Paul-Émile Borduas.


Crédit : GPM

D'abord, chœur pour narration iconoclaste en mise-en-abîme dans cette vision rétroactive sur la (pseudo) réalisation de la pièce, perpétuelle autodérision festive et délirante en slalom entre les balises des portions de propos sur Borduas et  tutti quanti intercalées dans le délire aux multiples facettes et subréalités.

Puis, sous une alternance de voix déchaînées, incarnée dans une parade gestuelle circulaire endiablée sur jeux d'ombres, là autour de ce grand et central-écran pivotant semi-transparent, l'entité Groupe de Poésie Moderne, en corpus schizokaléidoscopique, se débat d'avoir remercié une pourtant omniprésente actrice vieillissante – trop — pour jouer la fameuse Léontine en brassière, en quelque sorte le faux personnage principal de cette aria. Rapidement on réalise que cette factice mise en situation rigolarde n'est que prétexte à offrir support situationnel encadrant de ses apparitions récurrentes ce qui suit.


Crédit : GPM


De dérive en délire en Prestissimo Mosso, le compendium de digressions psychoïdes matérialise en tableaux aux éclats d'apparente spontanéité , ou évoque, entre autres: Jacques Cartier, le Général de Gaulle, l'hymne canadien, le clergé réactionnaire pré- refus global, Picasso, le préraphaélite William Holman Hunt, l'expressionniste Paul Klee, Paul Gauguin, Johannes Vermeer, l'impressionniste Georges Seurat, et entre autres, même les peintres rupestres de Lascaux. Une vision ironique de la québécitude dans  le corpus historique d'après guerre survolant  la politique, la religion (réactionnaire à l'art moderne) et l'art, l'ensemble à la rencontre de Borduas et des grands mouvements de la peinture, comme influence, prémisses, et contexte existentiel mis en relation étroite avec l'évolution technique et esthétique de l'œuvre de l'artiste, ici incarné à relai dans ses errances Montréalaises, Parisiennes et New-Yorkaises.

Cette façon de commenter et visualiser de nombreuses œuvres nommées, de donner vie, matière et couleur par le verbe et le carrousel du geste, est géniale. Par exemple, les éclats automatistes de Borduas sont suggérés par un mitraillage de couleur par voix enchaînée, avec simple proposition lumineuse sur ce tableau, et les jets créatifs en jaune, rouge, jaune, rouge, vert gris sont profondément incarnées par la musicalité, le rythme et la ferveur de ces gestes spontanés et fiévreux, par l'expression, et par le ton, en puissante évocation de ce moment particulier de la matérialisation de la pulsion dans l'élan créatif : et comme geste de l'artiste face à son œuvre, mais aussi comme sens et prise de position sociétale de ce dernier face au contexte du moment. Une construction dramatique qui globalement procède de la même approche artistique que celle du peintre, la pièce  elle-même devenant une méta-incarnation de ce corpus de création et de prise de position de l'époque du Refus Global, comme si on avait voulu peindre l'histoire dans toute la palette de couleur des mots, comme Borduas et ses collègues l'eussent fait avec toiles et pinceaux.

Ainsi, le texte complètement fou et morcellé (soixante-deux opuscules) joue avec les niveaux de langage et la dé-construction, dans la même frénésie et le même esprit du moment évoqué (d'un point de vue inductif), une esthétique moderne qui s'anime par les autodérisions de mises en abîme (au sens large) sous l'esthétisme pop-art de la perruque blonde à la Roy Lichtenstein.

L'équipe de comédiens est tout simplement incroyable, jubilatoire. Fraternel, communal, soudé, rythmé au quart de tour, du bonbon, un délicieux festin d'art et de bel esprit, sous le clin d'oeil de la mise en perspective, et dans une forme totalement dévolue à la substance évoquée.

Étonnamment accessible malgré les références et l'érudition du fait de sa capacité à imager, évoquer le propos, la pièce est certainement un impératif théâtral dont l'ensemble des couleurs peint l'étonnante fresque d'une époque, sans pour autant être moindrement affectée de didactisme historique ou politique, mais en étant, à sa façon, quoi qu'on en dise, certes engagée. Ici, on joue et on s'amuse avec le temps, la mémoire, les mots et les couleurs sur la ligne perpétuelles du déséquilibre, de l'absurde dans le paradoxe du sens.

C'est aussi un formidable hommage profondément investi de la substance d'un homme et d'un artiste, une élégie qui, derrière son apparente espièglerie complice, témoigne d'un profond respect, d'une incommensurable sensibilité envers cette contribution unique.

Et surtout, au-delà du nom, de la réputation, du glamour, on sent dans cette évocation l'essence même de ce que souhaite tout artiste visuel : la capacité, hors tout, sans faux, de s'abandonner en établissant un rapport d'appréciation et de senti direct avec le créateur et son œuvre.

Certainement à voir!

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Texte par Benoît Paiement et Bernard Dion

Mise en scène par Robert Reid
Comédiens : Félixe Ross, Christian E. Roy, Christophe Rapin et Benoît Paiement
Assistance à la mise en scène et régie par Chantale Jean
Scénographie par Romain Fabre
Costumes de Marija Djordjevic
Éclairages par Mathieu Marcil
Conception sonore par Martin Bédard
Collaboration aux conceptions de Michel Verno


Salle Jean-Claude-Germain
du 13 au 31 octobre 2009

Théâtre d'Aujourd'hui
3900 rue Saint-Denis
Billetterie : 514 282 3900