Par Yves Rousseau
Avec Chroniques, Emmanuel Schwartz accouche d'un Triptyque, trois morceaux distincts mais complémentaires traçant le panorama déchiré des héritiers blessés de feu le vingtième siècle, les lendemains éclatés aux plaies sanglantes : le nihilisme sublimé dans la lumière du temps et de la vie.
Trinité trash, damnée et vibrante, l'oeuvre prend la forme du cri d'une génération campant, de x à y, sur les lendemains du grand cabaret aux neiges noires dont la fonte en espoirs de désillusions irrigua de son eau sale, quand même, la vie : une existence et une parole d'aujourd'hui, celle des enfants du millénaire, du post Cobain, les lendemains du « No Future ». Oui, encore, cette eau se jette dans le grand fleuve tortueux de la vie, qui inexorablement poursuit son cours, et encore, le jour se lève et éclaire le monde des hommes par la lumière contrastée de leurs éternelles blessures.
Trois morceaux, parallèles, antagonistes, paradoxaux et complémentaires, petits éclats de la grande fresque de la schizophrénie d'un monde et d'une époque.
I – Maxquialesyeuxsortisducoeur, mise en scène de Emmanuel Schwartz
La matière.
Enfance carencée, puis adolescence en fuite de cette région aussi étouffante que cette mère obsessionnelle, la femme en flammes. Max 16 ans, le conteur, se ramasse dans un appartement crade, la chambre-brasier, tout contre le terminus, sur Berri, avec sa copine enceinte, Lise Bourassa, la reine des dragonnes, une élégie du vide, élevée par sa soeur héroïnomane Noémie Bourassa, la dragonne-vampire. Ils y rencontrent Floyd, l'accidenté amnésique : Floyd alias Gaetan Bourassa - le gros ogre, pusher abject, cocaïnomane. Serait-ce le papa de Max, Lise et Noémi? Meurtrier parfum de tragédie Grecque...
Tragédie post-moderne, procédé épique, flux narratif éclaté quasi brechtien, bagout existentiel trash post-industriel, destroy, bordélique. Happening anarchiquement ordonné et construit dans sa déconstruction, trip halluciné , LSD existentiel, le tout pêchant par tout les excès et toutes les surcharges pour tous les niveaux du construit, en atteignant pourtant paradoxalement un climax exutoire, authentique de toutes ses humaines inégalités. Un cri, un vrai, dans l'urgence totale d'être, de dire, de vivre, une révolte, même des comédiens : le doute, le cheminement aveuglé comme mécanisme de maintient homéostatique d'une systématique mise en danger.
Omniprésente musique, de post grunge néo-Velvet Underound en spleen néo-folk urbain, jusqu'aux résurgences planantes post 60' s en « Shine On You Crazy Diamond ». Vent d'orage, grondement de fin du monde, urbanité sauvage, avec Mani en manie dans l'incarnation de cette fiévreuse animation avec didascalies lues à vitesse d'encan.
Papier kraft sur murale à graffitis, sol en toile bleue, paravent en plexiglas ondulé; cieux en blanc polyester tendu comme une voile avec mitraillage de rétro projections aux symboliques pictogrammes; vieux divan, microphone, sceaux de mixtures aux diverses couleurs d'entrailles. Schizokaleidoscopie d'accessoires et d'éléments « pitchés » en échos de réalités garrochées; éclatement dégoulinant sur déroulement de bandes de sécurité jaunes, étouffement existentiel sur carcan plastifié et fumant, « sploutchages » colorés, barbouillages enfarinés de paillettes. Formidable souk scénographique du n'importe quoi songé d'errances, retour du refoulé, éclatement d'inconscient, hyperméga acting out en anal stade de quintessentielle fécalisation intégrale de l'univers où les êtres déchirés peignent leur refus avec la substance de leur sang, et beurrent le monde de leurs excrétions de douleur d'être. À la fin, le plateau en Tomatina écarlate.
Au sommet de ce Volcan, dévalant, brûlant, impérieux, trône l' épormyable lave du texte (en climat, mais pas en style) peuplé de vampires, Gauvreau-esque abime, en verve autocanibalisante. Comme la scéno. Osmose bordélique de vérité. De reliefs crus, en coup de poing, en vallée songeuse et poétique.
Le sommeil du refus en est un profond,
où l’on peut rester longtemps,
sans jamais se confronter aux images réelles et aux couleurs drabes.
Contrairement à la plupart des gens,
j’y ai vécu sans m’en lasser
et suis véritablement devenu le grand Alexandre, Oedipe et Néron.
Je suis le maître de l’autre côté du mûr.
Dans ce rêve amyotique,
je nage dans un bocal en forme d’homme.
et passe d’un bocal à un autre avec subtilité,
afin d’admirer les poissons tropicaux qui peuplent l’autobus-aquarium qui quitte le traversier de Trois-Pistoles.
Pris dans ce formidable magma à vif, dans cette chute étourdissante, ne pouvant planter réalité et substance que dans l'intangible instabilité de ce glissement de terrain perpétuel, les comédiens évoluent dans l'urgence interpelée de danger, dans la vulnérabilité éructante de la nécessité de l'attaque de survie d'une bête traquée : marche ou crève, patauge ou enlise. Aucun reposoir, aucune tranquille assurance du repère trouvé. Le concept reste égal et fidèle à lui-même dans toutes ses rafraichissantes inégalités prenant la forme d'une vibrante authenticité, le tout se sublimant de cette formidable urgence : une marche sur irrégulière et très friable crête du risque, une ébullition sous l'adrénaline du moment. Tous y contribuent, Marc Beaupré (Max) y offre des moments de profonde humanité, celle de la quête.
Surchargé et bordélique, mais formidablement représentatif de la mélasse existentielle dans laquelle sont englués et se débattent les caractères, titubant sur le mince fil de vie tendu par leurs incommensurables blessures.
Ce n’est pas une mise en scène, c'est une mise en vertige, dans une poésie du chaos.
II – Béréniceadeuxsoeursquis’aimentpas, mise en scène d'Alice Ronfard
Lumière, ombres sur projections.
En totale rupture de ton, le deuxième mouvement parle par une verve dramatique isolée de sobriété, dans la tranquillité trouble des clairs obscurs sur guitare méditative et spleenétique. Sur la scène dépouillée, une triade de zones découpées, trois cubes de luminescence alternent leur verticalité isolée avec des éclairages en latéralité créant de dantesques jeux d'ombres en Sphinx tordu. Des projections éthérées apparaissent, en éclat de visage, de moment, et porteur, comme le reste, du texte, très mis à l'avant. Au sol, des bouquins, comme une mémoire éparpillée.
De ce monde interlope, expressionniste, murmurant, susurrant, en cri étouffé, schizoïde, dépersonnalisé, une jeune femme promène sa dualité égotique en surimpression, en joual animal : dédoublement du soi, pour ne mieux que se regarder, se trouver ou se perdre. Les bas fonds inimaginables des poqués de la vie, avec un texte en blessure. Là, un guitariste junkie, le témoin silencieux qui réplique par ses notes. Puis Bérénice, jeune femme, dans un chassé-croisé d'occupation de l'espace, une valse habitant et croisant zones, Sphinx et effets précités. Subtil. Puis son soliloque. Le jardin aux tomates illusoire parce que dans pisse pis dans marde de chat. On ne peut pas y faire pousser de l'amour. L'évanescent psy. Le roman à écrire. La maudite famille de fous. Puis le bébé.
Le propos est hachuré, frénétique, viscéral, automutilatoire, par une âme qui s'incarne bellement dans la dissociation et la dépersonnalisation, le morcellement du moi.
Trop vite sur l’autoroute,
Bérénice la bitch finie,
qui braille encore son bébé mort et enterré,
qui roule en lambeaux ouverts,
le dernier dimanche du mois de mars,
et va faire basculer son destin de marde.
Les âmes errantes qui se la coulent douce sur le highway,
vont s’en souvenir longtemps en criss que Bérénice Blaffard,
est en estie
C'est porté par Ève Pressault dans verve saisie de la réminiscence, en catatonie psychoïde, dans les poses tordues de la vie funeste, les valses tristes de douleur, et la rage bavante et contenue dans la crispation existentielle.
Une étonnante mise en scène très maîtrisée d'Alice Ronfard.
III - Je connais pas Clichy mais je m’en suis fait beaucoup de clichés, mise en scène de Jérémie Niel
Le son et la corporalité.
L'univers explose, dans un grondement de fin du monde. Puis rien. Noir. Respiration, goutte d'eau.
Puis voilà, ce nulle part de l'imaginaire, un précipice au milieu du néant.
Une semi-transparence en diagonale de plateau, révèle où élude selon l'éclairage, les deux zones de jeux ainsi isolées. Occulté par ce voile, apparaissent en clair obscur côté jardin un policier prisonnier, attaché sur une chaise, et son geôlier, un ado sans futur des banlieues parisiennes dont il utilise l'argot. On distingue leur silhouette, mais pas leur expression. Mais grâce à une amplification particulière, on entend toute la peur et la haine : les déglutissements, la respiration dans toutes ses signifiances de variations sonores. Le policier devient le catalyseur de toutes les frustrations, insécurités, blessures, et révolte contre l'autorité du jeune, qui masque mal son désarroi et sa peur sous sa bravade, ses propos injurieux et humiliant, et ses baffes. Haine sur émeute. Le policier ne se laisse pas démonter, et l'évolution de la situation, toujours inquiétante, empruntera les sentiers d'un étonnant dialogue traçant la genèse du désastre. Un jeu très incarné de Mani Soleymanlou et Pascal Contamine qui repose essentiellement sur le ton, les jeux de silhouettes et les jeux de niveau de langage en impact identitaire tribal.
En alternance, dans l'autre zone, un SDF stoïque et silencieux vêtu d'un simple slip taché de graisse de mécano, campe sur la tombe de Bernard-Marie Koltès. Là, devant, l'abreuvant d'un déluge de paroles, un touriste québécois venu se recueillir sur cette tombe (Koltès est son idole) dans l'habituelle fausse familiarité affectée. Cérébral, inhibé dans son corps, rigide, hypertrophié cognitivement, affectivement carencé, il meuble son malaise d'un paravent de babillages qui tracent sa personnalité en forme de satire de québécitude – des blocs compacts de texte casse-gueule devant occuper plusieurs pages débitées hystériquement dans un dandinement légèrement autistique, hallucinante aria de Marc Beaupré, complètement surréel dans cette incarnation de tronche en perpétuelle autoanalyse rétroactive alimentant en récurrences hystériques les cycles concentriques de son délire :
« Je ne suis pas moi-même un pratiquant de_l'homosexualité ... je ne tolèrerai pas une attitude discrimatoire envers une pratique que je ne pratique même pas eille wôô attends menute momoutte, et ça c'est assez rigolo comme locution parce que ça s'est comme figé avec le temps, le mot minute avec une exclamation, qui veut dire en fait attend une minute s'il vous plaît et momoutte qui veut dire perruque donc, minute momoutte, une vieille minute à qui on dit d'attendre encore. Non c'est pas vrai, je m'amuse, je blague, je blague, c'est vraiment juste attends une minute, c'est tout simple, mais c'est vrai que c'est tellement long des fois. C'est vrai qu'une minute parfois ça peut être long quand on se fait balancer par ses bobettes, et si on veut entrer dans la théorie dramaturgique de l'événement, c'est à dire dans une schématisation actantielle, on pourrait même dire que c'est sur ça que Koltès a travaillé toute sa vie, la minute où tu te fais brasser par tes bobettes, s'attarder à expliquer avec autant de précision la perspective du brasseur, du brassé... »
Le lien entre les deux situations apparaît progressivement, mais le révéler gâcherait le punch. Une mise en scène très maîtrisée, avec la signature particulière de Niel, qui affectionne les procédés liés à la mise en exergue de langage de corporalité et autre sons normalement éludés.
Langue cactus, existence porc-épic, communication de non-écoute, miroir déformant aux milles références trafiquées de folie, charge aveuglée de vérité au parfum de mythologie, trois univers et trois facettes d'un monde de déracinés, de plaies vivantes, de trajectoires de destins tracés et tragiques. La blessure comme moteur de l'urgence. La chute en avant et le vertige en modus vivendi.
Un tout jeune homme qui en plus de nous avoir donné de très belles présences de scène, se pointe avec une écriture émergente baroque, entière, enlevée, avec de très beaux morceaux de poésie lucide. À la jeunesse, on ne demande pas la perfection, mais la fougue, et la substance, et le goût du risque créatif. Tout est là, même le temps de vivre. Prometteur, certes.
En avant, cap sur la substantifique essence d'être, celle des intemporels drames d'une humanité, à l'abordage, pas de quartier.
Emmanuel Schwartz : et vlan dans les dents, la vie !
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En reprise dans le cadre du OFFTA, 4, 5 et 6 juin, au Théâtre La Chapelle : Billetterie : (514) 843-7738
Textes : Emmanuel Schwartz
Mises en scène : Emmanuel Schwartz, Alice Ronfard, Jérémie Niel
Interprétation : Marc Beaupré, Monia Chokri, Pascal Contamine, Émilie Gilbert, Francis La Haye, Ève Pressault, Mani Souleymanlou
Scénographie, costumes et accessoires : Julie Measroch
Environnement sonore : Francis La Haye
Lumière : Alexandre Pilon-Guay Photo
24, 25, 26, 29, 30 sept. - 1, 2, 3, 6, 7, 8, 9, 10 oct. à 19h
Théâtre La Chapelle
3700, Saint-Dominique
Billetterie : 514-843-7738
Les citations sont toutes issues des textes d'Emmanuel Schwartz





