vendredi 18 septembre 2009

Théâtre d’Aujourd’hui - Caravansérail, de Robert Claing

Par Yves Rousseau

Avec Caravansérail, Robert Claing et ses amis peignent une fresque magnifique : panorama aux teintes subtiles et contrastées du temps et du destin, formidable élégie de la vie et de l'amitié.

Crédit : Valérie Remise

La pièce, véritable espace de poétique tendresse fraternelle en quatre saisons, installe sont climat d'humour cocasse et profondément humaniste dans un léger spleen « Beaudelairien », avec ce tchékhovien petit pincement nostalgique du temps qui passe.

Las, fatigués, désillusionnés, sont Benoît et Paul, à cette étape de leur vie où, après s'être déjà réinventé moult fois, après s'être battu dans les tumultes de l'existence, ils se demandent si cela vaut bien encore la peine de continuer la rixe, plutôt que de simplement se laisser glisser dans le temps. La vieillesse bientôt cognera à la porte. Et là, en pleine canicule, au hasard d'une conversation, sur ce banc Parisien, cette solitaire quête d'un petit moment de repos se transforme en une lumineuse et profonde rencontre touchante et totalement iconoclaste entre deux étrangers, des Québécois de passage . Amitié nouvelle, projets et folie : encore une fois, recommencer, rêver, vivre...

Deux personnalités aux antipodes, évoquant tant de typiques duos comiques. Benoît, tout en éclats sensibles, magnifiés, excessifs, est un érudit professeur fraîchement retraité, légèrement misanthrope, pessimiste et grognon, mais avec le paradoxe d'un pétillant regard d'enfance, encore vivant, bouillant de verve lettrée et lumineuse, lui qui n'espérait pourtant plus grand chose de son métier et d'un bancal système éducatif : « je ne suis plus responsable de l'ignorance de qui que ce soit ». Paul, grand séducteur devant l'éternel, viveur étincelant et sensible, méditatif, est un comédien éteint par l'incessant flot de niaiseries à jouer pour la boîte à insignifiances qu'est devenu le petit écran. Sensible, torturé, il contemple tristement sa vie par le biais de ces mouches à truite (de souvenance) qu'il conçoit, avec comme matériel, des artéfacts vestimentaires ou corporels des femmes de sa vie. Écœurés, en sursis dans la fuite dans un nulle par de l'imaginaire, voilà achetée, ensemble, une vielle ferme déglinguée d'ici qui devient le lieu de toutes les renaissances, un voyage sur les ailes de liberté, dans une complicité en prises de bec revêches et maladroites de vérités et de vulnérabilités révélées, et... avec une touche de désespoir dans l'évocation de ce que jadis ils furent et qu'ils tentent, toujours, de réinventer.

Crédit : Valérie Remise
Benoît Dagenais, Paul Savoie

Enluminé par les arias de la gastronomie du terroir du verbe, en œnologiques éclats existentiels vibrants de couleurs, le texte est un festin gustatif promenant odyssée iconoclaste dans quête de sens , de Paris-plage en fantasme de Provence vinicole, jusqu'au Québec : un sommet montagnard (et une fantastique scène sur l'absence de Réponse...), et... une ruine agricole au milieu d'un champ de patate. Campé sur Dune existentielle dans désert d'errance, cette ruine à reconstruire, comme eux-mêmes, devient mythique oasis, communale auto fiction pensant blessures, Caravansérail sur la longue route de l'absurdité de la vie.

L'image est brillamment soutenue par une scénographie dépouillée et totalement au service du propos. Dominée en un arrière-plan par une Saharienne luminescence ocre, une inclinaison de sombres praticables disjoints forme une ligne d'horizon tantôt dunaire, tantôt montagnard, avec le banc de l'initiale rencontre perché sur la crête, et les antres d'individualités campées par deux chaises Van Gogh-esque opposées à cour et à jardin. La métaphore est complétée et soutenue par une musique arabisante, et l'ironie de la proposition explose en scène finale, avec une étonnante dérive ou réalité et fantaisie moyen-orientale se rejoignent, étonnamment ...

Le jeu est incarné, vibrant, sensible, sobrement évocateur, et cette façon de porter le texte dans toutes ses ironies (sur le théâtre, entre autres) et dans toutes ses tendresses complices dépasse complètement le cadre du simple travail théâtral bien fait, même convivialement. Il y a une palpable dimension de personnalisation réciproque entre texte et jeu, une profondeur d'intentions reposant sur une connaissance complice, cette forme espiègle et taquine, mais fondamentale d'affection unique à l'amitié vraie. Le bel esprit de verve tendrement caustique chargé d'humour et d'autodérision se matérialise dans la lucidité mûrie par la perspective existentielle d' un esprit lettré, mais dans une totale humilité complètement dévolue au propos. Virtuose entretien.

Devant un tel alignement des planètes, le metteur en scène Robert Bellefeuille a eu la sensibilité d'une simplicité respectueuse, sans simagrée scénique inutile, laissant la place belle au jeu, au dialogue. Tout est dans le détail, le raffinement du geste, le construit des tableaux, la suggestion. Apparente simplicité, sur raffinement exquis. Virtuose prestation dans cette façon unique d'explorer une masculine amitié dans la spirale du temps.

On vous en a assez dit, question de ne pas gâcher votre plaisir...

Caravansérail est un grand bonheur, une de ces pièces qui fait du bien, mais tellement de bien !

Oh que oui, certes du pur bonheur!

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Texte de Robert Claing
Mise en scène par Robert Bellefeuille
Comédiens : Benoît Dagenais, Paul Savoie
Assistance à la mise en scène et régie par Audrey Lamontagne
Scénographie par Jean Bard
Costumes de Linda Brunelle
Éclairages par Erwann Bernard
Musique originale de Louise Beaudoin

15 septembre au 10 octobre 2009
Théâtre d'Aujourd'hui
3900 rue Saint-Denis
Billetterie : 514 282 3900