Par Yves Rousseau
Le 30 septembre 2006 s'effondrait le viaduc de la Concorde, à Laval. Cinq morts, six blessés et une commission d'enquête plus tard tard, tout va très bien, madame la marquise, on en entend plus parler. Tout va si bien, vraiment? Dans un théâtre documentaire passionnant empruntant au journalisme d'enquête, Portes Paroles Théâtre nous révèle une réalité bien moins reluisante. Loin, la coupe aux lèvres.
Crédit : Kirk Wight
Crédit : Kirk WightQuand le théâtre met ses culottes, qu'est-ce que cela peut donner! Quand la force de vrai, du vécu, de la tragédie, de la vie s'incarne non pas par de laconiques colonnes journalistiques, mais avec tout le pouvoir évocateur, la verve dramatique et habitée de la métaphore scénique! Du théâtre documentaire, bilingue, et ça marche !
Que de niveaux d'existence, pour les réalités de cette pièce, en voici quelques-uns, les principaux :
— D'abord le factuel, la motivation à créer cette pièce : les errances connues suite aux annonciatrices chutes de morceaux du pont; une commission d'enquête qu'on présente comme semblant douteuse, percluse de potentiels conflits d'intérêts du fait de l'appartenance marquée de certains de ses membres à certains conglomérats liés au monde de la construction; des conclusions vaseuses où finalement, personne ne fut responsabilisé; puis des victimes marquées à vie pour qui on aurait rapporté, et ce, dans de principaux médias, un règlement heureux, pleinement compensé, alors qu'en fait de très modestes montants auraient été accordés par la SAAQ avec l'événement qui de surcroît aurait été traité comme un vulgaire accident de voiture, sous la règle du « No fault »!
— L'enquête : certains comédiens, membres de l'équipe ainsi que l'auteur furent impliqués dans un vaste enquête impliquant : des intervenants de la commission, des représentants de l'ingénierie des travaux publics et un contracteur anonyme là en 1970 pendant la construction. Les éléments qui en ressortent, sont parfois connus : budgets d'entretien amputés, lettre ouverte d'ingénieurs de la voirie prévoyant le désastre, ignorée. Mais on trouve également de troublants témoignages sur un grenouillage systématique qui serait lié au système d'appel d'offres et de surveillance de chantier et qui pourrait expliquer la vulnérabilité de certains ouvrages, tout cela sous une alléguée mystérieuse évaporation de tous les intervenants : pourtant, certains furent aisément retracés par l'équipe.
— La dramatisation : les comédiens impliqués dans l'enquête deviennent les personnages du documentaire. Épique, brechtienne fresque composée de textes à 90 % réels issus d'interviews, articles, rapports, dans une fumante mise en abîme déconstruisant et exposant les rouages du processus créatif : les deux « enquêteurs » sortent complètement du cadre du suspense initial digne du roman policier, dans un refus de capitaliser sur la misère humaine pour en faire un spectacle. L'intégration des langues y est plausible, dans la texture sociale naturelle de la métropolitaine montréalitée des intervenants, et dans un principe de contre effets entre le cynisme misanthropique d'une incarnation de l'auteur, en anglais, et celle optimiste d'une auto-incarnation de comédienne-enquêteuse, francophone : l'eau chaude et l'eau froide. La phase d'exposition évolue alors vers un espace d'humanité, et porte-la force du témoignage de ceux qui subirent. Mettre des mots sur une spoliation, dans un pays où jamais personne n'est responsable...
— Une métaphorique scénographie éditoriale : faire évoluer tant le président de la commission d'enquête, Pierre Marc Johnson, que les divers intéressés sous une immense dalle de béton fissurée, suspendue en menaçante oblique au milieu d'éclats d'acier issus du pont et des voitures, bref, le chaos en juxtaposition avec le contenu documentaire dramatisé : certes une puissante évocation. Recherché et soigné.
— Le contexte sonore et luminescent : éclairages en clairs-obscurs sur klaxons désespérés, expressionnisme contexte de climat et de choc, avec les scènes rythmées, découpées, scandées par les urbaines percussions du métal frappé, brossé, grinçants, le décor étant habité par ses propres tribales et menaçantes onomatopées dantesques, pavlovien rituel chamanique dans la damnation du cauchemar vivant, lasso sifflant dans la spirale du temps et de l'histoire. Troublant.
— Le jeu : l' interprétation est complètement et sobrement sur le texte, en chorus halluciné, celui de la chute, de la terre qui se dérobe dans un infernal craquement, cette même sobriété étant scandée par l'animation sulfureuse de la dyade antinomique. Importante, cette retenue, mettant en relief ce qui est contenu, le sous-texte. À ce titre, on remarque un ensemble équilibré, avec peut-être une petite réserve pour la scène du témoignage des couples de victimes, qui rompt un peu la continuité, un peu chargé dans le rendu, trop affecté. L'approche procède de la même distanciation, avec visibles changements de personnages. On est au théâtre.
Assemblez en osmose efficace, et voilà : complètement captivant, dans une formule en feuilleton, un triptyque évoluant au gré des découvertes, de l'enquête, et du dialogue politique.
À suivre!
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Texte : Annabel Soutar
Conseillère à la dramaturgie : Carole Fréchette
Metteur en scène : André Perrier
Comédiens : Stéphane Blanchette, Marie-Josée Gauthier, Maude Laurendeau-Mondoux, Paul Stewart, Brett Watson
Assistance à la mise en scène : Marie-Andrée Lemire
Scénographie : Cédric Lord
Costumes : Marie-Pier Fortier
Environnement sonore : Carlo Verdicchio
Lumières: Paul Auclair
Épisode 1 : 21 septembre au 1 octobre 2009
Épisode 2: 24 novembre au 1er décembre
Épisode 2: 11 janvier au 20 janvier, 2010
Centre Segal
5170, Chemin de la Côte-Ste-Catherine
Billetterie :514.739.7944



