Par Yves Rousseau
Avec Down from heaven, Colleen Wagner oppose animalité, individualisme versus pureté, humanité, sous un parfum de fin du monde. Civilisation et poésie contre ténèbres barbares.


Que de questions pertinentes posées par cette pièce. Suffit de regarder autour de soi, de suivre l'actualité pour constater l'état des lieux.
Mille fins du monde pour mille effondrements sociétaux : l'histoire de l'humanité est truffée de fins du monde, ou de fin d'un monde. Certains l'appellent fascisme, national-socialisme, d'autre néo-libéralisme, le monstre a mille visages, et mille noms. Peu importe où on se place dans le temps, peu importe l'élément déclencheur, la mécanique de l'éclatement d'une société civile reste étonnamment semblable d'une époque à l'autre.
Toujours les mêmes prémisses. Crise financière, chute des classes moyennes et paupérisation, concentration de la richesse et cristallisation des classes sociales, repli individualiste et retrait participatif de la vie communale; montée démagogique et d'une certaine droite, déliquescence des institutions démocratiques, corruption, corporatisme triomphant, patronage médiatique et concentration de presse, marginalisation des intellectuels. Tant d'atteintes à la structure civique vulnérabilisent. Alors, le moindre événement peut tout faire basculer. Ainsi s'écrasa la république de Weimar. Et voilà comment s'écrase ce monde d'un futur proche, suite à une pandémie.
La méthode totalitaire, dans ses variantes, se ressemble toujours : ici, suspension des droits civiques, quarantaine et déportation des malades. La maladie remplace la race. Puis rapidement, délation systématique, capos recrutés parmi ceux qui furent oubliés, marginalisés à qui on donne soudainement valorisation et pouvoir. Dehors le chaos.
Tel est la substance climatique de la pièce, tant peinte par les dialogues, que tracée par le sous-texte. Palpables prémisses dans ce monde, aujourd'hui?
La famille Braumbach, père, mère et fille de 16 ans, se voit enfermée dans les catacombes de sa richissime résidence, privée de tout, sous de fallacieux prétextes liés à la maladie. Cheater, le jardinier, maintenant nommé capitaine de la sécurité, devient le geôlier. Et c'est la jeune fille seulement qui transigera avec lui nourriture, maintenant rare (crise alimentaire...), eau, soins, tout. Ange contre démon?
Carcere duro
Non, les personnages ne sont pas envisagés avec manichéisme. Cheater porte certes la hargne des laissés pour compte, celui qui enfant ne mangeât pas toujours à sa fin, n'eut pas accès à une éducation élaborée, condamnée à la petite vie. Mais il n'est pas insensible à cette musique classique que la petite lui échange contre nourriture, ni à cette poésie dont elle l'adoucit. Il est malin, futé. Qu'eut pu être sa vie si une justice sociale adéquate lui eu donné sa chance, son espace d'humanité, et sa place, au lieu de cette vie de larbin assujetti? Mais le pouvoir qui lui est concédé amplifié par des relents d'amertume le transformera en abject mégalomane perfide. À l'opposé, les Braumbach ne sont pas des employeurs abusifs, mais furent plutôt imbus de condescendance polie face à la sous-humanité implicitement considérée de leurs instrumentaux employés. Maîtres et valets. Et simplement vivent-ils dans la tranquille et absolue assurance de leur appartenance de classe, comme si un système de victorienne fixité des rangs sociaux se matérialisait telle une nouvelle immuable réalité, dans un futur ayant concentré richesses aux mains d'un omnipotent groupuscule.
Dans le rôle des parents invraisemblablement stoïques et dissociés, (ce qui est révélateur) Bruce Dinsmore et Leni Parker croisent paradoxalement précieux et suffisance versus philosophie et pensée occidentale, dans triste bal de persiflages traçant le panorama obséquieux d'une conscience sclérosée d'immobilisme et asphyxié d'orgueil de caste : « we are not locked in, they are lock-out". Même crevant de faim, sans eau, ni lumière, les Braumbach se gargarisent de leur standing, mangeant leurs poires obtenues de justesse par la petite avec couverts complets et bien arrosé de grand Bordeaux, la secrète cave à vin adjacente étant un de leur dernier recours. Comme un monde qui ne veut pas s'ouvrir les yeux. Dans la plus terrible des communales solitude.
C'est Amelia Sargisson, tirant bien son épingle du jeu en collégienne, et Chip Chuipka, le jardinier-capo, qui matérialisent le dialogue des classes. Mlle Sargisson compose sentimentalité romantique sur innocence guindée de fille de riche, sensible, mais déjà partiellement formatée par la pensée de son univers, une Laurel Braumbach dont la candide nature sage sera poussée aux limites de l'impensable, dans une chute de l'éden vers l'infernal. Et ce démoniaque monde des désillusionnés, des laissés pour compte au regard éteint, abandonné, sera incarné bellement par Chuipka, tout en froideur verbeuse, ignoble, torve, sardonique, vénale, hypocrite : toute la substance d'un monde sans foi ou tout se marchande et rien ne se donne. Beauté et innocence coupable et bientôt perdue sur monstruosité blessée et criminelle.
Volontairement sinistre, la scénographie est enveloppée de lumières glauques, de clairs-obscurs interlopes, parfait contexte pour le propos. Côté jardin, une porte grillée et cadenassée surélevée de quelques marches diffuse une hivernale lueur crue et blafarde. Côté cour, un lugubre réduit sur lattes de plâtre : l'antre parental. Dominant le tout, un lustre évoque l'étage aussi inaccessible que la luxueuse vie passée, comme un veau d'or de la bêtise humaine. La vue en coupe permettra de superposer les réalités antinomiques de plusieurs étages, château sur prison. Ingénieux et évocateur. Outre le requiem de Mozart en entrée, et quelques opéras, la pièce est habitée de grondements explosifs et guerriers étouffés, et d'une musique en spleen pendulaire : une évocation mariant chant classique et miasmes planants empruntant aux premières mesures hypnotiques de guitare rythmique de la chanson en évocation d'apocalypse “Gimme Shelter” des Rolling Stones : comme un dantesque rappel de l'anarchie d'Altamont? La pièce s'éclate d'une sortie aussi sanglante.
Pris dans les ressorts du barbarisme et de la survie, quelle est la limite de notre humanité? Ici, chacun la trouvera.
Une métaphore ancrée dans l'actualité, et qui porte à réfléchir. Comment les choix de société d'aujourd'hui dessinent-ils le monde de demain? Jusqu'où peut-on étirer les limites de l'équité d'un contrat social avant l'éclatement?
Un portrait sans pitié. Down from heaven. It might be tomorrow...
_________________________________________________
Texte de Colleen Wagner
Mise en scène d' Alain Goulem
Comédiens : Chip Chuipka, Bruce Dinsmore, Leni Parker, Amelia Sargisson
Conception du décor et des costumes: James Lavoie
Conception de l'éclairage: David Perreault Ninacs
Conception sonore: Troy Slocum
Crédit photos : Imago Théâtre
24 septembre au 3 octobre 2009
Au Studio Hydro-Québec du Monument-National
1182, boulevard Saint-Laurent, Montréal
Billeterie: 514-871-2224
1182, boulevard Saint-Laurent, Montréal
Billeterie: 514-871-2224


