samedi 15 août 2009

La journée des Dames - Nouveau Théâtre Urbain ( NTU )

Par Yves Rousseau


Avec La journée des dames, le NTU explore un touchant petit moment de vie, de complicité et d'évasion, un entracte dans le quotidien tranquille de quatre ouvrières, une fenêtre ouverte sur leur humanité.

Crédit : Segard.tv

Le petit patelin, puis l'usine où toutes se côtoient sur le long fil du temps et de l'ennui; la chaîne d'emballage de poisson où on papote, éludant le quotidien, la grisaille, avec cette petite solidarité fragile, ces petites confidences sur ce qu'on veut bien laisser transparaître. Illusoire impression de se connaître, chacune renfrognant en son for intérieur les secrets véritables, tour d'ivoire du jardin sacré dans la communale solitude du secret.

Quatre générations, quatre femmes quatre vies habillées du paravent de l'image et des convenances : la cadette (Linda, G. Bélisle), timide, inhibée, seule et vampirisée par une mère dysfonctionnelle; la femme d'âge moyen ( Shelley, B. Paquette), cocotte viveuse, la fille de « party », la vie en décolleté plongeant, et pour qui, semble t-il, tout irait bien ; celle dans la force de l'âge, ronchonneuse célibataire depuis qu'elle largua son mari, jadis, avec sa fille bientôt partie comme centre de vie, et bien sûr parfaitement heureuse comme cela (Jan, S. Faucher); puis finalement Pearl, (B. Picard) qui prend maintenant sa retraite, pour une vie, apparemment, rangée avec son époux...

Crédit : Segard.tv
Jan, (S. Faucher), Linda (G. Bélisle) et Pearl (B. Picard)

Puis, parfois, des fenêtres s'ouvrent. Le prévisible s'illumine d'exception, et les vérités se disent et se livrent: c'est que pour fêter le départ de Pearl, voilà qu'après moult hésitations on finit par se convaincre d'aller jouer à la haute société, au « Ladys Day » du Royal Ascot, une course de chevaux impliquant les écuries royales et présidée par cette noblesse. Miroir aux alouettes, poudre aux yeux, dans ce monde superficiel, tout ce qui brille n'est certainement pas or: néanmoins, de confidences en révélations choc facilitée par l'alcool, les mésaventures rocambolesques de chacune dans ce monde de l'illusoire s'éclatent de prises de conscience. Les façades s'effritent, les étonnantes vérités s'étalent, et de cette solidarité féminine de compagnons d'armes en cette épique journée, nait pour chacune un véritable point tournant existentiel...

Crédit : Segard.tv
Pearl (B. Picard), Shelley (B. Paquette) et Jan, (S. Faucher)

Sur la scène de ce magnifique théâtre rouge tout neuf du CADM, une scénographie épurée, un réalisme minimal laisse la place belle à la convention : un montant tantôt couvert d'un comptoir devient la chaîne de montage, puis dépouillé de cette surface amovible, se révèle alors comme étant clôture de paddock ou d'écurie. À quelques accessoires près, la suggestion repose essentiellement sur quelques effets : sonores et contextuels, de costumes (assez variés) et de jeu, et d'espace. Simple, efficace, clair, accessible, (parfois un peu dénudé pour certaines scènes?) et complété par quelques éclairages atmosphériques, avec un arrière-plan en couleurs variables, et des airs de musique pop transitionnels délicieusement kitsch et enjoués. Toute la place laissée aux comédiens.

L'écriture de Amanda Whittington pourrait être ici au théâtre ce que le « confort food » est à la cuisine, ou ce que le « feel-good movie » est au cinéma. Des personnages attachants issus de la classe populaire (identification...), tout en verve truculente, dans des situations cocasses et rigolardes permettant de mettre à l'avant blessures et humanité, dans un ensemble de rebondissements en quasi-coups de théâtre supportant l'étalement des bons sentiments et le dénouement heureux.

Si les ficelles de la trame peuvent parfois paraître grosses et évidentes, c'est que l'histoire est peut-être secondaire au phénomène. Car le moment théâtral cerne un avant tout comme substance, un moment complicité attachante entre quatre protagonistes délicieuses et vibrantes, qui échappent un instant au quotidien. Un petit moment de rêve, un conte pour les grands. Il faut dire, qu’au théâtre (en terme de mode) on est relativement peut-être moins habitué aux dénouements heureux : entre l'ironie et la déconstruction des prétentions humaines de la comédie cinglante, les déchirements du drame, ou les chutes apothéotiques de la tragédie, il y a bien peu d'espace de bonheur pastoral...

Il y a, face à la mise en scène de Jean-Guy Legault, bien peu de matière à critique, à moins de vouloir s'enfarger dans les fleurs du tapis. Toujours le même terrain de jeu pour comédiens, toujours la même rigueur dans la direction, calibrée et au service de cet opus léger et divertissant, un genre (de réalisation plus conventionnelle) qu'on est pas habitué de voir dans le répertoire éclaté, urbain et métaphorique du NTU . Certes une distribution de calibre, avec des personnages dont le langage non-verbal participe étroitement de leur construction et est descriptif, comme gestus, de leur rapport avec ce contexte, global ou particulier, et initial ou emprunté.

Legault, qui a également traduit la pièce, a transformé l'argot ouvrier british en joual Tremblay-esque, ne conservant que certains éléments culturels, les noms et références de lieux originaux. Le jeu avec les sous-niveaux de langue est intéressant, passant du Québécois accentué standard, assez normatif, jusqu'au patois assaisonné, selon le genre, mais aussi l'état des personnages. On a par contre parfois l'impression d'un humour anglais éludé au profit d'un autre, plus local : la traduction idiomatique et de jeu de références ne pouvant parfois procéder que de paraphrases ou transpositions ?

Ainsi, la ronchonneuse interprétée par Sophie Faucher devient une impossible pocharde craquante sous l'effet d'une inhabituelle consommation d'alcool; langage encore plus appuyé pour la cocotte de party lorsque son masque de prétention s'effondre, puis renait autrement, avec une Brigitte Paquette solide et qui s'en donne à cœur joie. Geneviève Bélisle est convaincante dans sa façon d'habiter et de se glisser complètement dans le personnage de cette tronche un peu niaise, bonnasse, et introvertie, alors que Béatrice Picard est tout simplement fantastique, lumineuse, touchante, certes toujours un privilège de la voir sur scène. Tel un véritable caméléon, Vincent Côté complète, se glissant en moult tenues dans la peau de tous les personnages masculins, jockey, annonceur, patron et tutti quanti.

On pense tout de suite à un univers semblable à « Fleurs d'acier » de Robert Harling, (que Mme. Picard a déjà interprétée en 2003 ) comme climat, un bel instant de complicité féminine.

Un moment de théâtre agréable, non pas destiné aux seuls aficionados du milieu pointu, mais qui s'adresse à un très large public.

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Texte Amanda Whittington
Mise en scène, traduction, scénographie et éclairages et son par Jean-Guy Legault
Jeu et costumes : Geneviève Bélisle, Sophie Faucher, Brigitte Paquette, Béatrice Picard et Vincent Côté


Du 12 au 29 août 2009 à 20 h (mercredi au samedi)
Théâtre Rouge du Conservatoire d’art dramatique de Montréal
4750, avenue Henri-Julien, Montréal
Réservations : (514) 790-1245