Par Yves Rousseau
Avec As You Like It, le Repercussion Theater amène Shakespeare dans le Québec du dix-neuvième siècle, intègre la dualité linguistique à même la typologie des personnages, et la douce errance amoureuse des caractères sous la langueur estivale est bercée par du folk traditionnel.

Crédit : Repercussion Theater
D'abord l'histoire. Frederic jeune et séditieux noble, usurpe le trône ducal de son frère aîné, qui doit s'exiler dans la forêt avec quelques seigneurs fidèles. La fille de Frederic, Celia, est la meilleure amie d'une autre jeune femme, sa cousine Rosalind, qu'on tolère encore de ce fait à la cour même si étant la fille du Duc évincé. L'amoureux de cette dernière, Orlando, est le cadet de la famille de feu Sir Roland de Boys, laissé aux bons soins de son frère aîné, le perfide Oliver, qui le traite comme un domestique. Orlando se rebiffe, l'aîné le méprise, et quelques malversations plus tard, Olrando gagne miraculeusement une joute contre un lutteur de la cour où chacun des vilains l'y ayant poussé espérait l'en voir sortir occis ou estropié. Les choses se gâtent, tant à la cour pour Rosalind, qu'avec son frère pour Orlando, et tous doivent prendre l'exil, parallèlement. Rosalind, déguisée en garçon nommé Ganymede, fuit avec la fidèle Celia, attriquée en paysanne (Aliena), afin de rejoindre le vieux Duc, toutes deux accompagnées par Touchstone, l'intenable bouffon de la cour.Orlando, accompagné de son valet, Adam, maintenant dans l'entourage du vieux Duc, rêvasse et écrit des poèmes amoureux sur Rosalind, qu'il dissémine dans la forêt. Cette dernière, aussi amoureuse mais sceptique, le rencontre dans son déguisement, et continuant à se faire passer pour un garçon, met en quelque sorte malicieusement à l'épreuve la force et la pureté du sentiment de son aimé, dont elle trouva les écrits. Pour compliquer les choses, parmi les personnages colorés de cette portion pastorale, la bergère, Phebe a un béguin pour « Ganymede », au grand désespoir du grand nigaud de Silvius, son prétendant supplicatif. Même Touchstone a un oeil sur une belle, Audrey, plan menacé par Jacques, le frère médian d'Orlando. Ganymede-Rosalind, touchée par la véracité des sentiments d'Orlando et chauffée par l'enlisement de ces noeuds tortueux de rivalités amoureuses qu'elle a semé sous son déguisement, s'éclipse, et promet pour le lendemain un dénouement heureux où chacun trouvera sa chacune...
Orlando sauve son frère Oliver, qui le poursuivait, d'une bête sauvage. Ce dernier réalise sa perfidie, devient bon et reconnaissant, rencontre Aliena-Celia et en tombe amoureux. La mascarade se termine, les déguisements tombent : dans une scène heureuse de mariage communal, chacun épouse la bonne personne, et on apprend que Frédéric, suite à une rencontre mystique alors qu'il traquait son frère, a été atteint par la vérité, adopte la vie religieuse, (tout comme Jacques) et redonne le trône au vieux Duc. Happy end : Comme il vous plaira!
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Au coeur du cimetière Mont-Royal, isolé de la ville dans une magnifique clairière ceinte d'épais bosquets de sumac vinaigrier et d'arbres centenaires, voici la scène, une plate forme de six mètres carrés en bois marron disposée tel un losange avançant ses deux angles circonflexes ceints de marches vers la foule du ‘parterre’, une évocation contemporaine du Théâtre Élisabéthain ? L'arrière-scène est surmonté d'un petit pavillon de toile à fresque monochrome sépia représentant forêts et montagnes d'ici, avec trois entrées, une centrale et deux latérales. À cela s'ajoutent plusieurs passages traversant la foule, bref d'innombrables points de fuite pour une effervescente occupation de l'espace in extenso.Quittant l'Europe féodale, la pièce est ressituée ici, au dix-neuvième siècle, dans un environnement qui pourrait être celui des township de l'époque (Cantons-de-l'Est). L'idée est intéressante, puisqu'elle permet d'introduire la dualité linguistique historique de façon plausible, les personnages de la pièce ayant un nom potentiellement français devenant des Québécois. On a joué beaucoup sur les niveaux de langages et accents, comme descriptif des personnages : par exemple Le Beau, courtisan à lunette cerclée de la cour ici joué en version féminine, utilise un français ascétique, constipé et académique; Orlando, jeune homme de l'aristocratie canadienne-française, parle un français normatif souple, romanesque; les bergers utilisent un patois aux accents de ‘mémère Bouchard"; tout ce beau monde, pour ceux qui ont à le faire, s'expriment en anglais avec un accent franchouillard. On remarque le même jeu de niveau de langage pour les personnages anglais. En général, ça fonctionne bien, sauf pour le personnage du frère d'Orlando, qui déclame parfois dans un français vraisemblablement appris phonétiquement, et c'est absolument désincarné, mécanique et de surcroit inintelligible, mais heureusement, court.
Les costumes, vraiment bien, semblent découler d'une étude minutieuse des archives photographiques muséales, dans une restitution dépouillée et romancée. Hauts-de-forme, redingotes, et robes à armature pour l'aristocratie, et costume paysan évoquant le lin, la terre, s'harmonisent aux teintes sobres de la scénographie.
La chorégraphie rythmique (entre autres) occupe également une place de choix, symbolique, puissante, primale, scandée et humaine, et cette rythmique communale qui marque les étapes importantes de la pièce prend sa source au tout début, lors de la présentation des personnages et des accessoires les symbolisant, directement à partir d'une variation en duel basée sur le traditionnel martellement rapide suivi des trois coups. On est au théâtre, ailleurs.
Le niveau de jeu emprunte évidemment au romanesque, table sur des conventions simples, efficaces, mais sans trop forcer la note, ni télégraphier les effets. En ressort l'aspect presque naïf et candide de la pastorale, mais aussi l'espièglerie et la coquinerie envoûtante du marivaudage champêtre et de la douce comédie romantique.
Les dix comédiens on fort à faire, incarnant une kyrielle de personnages, avec des entrées et sorties nombreuses et très serrées, en courses périphériques effrénées pour le changement de costume, quand changement il y a: certaines scènes ne le permettant pas, on doit muter de personnage à la volée, comme par exemple l'impayable Antoine Yared devant jouer Duc et Touchstone simultanément, simplement appuyé par une convention d'accessoires et de localisation, enfilant en alternance cape pour le Duc côté cour, puis chapeau pour le fou côté jardin. Le procédé ne tarde pas à produire son effet burlesque et rigolard, mais devant ces avalanches d'incarnations rapides, l'amateur moins familier avec l'oeuvre devra faire preuve d'attention, d'autant plus qu'il y a parfois des incohérences d'âge : par exemple, Chip Chuipka, qui hérite de la fameuse tirade ‘All the world's a stage...’ en Jacques, est particulièrement délicieux, vivant et pittoresque, mais n'aurait-il pas dû jouer le Duc d'âge mûr?
Aurélie Morgane, multiplie habilement les genres, de la courtisane coincée à la bergère salace pleine de bonhomie, idem pour Pierre-Yves Cardinal-David, en jeune premier ou en paysan; Laurence Dauphinais incarne la belle amoureuse avec aplomb et énergie, et souligne son Ganymede aux traits grossis par jeu potache, bon enfant . Daniel Giverin est efficace, truculent, particulièrement en nigaud. Le reste de la distribution complète de façon adéquate, mais avec un jeu peut-être parfois un peu plus en retrait, moins incarné dans l'essence climatique du propos.
La chimie opère, la mécanique est en train de s’huiler, l'adaptation (de contexte) est originale : on fini par se laisse entraîner dans cet univers doux , suave et musical, sous la langueur estivale.
Tout à fait agréable, pour les 7 à 77 ans, une soirée complète de théâtre à la belle étoile : celle de l'insaisissable et intemporelle substance shakespearienne.
C'est gratuit, mais on peut faire un don sur place.
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Texte de William Shakespeare
Mise en scène de Paul Hopkins
Scénographie et costumes par James Lavoie
Musique par Mike Hopkins
Choregraphie par ZEUGMA
Comédiens : Laury Allman, Megan Bradley, Pierre-Yves Cardinal-David, Chip Chuipka, Laurence Dauphinais, Daniel Giverin, Mike Hopkins, Aurélie Morgane, Ken Rillo et Antoine Yared.
http://www.repercussiontheatre.com
