mercredi 1 juillet 2009

Les Aventures de Lagardère - La Roulotte

Par Yves Rousseau

Depuis 1953 La Roulotte sillonne les parcs de la ville et offre des spectacles de théâtre gratuits joués par de jeunes finissants du Conservatoire d'art dramatique de Montréal, et de l'École nationale de théâtre. La tradition se poursuit.


Devant vous, dans ce parc, la voilà, cette mythique roulotte. Pourtant, ainsi habillée, point de remorque visible, mais plutôt une surélevée scène principale large d'environ six mètres, et qui avec ses praticables déployés doit au proscenium en faire presque le double. À cour et à jardin, tels des pilastres, deux beiges pyramides tronquées inversées encadrent l'ensemble, arborant des esquisses de faubourgs d'époque. En arrière-plan, une bande supérieure bourgogne traverse horizontalement un univers ( d'une esthétique assez particulière ) imprégné de vert bouteille le tout complété par quelques draperies et pendrioches s'y harmonisant. Toujours dans les mêmes tons, la toiture déambulatoire de l'unité est ceinte d'une massive rambarde elle-même surmontée de cinq aériennes voilures réparties en largeur, en angle ouvert face public. Les nombreux points de fuite sont intensivement exploités, permettant des entrées et sorties à brûle-pourpoint dans une occupation de l'espace intégrale, très éclatée et animée.

L'histoire (adaptée) est simple, directe. Le loyal et preux duc Philippe de Nevers épouse secrètement la jeune et pure Blanche de Caylus, qui lui donne une fille, Aurore. Il s'attire ainsi l'ire de son cousin et unique héritier, le perfide et ignominieux prince de Gonzague qui jaloux, manigance avec son bras droit, l'infâme et ignoble Peyrolles, son assassinat afin de lui prendre fortune et épouse. L'ami de Nevers, le pur, frondeur et courageux Lagardère, orphelin et fine lame élevée par un maître d'armes, le bon et viveur Passepoil, tente de contrer le complot. Mais Nevers est lâchement assassiné, de dos. Laguardère, réussi à marquer cet agresseur masqué à la main afin de pouvoir le retrouver, avant de devoir prendre la fuite avec le bébé, Aurore, poursuivit et traqué par Peyrolles, et ses sbires. Accueilli par une troupe ambulante, il s'y cache et y devient même comédien, et ce jusqu'à ce que la petite atteigne ses dix-huit ans. Sonne alors l'heure de la vengeance et de la vérité, pour Gonzague, qui, fin parleur, épousa la convoitée Blanche , lui faisant croire à la mort tragique et fortuite de son époux et de sa fille. Survient alors un mystérieux bossu, puis les têtes commencent à tomber...

Par le ton et la forme, sur la scène en gentille bonbonnière (mais beaucoup sobrement que pour d'autres années) aux couleurs pour le moins atypiques, se transpose une substance théâtrale qui emprunte certes à l'épopée fantasque, romanesque et héroïque du roman de cape et d'épée, mais aussi au climat potache, en clin d'œil complice et bon enfant du guignol : le plateau comme un grand castelet pour marionnettes vivantes. L'influence de la Commedia dell'arte est omniprésente, mais dans une version épurée de ses grivoiseries. Ainsi, pour les caractères masqués, le bon Passepoil et l'infâme Peyrolles, semblent grosso modo évoquer Arlecchino et Brighella, avec parfois une touche d'Il Capitano; l'astucieux et rusé bossu a tout du caméléon de Pulcinella; puis les pleutres soudards sont, bien entendu, des zannis d'une incommensurable bêtise. À partir de la prémisse idyllique entre le duc Philippe de Nevers et Blanche de Caylus les amoureux (bien sûr non masqués) Lagardère et Aurore-la-jeune-femme prennent le relai et développent l'habituelle romance des jeunes premiers.

Finalement, la troupe ambulante de comédiens servant de refuge à Lagardère offre de colorés moments de théâtre dans le théâtre, et ajoutent à la présence narrative ambiante , très soulignés afin de faciliter le suivi. S’il y a certes de nombreuses scènes de combats à l'épée offrant de belles chorégraphies, on élude la violence à partir de systématiques élans de dédramatisation : les tués « meurent » en éclats clownesques complices, et même parfois, s'enfuient en épouvante et reviennent un instant plus tard incarner d'autres de leurs semblables. De plus, comme choix d'approche, la convention théâtrale est aussi autrement exposée, car la pièce, très rythmée dans une succession fiévreuse d'entrées et sorties, oblige les cinq comédiens à de nombreux changements de costumes et de caractères, et si certains peuvent se faire commodément par un tour éclair en coulisse, d'autres par obligation se font directement sur scène, exposant la mécanique théâtrale en offrant une saveur encore plus rocambolesque et cabotine. On touche même parfois au burlesque, avec, entre autres, agonies et fausses morts répétitives « rembobinées » et rejouées en variation.

Si cette précision et ce rythme nécessaires semblent encore légèrement en rodage, l'ensemble atteint déjà un niveau plausible, plus rarement échevelé, avec un palpable compromis pour accommoder un public familial en fonction d'une double contrainte: ne pas perdre ou ennuyer les petits avec une adaptation pour les grands, et conserver l'attention des adultes : certains pourront se demander à quel tranche de public cela s'adresse. La pièce est en train de trouver son ton et son dosage entre vraisemblable versus déconstruction et clin d'œil, puis entre effet comique contre surcharge et cabotinage. La taille de la fresque reste imposante, et le défi relevé, de taille.

Si les personnages sont particulièrement archétypaux, et rendu avec ce jeu grossi typiquement adapté à la spatialité du spectacle en plein air, le caractère d'Aurore est ici éminemment émancipé, volontaire et moderne : elle se bat à l'épée et défait plusieurs vilains, et vend chèrement sa peau. À l'intérieur des règles du genre et des frontières du concept (jouant avec la valse-cliché), les jeunes comédiens font preuve d'une intarissable énergie et d'aplomb en défendant les personnages (dans ce qu'ils permettent) avec festive verve, et expression d'une énergie marquée.

Les costumes et masques sont magnifiques et vivants, avec parfois une touche caricaturale, comme ces blanches perruques vertigineuses d'un synthétique quasi psychédélique qu'on enfile au vu en même temps que le personnage. La musique en jazz manouche Django Reinhardt-esque ponctue efficacement les scènes et se marie parfaitement au rythme.

Une amusante œuvre en progression, intéressante, et qui s'adresse à tous.
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Du 30 juin au 20 août , le spectacle se promène dans les parcs de Montréal, un total de 49 représentations


Comédiens: Patrick Dupuis, Alexandre Landry, Stéphanie Massicotte-Germain, Alice Pascual et Francis-William Rhéaume.

Adaptation et mise en scène par Frédéric Bélanger
Assistance à la mise en scène par Annie Lalande
Conception des décors par Loïc Lacroix Hoy
Conception des costumes par Lindsay Westbrook
Conception des masques par Louise Lapointe
Conception de la bande sonore par Olivier Gaudet-Savard