Par Yves Rousseau
Avec le Nid, les ailes brûlantes de l'ironie s'envolent vers les cieux incandescents d'un couple déchu, délicieusement boiteux sans sa béquille ornithologique...
Crédit : Justin Laramée
Tout se passe dans les vestiges d'une habitation qui fut ravagée par le feu , comme lieu d'évocation en flash-back de la genèse d'une flamme passionnelle qui brûla jusqu'à ce que tout se consume : amour, maison et raison. La passion est volatile, l'esprit aussi, et comme vol de Phoenix sur soleil incandescent, l'idylle plane dans les vents changeants du temps, comme un apothéotique tourbillon fiévreux et inflammable s'embrasant d'une étincelle de folie absolutiste et ardente : pour ne mieux que renaitre de ses cendres.Dans les ruines incendiées de leur vie, deux ornithologues volent au-dessus des paysages de leurs passions. Funambules de l'inconditionnel sifflant et emplumé, les voilà juchés seuls au monde sur l'isolé perchoir de nidification où couve le tison d'une viscérale obnubilation pour tout ce qui vole et a un bec. Tout cela comme sublimation totale, exutoire et sans condition de leur relation : l'univers, le langage, les moeurs des oiseaux — d'abord comme dimension transactionnelle et projective — puis jusqu'à en basculer dans une iconoclaste symbiose délicieusement pathétique.
Une délirante allégorie truffée de références, métaphores et jeux de mots liés au monde des volatiles, aussi éclatée et truculente dans sa matière que cette volière d'oiseaux à l'esprit blessé dont s'occupait la belle, en quelque sorte une psychologue animalière : oiseau schizo, mégalo, personnalités multiples, dissociée, hypocondriaque, et tutti quanti. Belle odyssée absurde avec nos olibrius campés, là dans ces ruines, dans les restes de ce qui fût, avec ces éclats de vie se matérialisant en tourbillons : de la rencontre initiale, en séance d'observation en milieu naturel, en passant par l'ironie de la vie quotidienne avec cette rétive, capricieuse et envahissante corneille recueillie et domestiquée, jusqu'à l'éclatement final, enfin presque...
Le jeu, riche et impeccable, est profondément incarné, étroitement orienté dans une occupation de l'espace avec une gestuelle en évocation et dérision métaphoriques, comme pour, entres autres, cette scène de drague ou l'homme, en universitaire un peu imbu et prétentieux, s'adonne à une cour calquée sur les comportements nuptiaux d'un paon ou autres volatiles orgueilleux en quête d'une femelle. Les manipulations sont fantastiques et la façon dont on arrive à et suggérer et donner vie à cette corneille, (entre autres) à partir de rien, est particulièrement évocatrice. Il y a des moments d'expression à couper le souffle.
La scénographie est très soignée, et les photos de presse en donnent un bel aperçu: devant ce baroque composé d'artéfacts évocateurs, on oublie complètement l'exigüité de cette scène de cinq mètres par trois, qui devient de facto un immense territoire de l'imaginaire. Les costumes bigarrés, bas de pyjamas sur haut en évocation de tenue jardinage grano plein-air, et ces visages et membres couverts de suie (pas sur les photos) sont indéniablement parfaitement dans le ton, tout comme cette trame sonore atypique souvent en contre-effet impliquant parfois clavecin et clarinette basse.
En lecture (Festival du Jamais Lu 2008) je notais : le texte, lumineux, truculent, coulant, intelligent et particulièrement rythmé est un délice de répliques du tac au tac, on pense un peu à l'absurdité de Ionesco, et à la verve imagée de Guy Beausoleil, avec cette façon de faire flèche de tout bois (en terme d'atmosphères), avec délicatesse, mais ironie, à partir d'un univers thématique et référentiel. C'est toujours vrai, et le texte ainsi habillé par l'ensemble prend bellement vie, mais tout en étant peut-être un peu moins à l'avant. C'est qu'afin de rendre la folie de cet l'univers, on a peuplé la plaine du propos initial, d'une forêt de cris d'oiseaux : les comédiens y excellent à les évoquer par la voix et par les multiples appeaux utilisés, avec en plus un appui ambiant issu de la sonorisation : il y a peut-être une légère surcharge d'effets, à quelques moments (surtout dramatiques) au détriment du texte.
Mais ne vous leurrez pas : Le Nid est une pièce particulièrement amusante, une habile tragicomédie riche et délirante - ça oui ! Côtoyant l'ironie et la verve hallucinée de plumes, il y a de superbes moments de jeu et d'émotion.
À voir!
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Texte, mise en scène et interprétation : Félix Beaulieu-Duchesneau et Sandrine Cloutier
Musique : Benoît Côté
Conseiller à la création : Jacques Laroche
Scénographie de Josée Bergeron-Proulx
Éclairage par Erwann Bernard
Les 10, 12,17, 18, 19 et 31 mai, 1er, 2, 7, 8, 9, 14, 15 et 16 juin 2009
À La Petite Licorne, 4559 Papineau
Billetterie : 514-523-2246