jeudi 21 mai 2009

La Naissance de Superman - Putto Machine

Par Yves Rousseau


Fiévreux récit de vie en blessures portées et assumées dans toutes les teintes sombres et éclatantes du destin : du combat du quotidien dans le nulle part des banlieues tièdes et grises, en passant par la souffrance ordinaire, celle de l'enfance en marge et de la jeunesse en errance, jusqu'à l'éclatement, adulte, surfant sur les vagues de la réconciliation, de la réalisation et de l'authenticité.

Crédit : Madeleine Marcil

En plan latéral, sous de lumineux halos, deux bustes sont suspendus — celui côté jardin porte une tenue de ville - l'autre, à cour, a tout du punching bag (représentant l'autre ?) : plus tard la passion dessus s’y jettera. Puis un petit praticable-coffre-rouli-roulant rouge – la folie, la fuite et la défiance , elles , surferont dessus. Au centre-top, un petit écran de projection (nombreuses). Finalement, trônant et dominant l'ensemble, un cube rotatoire (oui, on va le faire tourner, comme transitions) ouvert, face scène, avec fond opposé en semi-transparence (oui, il va y avoir quelques jeux d'ombres) avec l'intérieur en effet de perspective. De blafards néons encadrent, au sol, l'aire de jeu. Comme la tenue de Superman, les éclairages sont essentiellement le fruit de gélatines rouges et bleues. Dantesque univers .

Sous un sourd mantra scifi inquiétant, en bleuté lumière, dominé par un globe terrestre en rotation par jump-cut, technotronique, surréel, le voilà : les articulations couvertes de bandelettes blanches, comme un combattant ultime, vêtu en paradoxe de dénuement d'un jump-suit gaminet-caleçon rouge ou bleu, là, au sein de ce monolithe de claustrophobique quadrature existentielle: écrasé, contenu, luttant contres ces arrêtes de frontières de vie, de blessures en résilience. Un tout jeune homme.

Puis la parole vibre, stoïque, sensible, confirme le destin bleuté et en trace la genèse...

D'abord, petit, un patelin, puis des parents prolétaires au tempérament artistique: mère volontaire, hyperactive, verbeuse, père musicien et émule d'Elvis (à ses heures) discret, silencieux.

Ce qu’ils ignoraient tous les deux c’est qu’en unissant ce minuscule_ovule et ce microscopique_spermatozoïde, ils inscrivaient là une grande partie de ce que je suis; qu’en unissant leur hypersensibilité, leurs peurs et leur angoisse, ils dessinaient déjà mes contours.

Puis, enfance en retrait, parfois souffrante, incapacité sportive, cruauté et humiliation de la cour d'école et des joutes compétitives, avec de surcroit persécution et_abus de la fratrie. Alors, le petit ne comprend pas, ou ne comprend plus les autres. Maladroit, anxieux, timide. Alors, essayer de se rendre invisible, se tenir à l'écart dans un isolement en boulimie de livres, de dessin et de musique : cet âge fragile où on développe une conscience de soi et des autres — et, justement, surtout du regard que ces mêmes autres portent sur nous — des nœuds qui peuvent être trainés longtemps...

Les moqueries, coups de coude, jambettes, coups de poing m’amenaient à me cacher davantage dans le petit creux de la solitude; à m’y lover confortablement. Je devenais un mini Jean-Marie “(NDLR - Jean-Marie est le nom du papa).


Crédit : Madeleine Marcil
Ensuite, fin enfance, vie modeste, monoparentalité maternelle surchargée : l'inévitable déchirement subi par toute une génération. En voix superposées, sous les jeux d'ombres du temps qui nargue, les journée trop courtes, la fatigue ordinaire, la solitude de la routine abrutissante — dans la récurrence du quotidien anonyme où chacun meuble sa détresse comme il le peut.

La mère :
Lever à 6 h. Me préparer. Lever les gars. Déjeuner en vitesse. Reconduire le petit chez la gardienne. 1h20 de transport en commun; bureau à 8 h 30. Lunch à 12 h : acheter des nouveaux souliers pour les gars, passer chez le nettoyeur. 4 h 30, 1 h de transport en commun. Aller chercher le petit chez la gardienne. Passer à l’épicerie. Préparer le souper. Aider le petit avec ses devoirs. Lavage. Donner le bain au petit. Faire les lunchs pour demain. Aller voir papa à l’hôpital. Appeler le notaire pour la succession de maman. Prendre r-v au garage pour l’auto.

M :
On fait tous notre possible pour garder la tête hors de l’eau. On se trouve une bouée de sauvetage en période de crise. Ma mère s’est sauvée de la noyade en se réfugiant dans le liquide.

En paradoxe, la vulnérabilité de l'enfance blessée et de la sensibilité déchirante revêt l'armure adolescente de l'ascétisme et de l'activisme, en héroïque costume existentiel d'auto-contrôle : devenir son propre super héros, se forger sa propre supermanesque armure de vie en s'auto-conditionnant d'un incantatoire leitmotiv obsessionnel...

Rien donner
Rien montrer
Pas de faiblesse
Jamais de faiblesse...

Crédit : Madeleine Marcil

Les stations de la croix portée sont scandées de dérives de marionnette avec professeur omniscient, dans des mises en relation ironique avec la genèse audio-visuelle potache du personnage de Superman. Une réflexion induite, non-pas explicite, mais imprégnée dans le propos : pourrait évoquer implicitement (par contre-effet ironique) en terme de réflexion sur l'identité masculine ce que ‘Du côté des petites filles’ de Elena Gianini Belotti souleva pour l'identité féminine.

Mais voilà, l’éclatement : l'amour, la pire chose qui peut arriver à un héros, dit-on — mais aussi sa plus grande salvation. Un brin de romantisme...

L'occupation de l'espace, avec une féline souplesse, passe par le stoïcisme du témoignage frontal et/ou de la voix hors champ, jusqu'à d'évanescents éclats poétiques en kata ballet-breakdance, exutoires, sentis, accompagnés de gestuelle narrative métaphorique. La trame sonore et les projections, très élaborées, prennent la dimension d'un quasi deuxième personnage, une présence importante, mais subtile, moodé, asynchrone ou cadencé en soutient ou en contre-effet, aux mantraesque racines pop, et un peu jazz, un imprévisible tango d'intentions se mariant à la perfection à cet expressionnisme cubiste médiatico-iconoclaste post-industriel épuré.

Très incarné, pas trop personnalisé, juste assez, dans un puissant mélange avec les dérives en alternance - une conceptualisation éclatée et ironique : on évite facilement le ton du pathos, le mélo biographique, avec une teneur de propos ferme, celui du témoignage d'un survivant. L'ensemble implique une dimension universelle, on élude de piège de l'art thérapie : comment chaque GiJoe trouve sa façon d'être un homme, en sublimant le fardeau du mythe identificateur par une humanité triomphante. Faire la paix, être en paix, et... vivre.

Crédit : Madeleine Marcil
Je suis né de l’union d’une femme extravertie qui avait le don de la culpabilité et d’un homme discret qui portait la peur comme un complet trois-pièces. Je suis surtout le microbe-fruit d’une femme colorée et généreuse et d’un homme doux et réfléchi qui m’ont poussé dans la seule direction où je devais aller. La mienne.

Certainement une étonnante réalisation, soignée, et un beau moment de théâtre, dans la force de la vulnérabilité, de l'ouverture, et, surtout, du choix de la vie.

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Une production de Putto Machine

Tous les extraits cités proviennent de la pièce La Naissance de Superman, et ne peuvent êtres reproduits sans autorisation de l'auteur.

Texte, mise en scène et interprétation par Mathieu Leroux
Assistance à la mise en scène par Antoine Touchette
Éclairages et direction technique de David-Alexandre Chabot
Composition sonore de Steve Lalonde
Scénographie par David-Alexandre Chabot, Mathieu Leroux
Conception vidéo et graphique par Maxime Labonté-Valiquette
Costumes et accessoires par Isabelle Chrétien, Mathieu Leroux
Direction de production de Gabrielle Néron


19 au 30 mai 2009
mardi au samedi à 20:00
À la Caserne Letourneux - 411, avenue Letourneux (angle Notre-Dame Est)
Billetterie 514 848.9696

www.puttomachine.com