Par Yves Rousseau
Festival du Jamais Lu, rendez-vous annuel entièrement dédié à la mise en lecture de créations théâtrales nouvelles - soirée du vendredi 8 mai.
Après s’être signalé avec le très beau texte de « J’aurai voulu crever » qui vient tout juste d’être monté, Marc-Antoine Cyr, un des principaux talents de la relève, récidive avec « Quand tu seras un homme ». Ça parle de mort, de déchirement, de cahoteuse passation, de vie, d’identité, sur un ton parfois ironique et iconoclaste…
Au milieu d’un pré, dans son lit, sous un arbre immense pourvu des profondes racines du temps, son arbre, Benito le grand-père attend la mort avec une fatalité ironique et remplie de bonhomie : mais elle ne vient pas. Oh, ce n’est pas faute de bonne volonté, il a même préparé poème et hommage posthume, mais voilà, il vit toujours, au grand dam de sa fille acariâtre Nora, qui l’enquiquine, et attend impatiemment que tout soit finit. Le climat face à la mort : triste et joyeuse fête, relation avec la mort un peu typique de la culture mexicaine.
Au milieu d’un pré, dans son lit, sous un arbre immense pourvu des profondes racines du temps, son arbre, Benito le grand-père attend la mort avec une fatalité ironique et remplie de bonhomie : mais elle ne vient pas. Oh, ce n’est pas faute de bonne volonté, il a même préparé poème et hommage posthume, mais voilà, il vit toujours, au grand dam de sa fille acariâtre Nora, qui l’enquiquine, et attend impatiemment que tout soit finit. Le climat face à la mort : triste et joyeuse fête, relation avec la mort un peu typique de la culture mexicaine.
Benito – Quoi elle est pas belle ma nuit? La dernière. Ma dernière nuit dans vos mémoires.
Ça vous fera quelque chose à raconter…
(À Alejandro) joue-toi! Música por favor!
Nora – Parce que quand on dit « le soir de ma mort »
Quand on dit ça on s’arrange pour au moins un peu mourir. On s’arrange.
Parce que moi sinon autrement.
Benito – Mais c’est qui celle-là? Fille ingrate! Coincée du cul!
Nora – Alors, cette fois, ça meurt ou ça meurt pas?
Benito – Crotte de fille!
Nora – Ça meurt pas. Bonne nuit
Elle s’éloigne vers la maison
Benito – Je mourrai comme je le décide! Je mourrai fier! Mieux que personne je mourrai!
Cet ailleurs de l’imaginaire poétique et suave ou flotte l’âme du poète Pablo Neruda, est aussi habité par son petit fils, Sam, pour qui la cour de récréation est un enfer de persécution, et un voisin guitariste, pour enrober le départ de musique. Au milieu de l’absurdité des prises de bec rocambolesque avec tous et la maman, c’est l’heure, malgré une complicité mouvante et rebondissante, de la (non?) transmission entre Sam et Benito.
Benito – Quand je mourrai. Petit. Frappe ta poitrine. Pousse des cris.
Appelle les oiseaux.
Agite des drapeaux noirs. Chante des sanglots.
Écris mon nom quelque part sur une pierre.
Après moi c’est toute l’époque qui change. Puisque je ne serai plus.
Quand je serai parti vous parlerez encore de moi.
Toutes les nuits après moi.
Hein petit homme ?
Regarde-moi.
Regarde.
Sam – Est-ce que je t’avais des frères ou des sœurs toi Grand-père?
Des fois je me dis es fois ça serait plus facile si j’avais un frère.
Un frère pour être pas tout seul pour savoir où on est.
Mais là j’ai personne. J’ai personne et je me dis : j’aurai même pas de neveu ou de nièce
plus tard il y aura pas d’enfants après moi autour de moi
Personne pour m’appeler Oncle Sam
J’aurai aimé ça un jour que quelqu’un m’appelle Oncle Sam.
Benito – T’es vraiment le dernier des cons toi.
Sam – Quoi qu’est-ce que.
Benito – Vraiment le dernier des derniers.
Sam ne répond pas, il part vers la maison.
Benito, resté seul – C’est là qu’on meurt.
Quand on est plus le roi pour personne.
En plus de truculents dialogues parfois coulants de vie, parfois cahoteux d’onomatopées existentielles, le texte est riche de splendides arias. Je ne peux résister à vous citer celle-ci, et le texte, imaginez, en recèle plusieurs :
Benito – Je suis mort plusieurs fois
À ma naissance, je suis mort. À San Pedro.
Ma mère ne voulait pas de moi.
Je suis mort de faim plusieurs fois. Des miettes sur la table.
Des coups de feu dans la cour. Trop près. Ne plus rester là.
Morte l’innocence. Franchir le mur. Mort le pays qui s’efface en arrière.
Je ne serai plus le fils de personne.
On peut mourir plusieurs fois.
On croit que le cœur va manquer.
Que les coups vont l’abattre. Qu’il ne battra plus quand il aura épuisé les larmes.
Mais on peut lui asséner des coups au cœur. Mille morts.
Il bat encore. Il repousse il recommence.
La vie c’est se battre quand le cœur ne s’arrête pas. C’est compter les coups.
Tout meurt, il faut bien. L’amour. Le courage. Le souvenir. L’absence.
Partir. Refaire sa vie morte. Un ailleurs meilleur. Ça n’existe pas.
Mais le cœur survit. Boum boum boum boum.
La vie c’est compter les coups.
Le cœur cogne encore. Cogne encore. Cogne il cogne.
Le cœur est interminable.
L’angoisse devient un cœur au ventre. Devient réelle.
On porte enfin sa mort en soi après l’avoir tellement subie.
Le dos se plie avec l’âge on traîne mille cadavres de soi derrière.
Les anciens savaient. D’où ils venaient. Pourquoi être là.
Mais nous autres nous d’après on ne sait rien.
On a oublié de leur demander
Nous ne savons pas.
Accrocher des lumières dans son jardin. Des lumières comme avant.
Pays qu’on se fait.
Mais comme avant c’est mort c’est jamais plus comme ça.
Et puis après. Ceux d’après.
Les saisons changent sans nous.
Mourir enfin, pour de bon.
Silence je vous prie
Cette fin, en évocation du Pido Silencio de Pablo Neruda! Voilà, rendu ici, tout commentaire sur le texte est maintenant superflu…
Une oeuvre présentée dans le volet jeunesse du festival, devant un public du primaire, qui avait été préparé, semble-t-il, en classe par rencontre d’auteur. En lecture les comédiens qui n’avaient eu que peu de temps pour s’approprier l’esprit de douce ironie existentielle et la substance poétique du texte, ont pourtant été relativement correct, mais le stoïcisme relatif de ce public sage et discipliné amène à se demander si le texte, magnifique, ne correspondrait pas plutôt à un public plus âgé, et même adulte?
Certainement un texte des plus prometteur : quelque chose dans l'air murmure que Marc-Antoine Cyr n'a pas fini de nous étonner!
Une oeuvre présentée dans le volet jeunesse du festival, devant un public du primaire, qui avait été préparé, semble-t-il, en classe par rencontre d’auteur. En lecture les comédiens qui n’avaient eu que peu de temps pour s’approprier l’esprit de douce ironie existentielle et la substance poétique du texte, ont pourtant été relativement correct, mais le stoïcisme relatif de ce public sage et discipliné amène à se demander si le texte, magnifique, ne correspondrait pas plutôt à un public plus âgé, et même adulte?
Certainement un texte des plus prometteur : quelque chose dans l'air murmure que Marc-Antoine Cyr n'a pas fini de nous étonner!
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Texte de Marc-Antoine Cyr
Tous les extraits proviennent de la pièce Quand tu seras un homme, sont une courtoisie de l'auteur, et ne peuvent êtres reproduits sans autorisation.
Distribution : Alexia Bürger, Marie Charlebois, Denis Gravereaux, Jacques Laroche et Benoît McGinnis
Le Festival du Jamais Lu 2009, du 1er au 9 mai, se déroule principalement à deux endroits distincts :
Aux Zécuries — 7285, rue Chabot — volet théâtre jeunesse
O Patro Vys — 356, avenue du Mont-Royal Est — volet régulier
Billeterie - 514-844-1811