mardi 5 mai 2009

Festival du Jamais Lu 2009 — dimanche 3 mai — Ce Samedi il pleuvait, d'Annick Lefebvre


Par Yves Rousseau

Festival du Jamais Lu, rendez-vous annuel entièrement dédié à la mise en lecture de créations théâtrales nouvelles - dimanche 3 mai.


Il y a un couple éclaté, puis un procès pour la garde d'un chien! Des jumeaux hétérozygotes synchronisés. La banlieue auto canibalisante. Une walkyrie de la finance et mère désincarnée, puis un plouc lucide et largué avec un cadavre de Doberman. Et des machines à slush, des blocs Lego et de la barbe à papa. En enfance et en âge adulte. Puis une tonne et demie d'ironie. Et ça continue. La vie quoi. Voilà l'univers de Annick Lefebvre, une jeune auteur formée entre autres auprès de Wajdi Mouawad, et diplomée de l’UQÀM en critique et dramaturgie.

Examinons par éclats représentatifs, mais surtout pas exhaustifs, ce texte :

_______________

Alors là, vraiment, voilà certainement un univers complètement délirant d'ironie, de satire décapante. Élégie acide en jeu de valse cliché d'une américanité sordidement drôle, sur fond  de sauce 450, de défusions et autres banlieusardises : « labelisation » existentielle, identité en forme de marque de commerce avec l'essence d'être qui se transmute dans un paraître avec idéologie issue d'un consumérisme conceptuel confortant : image fabriquée, révolutionnaire de sous-sol climatisé, Che Guevara de centre d'achat, téteux et autres poseurs en tout genre. Mais dans l'autoconscience absolue de ce qu'ils sont, et dans leur vérité, et dans leur mensonge. En grands soliloques en jump cut d'époque de vie, ils nous garrochent en pleine face l'essence même de leur substantifique dérisoire humanité et de leur cri de révolte, mais, en plus, en se sachant vendus, guidounes et récupérés d'avance. Comme la version Woody Allenesque (par la verve) ascendant drame social québécois du texte Vu d'ici de Mathieu Arsenault, la même grosse claque en pleine gueule, un cri d'alarme en forme de « réveillez-vous », rempli d'auto dérision identitaire. Extrait : Julie, un des personnages, une bibitte d'UQÀM...

« ...Je suis une Julie, ce sera toujours la norme, mais j’souhaite m’extraire de la masse. Provoquer. J’ai des dreads, des collants multicolores, des jupes imprimées et de grands foulards 4 saisons autour du cou. Et pis j’sors avec Dan, déjà j’me sacrifie pour l’humanité! J’suis réactionnaire, j’ai des idées. Écologiques, progressistes, biologiques, naturalistes, artistiques et équitables. J’ferais pas d’mal à un arbre, une mouche à chevreuil qui t’dévore tout rond, un nid d’poule du Montréal urbain, un troupeau d’bisons sauvages, un givré joueur de djembé aux « Tam-tams» sur la montagne. J’m’insurgerais-hystériquement-en-grimpant d’ins-rideaux pour la défense d’un élevage de poulets pas d’becs prêts à s’faire frire par le Colonel Sanders chez Kentucky, d’un bébé phoque adopté par Brigitte Bardot, d’une démocratie bafouée dans un bled perdu d’Afrique du Nord. J’dirais jamais non à une soirée d’art-performance déjantée, une escapade à vélo par une journée de moins 27 degrés Celsius facteur vent exclu, un voyage sur le pouce jusqu’au Nunavut, un trip à plusieurs sur des vieux succès d’Harmonium, un pique-nique en bohème sur une pelouse parisienne interdite ou une soirée à refaire le monde à l’Utopik, métro Berri... »


Le même traitement est appliqué aux divers personnages de toutes allégeances et tendances. Il y a la mère superwoman bourgeoise carriériste névrosée qui rêve de transmettre succès boursiers à ses enfants comme lait de mamelle à nourrisson, face au schisme des générations :

«...Les enfants sont tellement dépourvus de valeur monétaire que c’en est sidérant. Pas moyen d’les faire coter en bourse, et ce, malgré leurs capacités cognitives hors-normes. Quelle honte. Dix ans que j’essaie d’les faire déroger de leurs blocs Lego en leur offrant des actions phares, dignes de leur assurer un avenir florissant. “Les enfants, les enfants, les enfants, c’est Pâques, Noël, l’Assomption, le Jour du Souvenir, la St-Patrick, la fête des Pères, le début du ramadan, j’vous ai acheté chacun 5000 actions.” Seulement, mettez ma double progéniture devant un portefeuille à gérer qu’ils se garrochent en zouaves sur de minuscules PME à haut risque dont la mission d’entreprise les interpelle... »


Puis Ludovic, avec son Doberman mort dans les bras :

«...J’m’appelle Ludovic, j’ai 26 ans. C’est vraiment à chier comme prénom, mais j’fais avec. Ça renvoie directement à l’image du jeune étranger timide ou à celle du militaire trop sensible pour qui les jolies filles du village craquent, dans les films de guerre européens. Des personnages romantiques et torturés interprétés par le très sexy Romain Duris. Le genre de gars à qui on reproche de pas avoir de guts pis de s’complaire dans la promotion malsaine de ses grandes utopies. Bref, c’est d’l’hostie d’bullshit cinématographique à l’eau de rose s’appeler Ludovic, vous savez. Même si dans l’scénario d’un réalisateur serbo-croate primé à Cannes c’est hot en crisse...».

Puis les jumeaux, bien sûr:

«...On n’est vraiment pas l’genre de jumeaux à parler en même temps, sourire en épais, revendiquer dans l’beurre, se rouler par terre pis s’relever en s’tapant mutuellement sur les cuisses pour éviter de s’pisser dessus. J’ai jamais eu envie d’partager ma chambre, mes pensées, mon linge de collège, mon kit à sushis, ma chainsaw, mon enfance, et mes vieux chums de beuverie, avec l’être de chair et de sang qui, parait-il, me complète. C’vraiment pas mon trip de m’faire passer pour l’autre. Enfiler ses guenilles, son jack-strap, ses bottines, ses stay-up, ses bretelles et ses t-shirts troués. M’asperger de son parfum, son bain moussant, sa cire chaude, son after-shave, sa sauce à spag’, sa Turtle wax, son baume à lèvres et ses vodkas-drinks qui t’arrachent la tronche. Je suis de la rive-sud et définitivement contre les fusions. C’est l’époque! Économiquement, politiquement, émotionnellement, rationnellement, affectivement, socialement contre toute association d’cash, de couilles et de tripes. Municipalement et humainement contre! Si vigoureusement enragé que le jour où je possèderai mon propre Hummer, je le parkerai tranquille dans le stationnement de mon IGA Extra préféré en prenant soin d’y coller mon sticker chéri. « Je me souviendrai des fusions forcées! » Alors toutes les Porsche, les Lamborghini, les Mercedes, les grosses Volvo et les mièvres Corolla en attente de snobs épiceries, sauront que je suis écologiquement, territorialement, vindicativement, administrativement, environnementalement opposé à toute forme d’osmose législative ou intime...».


Voilà, maintenant vous commencez à voir une assez bonne idée, et le texte regorge de passages encore plus juteux et révélateurs. C'est parfois massif comme diatribe, ça demande de trouver un rythme, et les comédiens chevronnés, qui ont donné beaucoup de vie et de saveur au texte, se sont fréquemment accrochés dans la texture intense des épanchements. D'où le défi de trouver et matérialiser un tempo, et d'ancrer le propos dans une représentation, une réalité. Ça, ça doit être monté par un maitre ès iconoclaste, pété, halluciné et particulièrement intègre et créatif, avec du cran. Fantastiquement truculent et jouissif, du théâtre qui a quelque chose à dire!

Une jeune auteure prometteuse, à suivre!

____________________________

Texte d'Annick Lefebvre
Tous les extraits proviennent de la pièce Ce Samedi il pleuvait, sont une courtoisie de l'auteur, et ne peuvent êtres reproduits sans autorisation.

Mise en lecture : Maude Gareau
Distribution : Laetitia Bélanger, Maxime Després, Julie McClemens et Richard Thériault

Le Festival du Jamais Lu 2009, du 1er au 9 mai, se déroule principalement à deux endroits distincts :

Aux Zécuries — 7285, rue Chabot — volet théâtre jeunesse
O Patro Vys — 356, avenue du Mont-Royal Est — volet régulier

Billeterie - 514-844-1811