dimanche 19 avril 2009

Roméo et Juliette - La Société Richard III - Théâtre Denise-Pelletier

Par Yves Rousseau

Avec un Roméo et Juliette joué par une distribution uniquement masculine , la Société Richard III revisite Shakespeare avec une vision actuelle et contemporaine de l’essence même de ce que fut le théâtre Élisabéthain, du moins tel qu’on peut aujourd’hui se l’imaginer.

Crédit : Luc Lavergne

Toujours la même bonne vieille et éternelle histoire : Vérone, seizième siècle, un climat de guerre. Puis les Montaigu (Roméo) et Capulet (Juliette) deux familles riches et puissantes qui se vouent une haine atavique : ensuite, un bal masqué, une rencontre impromptue, un coup de foudre, et un amour impossible entre deux amants de clans opposés, avec une tragique et sanglante issue, celle de la jeunesse perdue et sacrifiée sur l’autel de la bêtise humaine.

Crédit : Luc Lavergne
Le bal tragique: Olivier Morin, Nicolas Pinson et Michel Daviau

Sur la large scène dégagée du Centre Pierre-Péladeau, une tour en charpente surmontée d’une plate-forme fait figure de balcon, pratiquement le seul supplétif scénographique pour évoquer le théâtre élisabéthain (comme lieu physique), qui se jouait sur une scène nue. Ses déplacements conjugués aux habillements et découpes d’espace des climats d’éclairages créent conventions de lieux et de temps permettant d’isoler les scènes. Sur chaque pan latéral, entre leurs prestations, se trouvent assis sur des bancs d’époque tous les personnages. Le fond de scène parfois rouge valentin laisse deviner la forme d’une clôture irrégulière. L’ensemble, équilibré, découle de palpables et impeccables règles de perspectives, d’équilibre et de symétries.

Les costumes, un magnifique travail très soigné et très descriptif des personnages, procèdent d’une vision contemporaine et dépouillée, mais parfaitement évocatrice et vraisemblable des tenues d’époque, avec parfois une touche satirique, presque carnavalesque: on parle ici du costume de la mère de Juliette, cette fabuleuse robe à armature gigantesque et surréelle.

Crédit : Luc Lavergne
Un aperçu des magnifiques costumes : Louis-Olivier Mauffette, Pierre-Yves Cardinal, Michel Daviau et Blaise Tardif

Le jeu : du Daniel Paquette typiquement – le drame dans la comédie, et la comédie (et même le burlesque) dans le drame, le tout sans sacrifier à la sensibilité : rire, suspense, romance et tragique se côtoient dans un défilement rythmé et enlevant, sur un mince fil d’incertitude se rompant soudainement pour précipiter urgence sensible, ahurissement et désorientation rigolarde (calculés) dans le profond abysse de la dantesque tragédie apothéotique : un amalgame atypique de contre effets mettant en relief les moments de pureté. Les ébauches symboliques des nombreux combats traditionnels de l'époque, avec dague et épée – trouvent leurs expressions dans les ralentis cinématographiques, un procédé scénique à la mode : ce n’est plus seulement les comédiens qui se travestissent, mais le théâtre lui-même qui singe le septième art. Comme autre chorégraphie, on remarque plusieurs danses de belle facture : pavane, gaillarde et autres d’un exotique superbe et baroque.

Les comédiens jouant rôles de femmes portent sans travestissement forcé la féminité factice avec le grotesque inévitable - plus prononcé chez certains que d’autres : on joue ici la carte de la vision masculine d’une sensibilité féminine, avec les voix inchangées, un maquillage qui laisse reconnaître la nature de l’interprète et, en dehors du burlesque intrinsèque, on ne force, en général, pas la note. Cet aspect sert particulièrement bien la première portion de la pièce, sur le ton de la comédie, mais représente un plus grand défi face à la portion tragique. On y parvient pourtant, le basculement entre le quasi burlesque rigolard du début et, l’hécatombe sanglante de la fin, offre une continuité captivante, palpitante et poignante. Mais, si certes il y a les justificatifs conceptuels d’essence historique — le théâtre de l’époque de Shakespeare était joué uniquement par des hommes et parfois de jeunes garçons n’ayant pas mué pour les rôles féminins – reste que cette féminité pantomimique, en pose désincarnée versus cette virilité communale sous-jacente servent plus les zones rougeoyantes et éclatantes de la texture dramatique shakespearienne, que les clairs-obscurs sensibles et évanescents qui découlent de la présence belle, vibrante et authentique de la féminité vraie, qu’aucune simagrée, même des plus habiles, de ces messieurs ne pourra jamais habiter. Si certes les comédiens, au travers de ces limites et caractéristiques d’approche assumée, sont visiblement dirigés avec précision et doigté, on en vient à regretter l’absence de femmes : le seizième siècle siècle vit l’avènement des femmes sur scène en Europe continentale, un fait historique au théâtre dont il est inutile de préciser l’incommensurable apport.

Crédit : Luc Lavergne
Frédéric-Antoine Guimond et Érick Tremblay

Au niveau des performances, se signalant par des particularités, on remarque: Frederic-Antoine Guimmond qui en nounou est à Shakespeare, ce qu’Eric Campbell ou Henry Bergman (souvent déguisé en grosse bonne femme) étaient à Chaplin , soit d’un grotesque irrésistible ; Marc-André Leclerc joue une Lady Capulet satirique, maquillé pour le troisième balcon, avec cette fameuse robe et une coiffure défiant les règles de la gravité, dans une gestuelle à la mécanique de pose légèrement dragqueenesque croisée avec le martial aristocratique de l’époque, le tout comme un métissage iconoclaste entre Marie Stuart et, avec dosage, Mado Lamothe ; Nicolas Pinson compose un personnage androgyne, d’une gestuelle (et d’un ton) qui sans être maniéré, est fluide, délicate, fragile et vulnérable, parfois presque féminine plutôt que virile; Olivier Morin, en Juliette, fait preuve d’un grand à propos, offrant un petit côté boy-scout, bon élève sage, à son personnage avec retenue d’une pudeur romanesque : selon une vision masculine archétypale de ce que pourrait être la gestuelle et l’expression d’une non moins archétypale vierge maudite du seizième siècle ; Daniel Paquette joue, en quelques rares scènes, Lady Montaigu, une triste madone sombre et ascétique, rigide, stoïque et inexpressive, avec une magnifique voix de baryton légèrement rocailleuse . Louis-Olivier Maufette, en Tybalt Capulet rageur et fantasque, offre de superbes moments, tout comme un Érick Tremblay, souple comme un roseau et plein de ressort en Mercutio Montaigu tout en cabrioles, insolent, cabotin et frondeur. Les autres comédiens sont également impeccables, tout simplement.

Une pièce certainement intéressante, bien réalisée, qui assume les avantages, mais aussi les limites de ses choix, et qui a certainement le mérite de n’offrir aucune longueur, et de susciter notre plaisir en maintenant notre attention jusqu’à la fin.

_________________________

Une production de la Société Richard III

Roméo et Juliette d’après William Shakespeare
Traduction : François-Victor Hugo
Adaptation et mise en scène : Daniel Paquette
Comédiens : Luc Bourgeois, Pierre-Yves Cardinal, Michel Daviau, Frédéric-Antoine Guimond, Marc-André Leclair, Denis Lehoux-Faucher, Louis-Olivier Mauffette, Olivier Morin, Daniel Paquette, Nicolas Pinson, Blaise Tardif, Philippe Thibaudeau et Érick Tremblay

Scénographie et costumes par Anne-Marie Matteau
Éclairages par Anne-Catherine Simard-Deraspe
Musique de Pierre-Marc Beaudoin
Chorégraphie de Carl Poliquin (combats) et Caroline Dubois (danse)
Voix et diction Han Masson
Maquillages de Angelo Barsetti
Régie par Claire L’Heureux

Du 17 au 25 avril 2009 (Représentations scolaires du 16 mars et au 23 avril)
Lieu : Salle Pierre-Mercure du Centre Pierre-Péladeau*
300, Boul. de Maisonneuve Est, Métro Berri-UQÀM
Billetterie : (514) 987-6919