vendredi 24 avril 2009

Le Terrier - Le Cloître Théâtre

Par Yves Rousseau

Vie trash, crash, cash, build-up vers l’implosion, trajectoire directe vers l’anéantissement pour de petits criminels ayant emprunté la route sans issue de la vie interlope des gangs de rue et de leurs sanglants éclats de luttes territoriales entre factions opposées. Voilà le climat-choc dantesque, sombre et nihiliste: film noir théâtral.

Serge, qui a tellement l’air d’un bon gars, maintient l’apparence de sa petite vie tranquille par un système de mensonges systématiques en pelure d’oignon : chaque couche de prétentions en cache une autre, et leur épluchage rapproche du cœur de la vérité, de la gravité et des larmes. Les petites combines qu’il avoue faussement à sa bonde Nathalie, rendue nounoune par l’amour, sont loin de la réalité, beaucoup plus abjecte, et ne servent qu’à alimenter sa comédie du pauvre hère à qui les « choses arrivent » et qui d'une dernière chance à l'autre, obtenue par chantage, manipulation et supplication, promet à chaque fois, que cette fois-là, c’est là bonne, que là, il va vraiment changer. Bien sûr. Puis, aussi impliqué, il y a son cousin, un jeune adolescent influençable, en quête de valorisation et d’identité, limite déficient, puis menteur comme un vendeur de chars usagés, un bizarroïde imprévisible, bref, la proie parfaite pour un certain milieu du crime et ses promesses de blingbling existentiel. Puis voilà, un coup vaseux a foiré. Serge a descendu, par erreur, un juge. D’un côté la police, de l’autre un gang adverse. Cerné, traqué dans un univers de duperie, de complot, de manigance et de corruption, où tout le monde ment, tout le monde trompe. Voilà ce qu'on découvre, progressivement...

Et ça se matérialise comment, sur scène, tout cela? D'abord, la scénographie minimaliste est formée de quelques anguleux praticables et pieux métalliques galvanisés, avec l'aire de jeu ceinte par quelques rangs de câblages de même matière, une évocation de la planque où s'incruste l'attente fiévreuse et assiégée des caractères. Un univers clos et grillagé, qui se resserre vicieusement et progressivement sur les protagonistes. Comme un terrier qui s'écroule. L'action est montée en jumps-cut temporels , en éclats d'actions paralléloides, et en flash récurrent — une technique de superposition d'évènements et de lieux digne du film noir permettant l'haletant tracé déconstruit d'un laps de temps court, mais capital et intense. Le dénouement s'installe, en étranglement progressif, crescendo dantesque vers l'anéantissement d'antihéros. Les intentions d'éclairages sont, bien entendu, en clairs-obscurs, en latéralités contrastées (dans les limites de ce que permettent les équipements...). Devrait-on travailler les jeux ombres et effets de perspectives? Je pose la question.

L'ensemble se démarque plutôt par le build-up, le sentiment d'urgence, les relations acérées, malgré que le texte parfois s'embourbât dans cette profusion d'intrigues suggérées (en prison, à l'extérieur) un foisonnement compliqué d'êtres évoqués, de lieux et d'actions relatées offrant rebond relatif à l'intrigue principale. Il manque peut-être encore un petit peu de rodage dans l'utilisation de la scénographie (il y a des manipulations), et à ce niveau on se demande parfois si quelques ancrages symboliques, quelques rituels de mouvements, plus présents et/ou mieux définis ne pourraient pas mieux incarner le contexte physique dans le propos. Les comédiens ne peuvent appuyer leur jeu que sur quelques conventions d'espace et d'éclairage, à partir du suggéré textuel, et offrent plusieurs moments assez puissants. La substance se matérialise plutôt dans l'action, le climat d'oppression croissant, et si les caractères masculins ont une certaine texture (pour le genre), offrant matière à incarnation aux comédiens, on ne peut en dire autant des personnages féminins, assez minces, accessoires, sans égard à l'interprétation, qui offre de bons moments, mais qui chez tous pourrait parfois être plus modulée.

Thriller psychologique contemporain néo-expressionniste post-industriel où les êtres campent sur les ruines fumantes des lendemains qui déchantent du rêve américain, la pièce est inspirée, de l'aveu de l'auteur, par la construction climatique éructante et rageuse d'une chanson du groupe The Clash — The Guns of Brixton. La pièce est un work-in-progress prometteur, avec un texte qui semble offrir une bonne base de développement : intéressant, offrant de nombreux moments brûlants et fumants. En quelque sorte un laboratoire avancé, présenté seulement quelques soirs, et dont il faudra suivre la trace.


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Texte de Nancy Thomas
Mise en scène par Frédéric Jeanrie

Comédiens: Serge: Émile Beaudry,
Nathalie: Marie-Anik Deschamps
Lizotte: Marc-Antoine Larche
Carole: Louise Proulx

Scénographie de Julie-Ange Breton
Conception de l'éclairage par Josiane Fontaine-Zuchowski
Conception des costumes de Julie Emery
Musique originale par Rémi Brossoit

Du 23 au 26 avril 2009 à l'Espace Geordie
4001, rue Berri, Mtl
Métro Sherbrooke, angle Duluth.
Informations ou réservations: 514.688.6077