vendredi 17 avril 2009

Je voudrais crever - la Troupe DuBunker - Aux Écuries

Par Yves Rousseau

La vie, la mort, le temps : l'éternel triumvirat qui embrasse nos vies, nos toutes petites vies fragiles. C'est là, devant vous, sur cette scène, avec une étonnante proposition de la la Troupe DuBunker .


Crédit : David Ospina

D'abord une magnifique proposition de mise en scène étroitement liée à la scénographie, une métaphore vivante de la grande spirale temporelle : sur une surface circulaire occupant l'essentiel de l'aire de jeu, légèrement décalé vers l'arrière-scène à partir de l'axe central, se trouve un mur (du temps?) massif de hauteur et écrasant paradoxalement l'espace dépouillé où trône une table de cuisine et un piano (qui accompagnera les chants). Circulant en sens horaire, les artéfacts d'éclats de vie du grand carrousel de l'existence de Mateo surgissent en jumpcut impressionnistes, traçant la grande toile de sa vie: ses amis, qui arrivent à la trentaine, comme lui; puis sa mère, les moments importants, marquants. Entre autres. Les souvenirs entrent à cour, en parade ordonnée d'êtres et d'accessoires, se stationnent un instant pour une scène, puis s'enfuient à jardin. C'est que les brisures de temps réel défilent, elles aussi, au milieu des éclats de temps passé, comme si ces derniers se battaient, comme s’ils se chassaient. Et le temps réel de Mateo, faible, mais conscient, c'est celui de la clinique, des infirmiers, et de la mort, imminente.

Crédit : David Ospina
Éclats de temps passé, sur mort imminente

Autour de lui, la famille typique des Temps modernes. Elle est loin l'époque des grandes familles traditionnelles, de l'assurance tranquille de l'appartenance, du clan. Les plus jeunes de la génération « Y » l'ont-ils seulement entrevue? Dans l'éclatement urbain, familial et existentiel du deuxième millénaire, sa famille à lui, Mateo, le clan recomposé c'est, surtout, ses amis. C'est presque tout ce qui compte, et c'est presque tout ce qu'il a. Certes, il y a bien sa mère, à qui il ne permet pas de venir pour le voir dans cet état, avec, dérive, la cuisine familiale qui se matérialise, lui, caché sous la table, dans des effluves de bonheur, de rire d'enfant et de tartes aux framboises : mais ça, c'était avant, jadis, comme si avec lourdeur des siècles avaient passés, et que tout cela était loin, mais tellement loin...

Crédit : David Ospina
La mère et Mateo, dans la distance du temps

Elle est loin aussi l'époque où la mort faisait partie du quotidien, presque apprivoisée. Nous habitons l'ère du jeunisme, de la mort tabou, éludée et jetée. Une époque où le fonctionnement prime sur l'existence. Pourtant, ici les amis se relaient et veillent ses derniers jours au travers des horaires de fous qu'il faut faire concorder. Tout croche, avec le nœud dans la gorge. Mais ils sont là! Comme dans ces images du passé, où cette table devenue un lit de mort, était encore celle fraternelle et conviviale de la grande famille des amis. Et de la jeunesse.

Ils ne savent pas comment vivre ça, la mort. Pas préparés, l'époque ne s'y prête d'ailleurs pas, elle est plutôt dans la fuite et l'étourdissement des rêves de consumérisme. Chacun évite la détresse et l'émotion de la perte par le mécanisme de défense de sa propre névrose : un échantillonnage criant de l'état des lieux sociétal. Mateo, lui, il va mourir, bientôt. Oh! bien sûr, il sort de son temps, s'envole sur le paysage de sa vie, de fantastiques et puissantes dérives. Pour faire la paix. Mateo, lui, au milieu de la détresse de ses amis, il fait sa paix. Serein et lumineux dans la tourmente.

Le plus triste, et le plus touchant ce n'est peut-être pas la mort de Mateo. Mais est-ce cette façon douloureuse qu'on ses amis de l'aborder dans le perpétuel motton pris dans la gorge, dans la permanente solitude communale, le « alone toguether » du parler pour rien dire, les névroses précitées. Tout cela en révèle tellement sur l'humanité des personnages. Du petit couple avec l'obsession du bungalow, du choix de la bonne couleur pour le salon, et du bonheur télécommandé en forme de piscine, en passant par la perpétuelle étudiante cérébrale qui éructe sa thèse-détresse portant sur les instants de vie pétrifiés des gisants de Pompéi (ce qui ajoute une perspective sur l'intemporelle vulnérabilité humaine dans le non-sens cruel de la vie), jusqu'au perpétuel largué et ses amoureuses peines. Tout cela sur fond de passage, celui de l'âge adulte, et de ses grandes solitudes. Mateo meurt, comme s'envolent les derniers morceaux d'enfance.

Crédit : David Ospina
Perpétuel motton pris dans la gorge

Le texte de Marc-Antoine Cyr est fantastique, sensible, profond, et d'un raffinement et d'une richesse humble de fioriture et de poses littéraires, et vivant d'à propos dans sa façon de cerner, profondément, l'humanité. Il trouve écho dans cette mise en scène magnifiante de ces états, tout en dosage et retenue de Reynald Robinson, un travail certainement brillant. Le spleen envoutant de Tchekhov (mais tellement Tchekhov!) plane, avec la mise en exergue d'essentiels moments de vie où on montre sans juger des êtres sensibles se débattre dans les dédales du temps et du destin, tout cela de plus est habillé , pour encore plus transpercer le cœur, de magnifiques chants harmoniques (voir générique) sur fond de défilé chargé d'évocatrices images, bien d'aujourd'hui. Le procédé est puissant, pensons, par exemple, à cette visite de monsieur bungalow à Mateo, où la conversation fraternelle se double d'une occupation de l'espace où ces amis d'enfance adulte disparaissent en marchant à jardin, pour réapparaitre èa cour avec leur réalité en superposition avec le temps béni de l'enfance, sur des vélos siège banane, puis re-disparaitre dans le maintenant : on croirait entendre le vent, les cris joyeux, la cloche de récréation, et voir le regard aimant d'une mère et sentir l'odeur alléchante d'une tarte aux fruits bien chaude, comme si le souvenir et la lumière étaient jetés sur la réalité spleenétique et déchirée.

Crédit : David Ospina
Réalité spleenétique et déchirée

Le jeu s'articule autour de deux types de personnages : ceux du groupe d'amis énervés et angoissés (et à la limite des parents et de l'amante, quoique plus évanescents) et les caractères génériques des cliniciens, qui rythment l'espace et le temps des heures de visites de leurs interruptions pour les soins, un lent ballet de gestes retenus, posés, dans la martialité de la fin prochaine. À quelques petits ajustements près, le jeu est fraternel et incarné, avec parfois juste un petit peu de travail de diction pour certaines répliques qu'on doit éviter de mâcher, et plus rarement un peu de surcharge : on parle de petits ajustements mineurs. Hubert Lemire, en Mateo, se signale par une prestation lumineuse. Monia Chokri compose une pas fine de bungalow contrôlante et hystérique que vous aurez le goût d'étriper de séant, tout comme sa version intellectuelle, la pataude miss thèse sur Pompéi halluciné (que vous précipiteriez dans le Vésuve), à l'existentialité en dent de scie, jouée par Véronique Pascale. François Bernier offre une présence chaleureuse dans le rôle du conjoint de la pas fine, le placide bon gars de service qui dit souvent les vérités sans s'en rendre compte. Le reste de la distribution complète de façon très correcte.

Un beau moment de théâtre, vibrant, avec superbe regard, temporellement intemporel, sur la vie.

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Texte de Marc-Antoine Cyr
Mise en scène : Reynald Robinson
Distribution : Francesca Bárcenas, Christian Baril, François Bernier, Monia Chokri, Hubert Lemire, Véronique Pascal, Sabrina Bisson et Charles Dauphinais
Lumière : Olivier Gaudet Savard
Scénographie : Romain Fabre
Musique : Yves Morin

Les chansons interprétées:

Le temps des cerises (Clément/Renard); Trois petites notes de musique (Yves Montand); When i'm gone (C. R. Avery); Time after time (Cindy Lauper); Gracias a la vida (Violeta Parra).

une création du Théâtre DuBunker
Du 14 avril au 2 mai 2009, 20 heures
Aux Écuries
7285, rue Chabot, Montréal (Métro Fabre)
Billetterie : 514.442.7285