jeudi 8 septembre 2011

Blackbird, de David Harrower - Le Groupe de la Veillée - Théâtre Prospero

Par Yves Rousseau

Avec Blackbird, le Groupe de la Veillée se penche sur un texte explorant la zone trouble et paradoxale d'une relation illicite entre un homme mûr et une très jeune fille. Le texte n'étiquette jamais d'un nom le phénomène, et ni n'excuse, ni ne juge. Pas de cautionnement, pas de sentence : on montre.


Crédit :  Groupe de la Veillée


NDLR : Voici à titre indicatif, la critique du spectacle original présenté du 28 avril au 23 mai 2009. Notez que dans la reprise actuelle, la comédienne Catherine-Anne Toupin (apparaissant sur les photos) est remplacée par Marie-Ève Pelletier.

La mise en situation est rapide. Dix-sept années plus tard, Una aperçoit par hasard un fantôme de son passé. Elle le suit, à son travail, l'interpelle. Embarrassé, il entraîne prestement cette belle jeune femme à l'écart, loin du regards des collègues, dans un coqueron dînatoire crade, jonché de détritus et déserté : là ou tout va se passer. Étouffant, troublant. Rapidement, on est installé dans le malaise : il avait à l'époque quarante ans, elle en avait douze. Une illicite passion, trois mois. Puis un procès. Pour lui, après, quelques années de prison et les thérapies d'ordonnances. Puis changer de nom, et se refaire une vie: sa conjointe aurait même une fille... Pour elle, le même quartier, la vie marquée, stigmatisée , les cancans, l'insupportable regard des autres.

Bien sûr, on ne peut moralement cautionner le geste, où être emphatique face à cet homme. Mais l'écriture de Harrower, fine et terriblement efficace (voir impitoyable) dans son build-up émotionnel, évite de définir les personnages d'un point de vue manichéen. Un texte en demie teinte, qui refuse d'excuser, mais aussi de condamner, et qui nous situe plutôt en permanence dans des zones d'humanité trouble, très. S'y trouvent autant l'odieux sous-jacent, la honte, la fuite, que le trouble attachement idyllique ressurgissant, latent. Pas de victime et bourreau, en fait pas totalement – mais plutôt l'intelligence des paradoxes humains : on nous situe dans le malaise et les cicatrices et plaies ouvertes des personnages, étant projetés dans leurs émotions. Mais ne vous méprenez pas : on ne tombe pas dans la romance de l'amour maudit et impossible et on ne vient pas vous dire que cela eût pu être légitimé, n'eut-ce été du fait de la cruelle fatalité des divergences d'âges. Le jugement est laissé au spectateur.

Deux courants de vies qui se heurtent, eaux troubles, bouillonnement interlope

Face à Una, les explications et rationalisations et regrets de l'homme , sur cet égarement qui n'aurait été qu'unique, fortuit et lié à une passion transcendente, sont ils légitimes, où procèdent-ils plutôt justement de la dynamique d'une pathologie et de ses manipulations (pathologie qui est exposée, indirectement, dans le propos)? La douleur déchirée, éructante et rageuse de Una semble doublée d'une visible passion refoulée sous le poids de la spoliation et de de la blessure : cette émotion est elle authentique, où découle-t-elle d'un syndrome (connu) de subjugation?

Douleur captive et paradoxale

Facile, avec un tel propos, de tomber dans le psychodrame stigmatique avec l'ignoble de service, n'est-ce pas? Ici vraiment pas le cas. Que de dosage, que de subtilité. La rencontre, en cycles de résurgences en « up and down », prend la forme d'un déchirant et profond thriller existentiel. Là, sur scène, Téo Spychalski a adroitement contourné les pièges de la vision facile, confortable, pour plonger justement dans l'inconfort, le malaise avec un grand « M » d'une rencontre en deux courants de vies qui se heurtent, se mêlent et tourbillonnent dans un grand bouillonnement interlope et paradoxal. Ici, les gestes retenus, les hésitations, les petites fuites et dérobades, bref, tout le non-dit, parle puissamment, en parfaite symbiose et dialogue avec le texte: des intentions bellement cernées et rendues avec grande maturité.

Rebecca Vachon (jouant la supposée fille de la conjointe de l'homme) et Catherine-Anne Toupin : une couche d'incertitude de plus...

Alors là, le jeu ! Gabriel Arcand est tout simplement magistral. Tout, et dans le corps, le ton, et l'expression participe de cet abandon total au propos et au caractère. Catherine-Anne Toupin offre également une splendide performance, avec de saisissant moment d'expression. On sent une adhérence totale, une complicité solide entre comédiens et metteur en scène dans cette vision de ce dantesque tango. La jeune Rebecca Vachon, complète avec un caméo convainquant. Finalement, l'adaptation habile d'Étienne Lepage, qui resitue l'action dans un contexte qui pourrait être vraisemblablement local, alimente efficacement la proposition.

Certes pas un sujet facile, mais une œuvre puissante, un texte riche et déroutant, dans un rendu coulé dans le savoir-faire.

Avec Blackbird le Groupe de la Veillée conclut bellement sa saison, une sortie par la grande porte. On attend déjà la suite.

À voir!

____________________

Une production du Groupe de la Veillée

Texte de David Harrower
Traduction par Étienne Lepage
Mise en scène de Téo Spychalski
Comédiens : Gabriel Arcand, Catherine-Anne Toupin (remplacée par Marie-Ève Pelletier pour la reprise 2011) et Rebecca Vachon
Décors Véronique Bertrand
Lumières Mathieu Marcil

Crédits photographiques : Groupe de la Veillée

28 avril au 23 mai 2009 - en reprise du  8 au 23 sept. 2011
Théâtre Prospero
1371 rue Ontario Est

Billetterie : 514 526 6582