samedi 11 avril 2009

Anatomicite - Tsunami Théâtre

Par Yves Rousseau


Ubuesque, flatulente de vérités, Anatomicite est une farce potache surréelle, délirante et grand-guignolesque à saveur de brulot sociopolitique, et emprunte avec une joyeuse et conviviale mauvaise foi satirique à l’esthétique et au ton d’un certain théâtre estival. Elle prend sa source à partir d’une situation hélas assez généralisée, l’avachissement cathodique des deux côtés de l’écran et ses éclats bleutés d’insignifiances, de désinformation et de vacuité. On dit que le québécois moyen écoute plus de 32 heures de télé par semaine!

Crédit: Christine Crépin


Mathieu, propriétaire et « calleur » du Bingo B-7 de St-Comère-du-Cancan, vit devant son téléviseur, au sens propre. Despote de la télécommande, enraciné sur son trône-sofa de l’abrutissement, il s’alimente essentiellement de croustilles et de bière, outre le fast-food intellectuel télévisé. Cultivé comme Elvis Graton, mou dans tout les sens du mot, veule, la voix grasse et pleine de sécrétions tabagiques, le visage poilu, sale et luisant, vêtu de loques tachées de bave et de graisse, la bouche parfois pleine de mâchouillis débordant et lui pendant de la gueule, pétant et éructant, il stationne les trois-cent-quatre-vingts livres de son catatonique confort de l’indifférence dans le désert existentiel du consumérisme débilitant en feuilleton. Mais voilà, Mathieu veut en finir…

Crédit: Christine Crépin
L'épouse, le temps qui passe, puis Mathieu et sa fille...

C’est que Mathieu ne va pas au monde, mais le monde se rend Mathieu. Juché sur son perchoir, il zappe sa vie abrutie, jusqu’à ce que sa maternante épouse, écoeurée, le zappe lui : « ça aurait pu être beau Mathieu, on aurait pu avoir tout ce qu'ils nous auraient vendu… ». Dopé par les ersatz du petit écran, bousculé par la détresse de l’abandon, il éclate : la « réalité » et le monde télévisuel se confondent et envahissent de leurs personnages son présent. Le temps, un être incarné, passe, discute et ironise avec chacun, fait naître les enfants, puis tomber et grisonner les cheveux : sous son égide, les épisodes de vie apparaissent, par sauts séquentiels: un condensés psychédélique, tournoyant et déchainé prenant forme quasi carnavalesque du défilement en carrousel (voir scéno, mise en scène) d’archétypaux personnages satiriques et de scènes rocambolesques. Et à partir de là, de son hara-kiri , en passant par son voyage en ambulance, jusqu’à son séjour à la morgue (où il reste, même mort, conscient!) tout y passe.

Joyeusement, cyniquement, on trace le triste portrait d’une américanité obèse dans la vacuité d'un existentialisme lobotomisé de centra d’achat, mu par l’idéal d’un paradis en forme de la téléréalité du bingo perpétuel, abrité sous la voute céleste de l’universel abri tempo, avec le Shangri-La de la corne d’abondance pleine de caisses de douze, de petit gratteux, puis de chips au ketchup. Le bonheur câblé et climatisé, ouvert 24 heures, spectacle continuel, livraison à domicile, achetez maintenant, payez plus tard, un boulevard Taschereau philosophique menant au sous-sol en préfini faux bois pas d'entretien de la sociétale conscience sous l’esthétique de pensée du char de l’année et de la piscine hors terre.

Crédit: Christine Crépin
On vit comme on meurt…

Et quoi encore? Métaphoriquement intriqués dans le discours caricatural et débridé des innombrables personnages faisant irruption du petit écran et d'ailleurs, livreur de chips, chanteuse, politicien, lecteur de nouvelles, annonceur de bidule à abdominaux, et autres emmerdeurs en tout genre, on trouve entre autres : la déliquescence du petit écran et l’esclavage des cotes d’écoute, l’engagement canadien en Afghanistan, la dialectique « canadian » versus le nationalisme, le discours politique néo-libéralisant et les désastreuses théories économiques obsolètes de libre marché de la droite, la convergence médiatique, la mort comme tabou socialement éludé, et, beaucoup, la désillusion face à la classe politique versus le désengagement des masses. On pense un peu à un délire à la Olivier Choinière, à la version humoristique de certaines thématiques de la charge décapante du texte de la pièce « Vu d’ici » de Mathieu Arsenault, tout cela avec un esprit sauce Alfred Jarry ascendant Gros Dégueulasse (de Reiser). Citation :
Mathieu :
On est toutes de même.
On sait pas vivre comme du monde; on comprend pas comment faire.
Parce qu’on est pressé de rilaxer.
On fait toute une job qu’on haït le plus clair de notre temps.
Ça devient ta vie, pis t’essayes de l’aimer.
Sauf qu’y faut que tu changes pour arriver à endurer ce que t’es devenu.
Parce que t’étais pas gros pis cave, avant, non; t’as travaillé fort pour te rendre là.
Regarde moé, c’est pas comme si j’avais manqué de quelque chose.
J’ai tout eu en double : le menton, les dessous de bras, les mollets…
J’ai les poignées d’un amour qu’y veut me déborder de partout.
Fais que je chiale, parce que je peux pas me plaindre.
La métaphore scénographique est une mosaïque d'artéfacts de consumérisme : côté cour et jardin avant, formant des mobiles, une forêt de sacs de plastique transparent contenant divers objets utilitaires et jetables pendent au bout de fils, à hauteur d'épaule, encadrant le trône, central, qui évoque à la fois un lazy-boy et une banquette d'auto. La circularité de l'aire de jeu permet aux comédiens d'aller se dissimuler derrière ce large écrasoir et de changer rapidement d'accessoires pour les personnages éclairs issus des fiévreux délires du zapping compulsif, où encore aller se cacher en arrière scène, derrière une tringle très garnie de costumes, afin de revêtir les fringues des caractères plus élaborés. De nombreuses poubelles complètent le tout, avec plusieurs accessoires issus du même délire, comme ce sac de morgue translucide rempli de détritus dans lequel finira notre antihéros, ainsi montré aussi jetable que le reste des objets composant son univers. Les costumes sont soignés, variés, et réalistes, sauf peut-être une petite touche de magie pour les personnages surréels.

Crédit: Christine Crépin
Le livreur de croustilles

Oeuvre jeune, pleine de potentiel, jouissive et prometteuse, à quelques resserrements près : passé première moitié, qui soutien bien le rythme, il y a ensuite plusieurs bons éclats, mais ceint de latences, ça gagneraient peut-être à être un peu plus ramassé, afin de préserver l'ivresse du « hight » carnavalesque ponctué de faux spleens moqueurs. Entre autres arias de cette portion : la passe du voyage en ambulance ambulance offre bon moments essentiel en explorant avec ironie notre relation avec la mort; la scène de l'infirmier goule-nécrophile_homosexuel s'obstinant avec le cadavre est certes chargée d'ironie; l'abracadabrante scène d'autopsie commentée par le légiste est savoureuse, chaque organe extrait dessinant par leur état les errances de vie de Mathieu, qui assiste et réagit à chaque action — toujours et encore conscient (!); mais la substance des personnages découle plus du flash, du punch line (ce qui va de soi dans ce genre, normal), que de l'approfondissement et s'étiole un peu, leur installation (en terme d'exposition) est parfois un peu long et on semble parfois s'éloigner du propos initial.

Crédit: Christine Crépin
On va l'ouvrir...

Mais à ces quelques petits ajustements près (parfaitement normaux en ce stade précoce), l'ensemble forme certainement un défoulement salvateur : l'ensemble est joué avec à la fois et le clin d'oeil burlesque et la vraisemblance nécessaire. À partir de cette myriade de changements de costumes, sous cette mécanique précise, endiablée et exigeante d'entrées et de sorties des caractères, qui apparaissent et disparaissent comme un diable dans une boîte, l'ensemble devient une ludique et grinçante cour de récréation où les comédiens semblent éprouver autant de plaisir que les spectateurs, qui se bidonnent. Martin Grenier, toujours sur scène, offre un truculent personnage débonnaire au dépressif ridicule, délicieusement grotesque, fat, ignare, chialeux, repoussant et abject; Marie-Christine Pilotte se démultiplie, en incarnant bellement en outre, la « voix » de la « tivi » et une kyrielle de caméos (et imitations...) hilarants; Kim Taschereau, en plus d'offrir de bons moments de comédie, se signale par un jeu sensible, avec plusieurs prestations en arias de contre-effets « dramatiques »; finalement, Jean-Benoit Archambault provoque la rigolade avec des personnages volontairement typés, accentués, tiqués et maniérés.

La jeune compagnie Tsunamie s'attaque, avec un travail soigné utilisant les moyens du bord, de façon posée, sans prétention et dans la plus grande folie, à une oeuvre truculente et déjantée d'un jeune auteur émergent qui se signale par la lucidité de son propos et un humour acide. L'œuvre représente un étonnant virage à cent-quatre-vingts degrés par rapport à leur dernière pièce, Homo Érectus, qui était un drame poétique et symboliste chorégraphié. Une rafraichissante charge, et vlan dans les dents...

On rit de bon coeur, avec un arrière-goût d'ironie et de cynisme aigre-doux, puis on réfléchit en ne reconnaissant que trop bien notre magnifique univers...

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Texte de Alexandre Lefebvre
Mise en scène par Marie-Eve Gagnon
Assistance à la mise en scène par Karine Richard et Manuel Bissonnette
Comédiens: Jean-Benoit Archambault, Martin Grenier, Marie Christine Pilotte et Kim Taschereau
Direction de production de Valérie Bourgeois
Scénographie par Marie André de Courval et Patrice Charbonneau-Brunelle
Conception sonore de Joé Trépanier - Expaz Miouzik
Conception d’éclairage et régie par Josiane Fontaine-Zuchowski

7 avril au 2 mai 2009
Salle intime du Prospero

1371, rue Ontario Est
Montréal, Québec
Billetterie : (514) 526-6582