Par Yves Rousseau
Avec son adaptation de Z comme Zadig, de Voltaire, Griffon Théâtre revisite l'oeuvre de façon délirante et colorée: formidable rencontre, solo d'acteur sur solo de musicien, musique du geste sur expression du son. Dialogue.
C'est avec tout l'obséquieux protocolaire et solennel dévolu aux événements de la plus haute importance que le comédien, en aparté prologual, nous livre le manifeste engagé ayant mené à la présentation de la pièce, un brulot incandescent présenté à l'occasion, vous l'aurez bien sûr deviné, de ce fameux et subversif congrès sur les chameaux tenu, on nous l'apprend, à Montréal...
Le ton (de la farce) est donné...
Quand Voltaire rencontre un iconoclaste univers de bande dessinée avec aventures rocambolesques à la Iznogoud (Goscinny et Tabary) où on étire joyeusement la sauce des anachronismes voltairiens, modernisés pour l'occasion: mais bien sûr, à l’époque de Babylone la grande, certes de nombreuses conversations au cellulaire avec les potes, avec parlé en évocation de slam aux accents des banlieues parisiennes; bien sûr, encore, ça va de soi, des digressions iconoclastes sur fond de bulletin d’actualité avec, évidemment, reporter en télé directe pour les dernières nouvelles royales , voyons!
Le ton (de la farce) est donné...
Quand Voltaire rencontre un iconoclaste univers de bande dessinée avec aventures rocambolesques à la Iznogoud (Goscinny et Tabary) où on étire joyeusement la sauce des anachronismes voltairiens, modernisés pour l'occasion: mais bien sûr, à l’époque de Babylone la grande, certes de nombreuses conversations au cellulaire avec les potes, avec parlé en évocation de slam aux accents des banlieues parisiennes; bien sûr, encore, ça va de soi, des digressions iconoclastes sur fond de bulletin d’actualité avec, évidemment, reporter en télé directe pour les dernières nouvelles royales , voyons!
Et pourtant, la trame, l'essence de l'oeuvre de Voltaire sont bien présentes dans une adaptation paradoxalement assez fidèle, dans toutes les couleurs de l'inconstance de l'amour, du pouvoir et dans l'odyssée de la quête du bonheur, de l'émancipation et de l'universelle justice. Et puis toujours actuel comme propos: prenez les complots perfides des courtisans de la royale cour, qui inspirèrent l'auteur (qui pu par cette fable contourner la censure et faire satire de certains individus), et transposez aujourd'hui dans le monde du travail, le bureau avec ses cancans, coupage de tête et luttes d'accession, et voilà, rien n'a changé!
Zadig bat la campagne, dans une hallucinante course délirante, pastiche en forme de road movie pour dieux, hommes et chameaux. D'une droiture presque naïve, Zadig le sage suscite la jalousie dans l'environnement de la cour. On complote, détourne sa poésie pour le faire paraitre ennemi du roi, mais un perroquet dévoile le pot au rose et lui évite la décapitation. Devenu premier ministre, la reine Astarté en tombe amoureux, et on manigance pour faire croire qu'il s'est compromis. Il fuit, car le roi furieux veut sa tête. En chemin, dans le désert, il sauve une femme que battait son mari. Il tue ce dernier, mais la femme le dénonce! et il est arrêté, jugé et condamné à l'esclavage. Vendu à Sétoc, riche marchand, il permet à ce dernier d'épouser une jeune veuve en amenant la réforme d'absurdes coutumes (les veuves devaient brûler avec le corps de leur époux) et lui rend moult services, amenant Sétoc à lui remettre sa liberté. Mais Zadig doit encore fuir, car les prêtres, à qui revenaient les bijoux des veuves jadis brulées, veulent sa tête. Après son exil, il libère Astarté devenue esclave suite à la mort du roi. Revenu à Babylone, il participe incognito à un tournoi (médiéval!) dont le vainqueur deviendra le nouveau roi. Il gagne, mais le vaincu lui vole son armure blanche et usurpe son identité. Chassé, il erre, rencontre un ermite qui devient un ange, le guide et lui révèle le grand principe de l'ordre écrit des choses. Zadig accepte la grandeur de ce qui ne peut être compris, et porté par le bon esprit, revient, démasque l'imposteur, triomphe et le voilà roi, enfin épousant Astarté.
Que de pérégrinations! Souple comme un singe, dans une totale occupation de l’espace en éclatements pantomimiques, l'acteur installe de façon très serrée suggestions de lieux, de personnages et de temps. Seul, ou presque, et pourtant on a une impression de multiplicité. Dans un défilement endiablé, mais très cohérent, l’ensemble finement chorégraphié par le beau geste, est lié par un harmonieux ballet de transitions : les caractères archétypaux se matérialisent et prennent vie dans cette étourdissante enfilade de conventions de typologiques: mimiques, locutions, accents, démarche et autres langages du corps. Quelques accessoires, souvent un unique attribut symbolique qu'on enfile en vitesse (un casque pour le guerrier, un voile pour la belle...) , appuient le tout.
Sur scène, pourtant, la simplicité, mais dans la pertinence : centrale, en arrière-plan, une mappemonde antique suggère l'époque. Un large tapis persan domine le plateau, puis côté cour, le perchoir du musicien, un banc accompagné d'une table et d'un service à thé du Moyen-Orient. Côté jardin, une patère et quelques vêtements caractéristiques, puis les accessoires, suspendus à hauteur d'épaule au bout d'une rangée de fils, surplombent un tas de coussins califesques. D'atmosphériques découpages d'éclairages, la suggestion et l'imaginaire font le reste.
On joue avec le quatrième mur et les conventions théâtrales et un instrumentiste jouant de la clarinette basse produit une musique taquine et fouine – véritable dialogue espiègle qui participe de ce climat ludique en relançant musicalement le protagoniste. La conversation musicale établie par Jeannot Bournival trahie bellement les racines jazz du musicien, avec cette capacité unique à établir un dialogue truculent. Mais ses interventions ne se limitent pas à la musique: dans le rôle du coquin de service , il doit interrompre narquoisement le récit rocambolesque par des commentaires sceptiques et enquiquineurs : à ce niveau on remarque inévitablement la limite d'intonation, de diction d'un non-acteur : amusant, mais détonnant.
J'avais d'ailleurs noté, pour la première version de mars 2007: Certes une performance étourdissante de ce Ariel Ifergan, virevoltant à toute vitesse d'un personnage à l'autre dans un feu roulant perpétuel, une tornade, un ouragan d'incarnations débridées sollicitant hautement notre imaginaire et notre attention dans cette scénographie minimaliste, avec comme principale réserve le jeu (comme acteur) du musicien.
Mais enfin, c'est bien peu comme limite lorsqu'on regarde la prestation, délicieuse, dans son ensemble. Depuis sa première version , la pièce a gagné en fluidité, en rythme, et en effet comique, une version resserrée, pratiquement 10 minutes de moins (1 h 20). Le jeu kaléidoscopique de monsieur Ifergan est tout simplement délectable, vivant, allumé, une véritable prouesse d'équilibriste, un feu d'artifice de personnages festifs servit par un véritable caméléon.
On s'amuse, et on passe certes un bon moment.
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Une production Griffon Théâtre et Productions Pas de Panique
Adaptation libre, mise en scène d’Anne Millaire et Ariel Ifergan
Comédien: Ariel Ifergan
Musicien: Jeannot Bournival
Chorégraphe: Lina Cruz
Scénographie: Jonas Veroff Bouchard
Éclairage: Anne-Marie Rodrigue-Lecours
Costumes et accessoires: Madeleine Saint-Jacques
Du 03 au 21 mars 2009
Caserne Letourneux, 411, avenue Letourneux (angle Notre-Dame Est)
Billetterie : (514) 253-8974

