Par Yves Rousseau
Avec Gros câlins, le CIRAAM explore la plus quintessentielle expression de l'isolement, de la solitude moderne, avec un texte à l'humour cynique et impitoyable, de Romain Gary.
Tronche solitaire, schizoïde, vivant dans ses autofictions par lesquelles il s’illusionne d’amitiés n'étant en fait que de stricts liens fonctionnels avec collègues et autres vacataires environnants, Michel Cousin expérimente jour après jour la solitude la plus crue, et la plus nue, et cette_nudité relationnelle n’est certes pas habillée par son cérébral emploi de statisticien dans une grande boîte impersonnelle où, au mieux il passe pour un bizarroïde un peu risible, et au pire, comme la plupart du temps, il indiffère complètement.
Outre ses rationalisations circulaires, affabulatoires et auto justificatives lui permettant de prêter à la réalité un sens éludant complètement son isolement, il compense sa solitude par un surinvestissement, un lien quasi fusionnel avec un python. Autrement, de temps en temps, il y a la maison des bonnes_putes.
Cette contemporaine solitude, ce viscéral besoin de l’autre, cet incommensurable vide relationnel sur vacuité d’être, ces bras qui ne sont jamais là pour vous prendre, tout cela inflige une douleur épouvantable, intolérable à l’égo de Michel : sa fuite, au seuil de la dissociation et de la folie, se matérialise avec cette vie relativement recluse avec comme seule compagnie ce reptile qui peut l’enserrer et créer une impression de présence. Cette fuite est illustrée d’une façon méthodiquement, presque sadique : c’est qu’en fait, c’est le personnage, qui, dans un exposé quasi autobiographique prenant quelque peu l’aspect d’une conférence, se dévoile lui-même et s’enfonce, un peu comme un fou, qui en expliquant pourquoi il ne l’est pas, ne fait que dévoiler avec éloquence les rouages de sa démence.
Le texte, brillant, déconstruit avec une précision entomologique, sans pitié, la triste substance d’être du personnage, mettant en relief l’immensité de ses constructions-béquille : comme ce python considéré aimant et quasi humain, comme cette collègue, qui à la moindre manifestation de gentillesse polie se retrouve idéalisée, érotisée_et investie d'espoir démesuré. On atteint le rire par cynisme et ironie, sublimant ainsi cette tristesse particulière qui est mise en exergue : tout le pathétique d’une époque époque technocratique, aseptisée, où on ne vit pas, on fonctionne.
La scénographie se porte en écho de la substance existentielle du personnage. Encadré d’armoire et classeurs froids, beiges et métalliques, voilà un ensemble symétrique d’une quinzaine de carrés en papier journal formant collectivement un rectangle morcelé : séparés par les interstices du mur noir de fond de scène sur lequel ils sont épinglés, ils constituent une surface de projection. On y jettera, sagement et séquentiellement, des images suggérant les lieux évoqués dans le récit (une limite, puisqu’on utilise moins les jeux de surimposition de réalité et les contre-effets) , et celles-ci du fait de cette surface, apparaissant aussi éclatées, disjointes que l’intériorité du personnage. Un fauteuil et une table, tout aussi anonymes, complètent.
Évoluant dans de vaseux clairs-obscurs de parfaites circonstances, vêtu d’un habit brunâtre sur chemise blanche et nœud papillon (on pense à Mr. Bean, joué par Rowan Atkinson) Pascal Contamine construit, bellement, un personnage lunatique, cérébral, rigide, le regard vague toujours dans l’ailleurs de l’absence et du repli, ponctuant ses envolées à la verve digressive, tordue et auto contemplative avec force de gestes flous, bref, toute la maladresse découlant de l’hypertrophie cognitive avec le corps désincarné. Sous l’anxiété, la tension du personnage, on pourra « voir » son moi se morceler et entrer presque en fusion avec son environnement : superbe évocation avec dynamique schizophrénique d’occupation de l’espace. Une diction facétieuse, un ton presque obséquieux avec un timbre de voix Guitryesque « embellissent » le tout.
Belle construction en forme de chute et d’auto digestion existentielle, la pièce offre de très beaux moments et une bonne dose de ricanements sardoniques, avec peut-être comme principal défaut, la longueur. Avec presque deux heures sans entracte, force est de constater que, même si parfaitement légitime du point de vue de la construction dramatique et du rendu, et même si bellement incarnées, plusieurs scènes semblent, dans ce traitement à tout du moins, revisiter à quelques variantes près des éléments qui ont déjà été exposés et compris . Même si le procédé participe de ce jouissif, sadique et récurent enfoncement du personnage, le soliloque peut ainsi peut-être, pour certains, paraitre s’éterniser.
À quelques longueurs près, voilà une pièce quand même intéressante.
Outre ses rationalisations circulaires, affabulatoires et auto justificatives lui permettant de prêter à la réalité un sens éludant complètement son isolement, il compense sa solitude par un surinvestissement, un lien quasi fusionnel avec un python. Autrement, de temps en temps, il y a la maison des bonnes_putes.
Cette contemporaine solitude, ce viscéral besoin de l’autre, cet incommensurable vide relationnel sur vacuité d’être, ces bras qui ne sont jamais là pour vous prendre, tout cela inflige une douleur épouvantable, intolérable à l’égo de Michel : sa fuite, au seuil de la dissociation et de la folie, se matérialise avec cette vie relativement recluse avec comme seule compagnie ce reptile qui peut l’enserrer et créer une impression de présence. Cette fuite est illustrée d’une façon méthodiquement, presque sadique : c’est qu’en fait, c’est le personnage, qui, dans un exposé quasi autobiographique prenant quelque peu l’aspect d’une conférence, se dévoile lui-même et s’enfonce, un peu comme un fou, qui en expliquant pourquoi il ne l’est pas, ne fait que dévoiler avec éloquence les rouages de sa démence.
Le texte, brillant, déconstruit avec une précision entomologique, sans pitié, la triste substance d’être du personnage, mettant en relief l’immensité de ses constructions-béquille : comme ce python considéré aimant et quasi humain, comme cette collègue, qui à la moindre manifestation de gentillesse polie se retrouve idéalisée, érotisée_et investie d'espoir démesuré. On atteint le rire par cynisme et ironie, sublimant ainsi cette tristesse particulière qui est mise en exergue : tout le pathétique d’une époque époque technocratique, aseptisée, où on ne vit pas, on fonctionne.
La scénographie se porte en écho de la substance existentielle du personnage. Encadré d’armoire et classeurs froids, beiges et métalliques, voilà un ensemble symétrique d’une quinzaine de carrés en papier journal formant collectivement un rectangle morcelé : séparés par les interstices du mur noir de fond de scène sur lequel ils sont épinglés, ils constituent une surface de projection. On y jettera, sagement et séquentiellement, des images suggérant les lieux évoqués dans le récit (une limite, puisqu’on utilise moins les jeux de surimposition de réalité et les contre-effets) , et celles-ci du fait de cette surface, apparaissant aussi éclatées, disjointes que l’intériorité du personnage. Un fauteuil et une table, tout aussi anonymes, complètent.
Évoluant dans de vaseux clairs-obscurs de parfaites circonstances, vêtu d’un habit brunâtre sur chemise blanche et nœud papillon (on pense à Mr. Bean, joué par Rowan Atkinson) Pascal Contamine construit, bellement, un personnage lunatique, cérébral, rigide, le regard vague toujours dans l’ailleurs de l’absence et du repli, ponctuant ses envolées à la verve digressive, tordue et auto contemplative avec force de gestes flous, bref, toute la maladresse découlant de l’hypertrophie cognitive avec le corps désincarné. Sous l’anxiété, la tension du personnage, on pourra « voir » son moi se morceler et entrer presque en fusion avec son environnement : superbe évocation avec dynamique schizophrénique d’occupation de l’espace. Une diction facétieuse, un ton presque obséquieux avec un timbre de voix Guitryesque « embellissent » le tout.
Belle construction en forme de chute et d’auto digestion existentielle, la pièce offre de très beaux moments et une bonne dose de ricanements sardoniques, avec peut-être comme principal défaut, la longueur. Avec presque deux heures sans entracte, force est de constater que, même si parfaitement légitime du point de vue de la construction dramatique et du rendu, et même si bellement incarnées, plusieurs scènes semblent, dans ce traitement à tout du moins, revisiter à quelques variantes près des éléments qui ont déjà été exposés et compris . Même si le procédé participe de ce jouissif, sadique et récurent enfoncement du personnage, le soliloque peut ainsi peut-être, pour certains, paraitre s’éterniser.
À quelques longueurs près, voilà une pièce quand même intéressante.
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Création du Centre international de recherche et d’action artistique et multimédia (CIRAAM)
Texte d’après l’œuvre de Romain Gary (Émile Ajar)
Mise en scène et interprétation de Pascal Contamine
Assistante à la mise en scène: Lise Lenne
Lumières par Suzanne Richard
Scénographie et costumes par Fruzsina Lanyi
Environnement sonore par Jean-Sébastien Roux
Conception vidéo de Frédéric St-Hilaire
Au théâtre MainLine , 3997 boul. St Laurent
24 mars au 5 avril à 20h
Billetterie 514 577.4586