dimanche 22 mars 2009

Bye Bye Baby - Imago Théâtre

Par Yves Rousseau


Avec Bye Bye Baby, l'auteur Elyse Gasco explore l'abyssal et viscéral gouffre des interrogations identitaires, de la quête de racine et d'origine: une jeune femme adoptée à la naissance cherche sa mère biologique. Attention, hommes absents, univers féminin.

Certes, le confort, la sécurité. Bien sûr, des parents adoptifs aimant, attentionnés. Évidemment, l'habituelle relation mère-fille en tendresse-rouspette, en caresse-griffure : ce fameux et paradoxal état fusionnel conflictuel. Mais en dehors de cela, la petite vie. Normal, quoi. Mais est-ce le fait pour Ellie de se retrouver enceinte (le père s'est éclipsé), d'être confronté à la lignée, la reproduction, la continuité, et à l'obligation de se demander si on le garde, qui déclenche cela? Soudain, quelque chose manque. Oh, pas de ces choses qu'on peut reporter, tempérer, rationaliser.

En fait, plutôt une manifestation d'animalité, basique, primitive, transcendante, viscérale. Comme une louve cherche ses petits, et comme les louveteaux appellent leur mère. L'appel. Celui du nourrisson, un cri, comme un déchirement du coeur auquel rien ne résiste. Ce qui découle du fameux lien inconditionnel, peut-être l'unique et seul véritable. Le lien du sang, de la chair. La mère. Et pourtant, pourtant : la blessure de l'abandon. Celle qui fait mal et qui ne guérit jamais. Alors, chercher. Désespérément. Prête à tout. Tout.

Crédit : Marjorie Guindon
Le trône: tirer la chasse, répéter le cycle de l'abandon, où pas ?

Et cette mère adoptive ? Certes un peu rigide, cérébrale, désincarnée, un peu vieille fille, mais n'a-t-elle pas toujours été là, n'est-elle pas celle qui a toujours ramassé les peines et pots cassés? On ne veut peut-être pas la trahir, ou vivre un conflit de loyauté, mais l'appel des racines est plus fort. Plus fort que tout. Alors Culpabilité, que de Culpabilité.

Mais heureusement (?), comme un morceau d'enfance qu'on transporte dans la vie adulte, il y a une amie imaginaire, là depuis toujours, véritable exutoire, valve de sureté: l'antithèse absolue de cette jeune femme introvertie (une auteure...), furtive, maladroite et hésitante, qui donne l'impression d'avancer dans la vie en s'excusant. Voilà, vous vous imaginez, jusque ici, un larmoyant drame social? Que nenni. Cette amie, c'est le côté volontaire, l'inconscient en liberté. Celle qui tire, pousse, qui dit «vas-y, fais-le, fonce ». Elle peuple le réel de ses commentaires sarcastiques, et s'éclate, en dehors du temps, en dérives fantasmagoriques complètement délirantes, rocambolesques, véritable matérialisation satirique des lubies, peurs, espoirs et conflits psychiques de son hôte.

Autre dérive poétique, une danseuse incarne la présence spectrale de la mère biologique, tout en mouvance chorégraphique éthérée, symbolique, expressionniste et flottante. Rajoutez Babs Dubois, l'assistante sociale qui s'occupe du dossier (demande de réunion, consensuelle, avec la mère bio), une truculente femme d'origine judéo-anglo-franco-montréalaise (une métaphore de notre tissu social unique?), savoureuse et on ne peut plus typée, et finalement un texte sensible, mais ironique et avec de bons punchs-line, et voilà l'exploit : on a réussi à habiller le propos, sublimer le didactisme du « cas vécu », et ainsi éviter le piège du drame social à visées conscientisantes, bref, la pièce à thème affecté.

Et comment ça se matérialise, tout cela? Des murs en « V » ouverts vers la salle, deux tons – frange du bas en tuiles beiges sur murs verts — l'esthétique d'une salle de bain, ou de une clinique : ouverte et collée sur la paroi jardin, une cloison centrale et pivotante (à partir de l'angle fermé du « V ») permet d'isoler une zone où trône, centrale, une cuvette; rabattu côté cour, le dispositif dévoile alors un espace représentant le bureau de l'assistante. Des ouvertures latérales multiples , et une fenêtre surplombant l'arrière-scène, permettent, en étant parfois révélés en semi transparence, les procédés de dérives précités, intercalés en flash entre les arias principales.

Crédit : Marjorie Guindon
Le personnage de Babs Dubois et celui de la jeune femme

La mise en scène est particulièrement dynamique, avec des enchainements au quart de tour : les scènes impliquant les personnages dramatiques (mère adoptive et fille), en plus d’être habitées par une certaine ironie (en sous-texte), sont presque toujours, soit mis en « présence » ou suivies de contre-effets humoristiques et révélateurs issus des facéties et tableaux délirants de la potache amie invisible, soit alternées de surréelles consultations avec le jouissif personnage de Babs Dubois. L’ensemble culmine avec une dantesque dérive hallucinante, un cauchemar méphistophélique peuplé des caractères, en versions démoniaques, où la synthèse paroxystique de toutes les craintes et espoirs de la jeune femme éclate dans un fiévreux songe au relent de sado-maso_psychédélique. Finalement, l’espace de poésie du geste ponctue et embellit l'atmosphère des vaporeux passages en songes spleenétiques torturés : l’inaccessible idéal maternel.

Crédit : Marjorie Guindon
La jeune femme et son alter-égo imaginaire

Dans le rôle de l’amie, Nathalie Claude hérite du gros lot, avec un parcours très serré d'apparitions conjugué à une kyrielle de changements de costumes : hallucinante course burlesque de grivoise et coquine expression, qu’elle complète avec un rocambolesque panache. Pour quiconque circule en terroir montréalais, le personnage de Babs Dubois devient rapidement la quintessentielle expression archétypale et satirique d’une savoureuse montréalitée : belle incarnation, juteuse et charnue, par Felicia Shulman. Martine-Marie Lalande, dans le rôle de la torturée, continue de démontrer, comme pour son inoubliable personnage dans Opium 37, le talent montant d’une jeune comédienne particulièrement douée. En mère obsessionnelle, stuck-up et névrosée, Dominique Leduc offre une prestation très correcte. Finalement, en plus du beau geste, Mathilde Monnard étonne avec un travail de voix très adéquat, une dimension qui laisse parfois à désirer chez les danseuses.

Amusant, intéressant, odyssée iconoclaste, tragicomédie de l’identité.

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Texte d’Élyse Gasco
Traduction de Maryse Warda
Mise en scène de Clare Schapiro
Comédiennes : Martine-Marie Lalande, Nathalie Claude, Dominique Leduc, Mathilde Monnard et Felicia Shulman
Assistante à la mise en scène : Luciana Burcheri
Éclairage : David Perreault Ninacs
Conception des costumes : Amy Keith
Musique : Isabelle Lussier

Au Monument-National, Studio Hydro-Québec, du 19 au 28 mars 2009

Billetterie : 514-871-2224