mercredi 25 février 2009

Tshepang - Lara Foot Newton (Afrique du Sud) - Théâtre La Chapelle


Par Yves Rousseau



Fait divers, Afrique du Sud 2001 : une enfant (Tshepang) âgée d'à peine quelques mois est victime de_viol. La commotion médiatique qui s'ensuivit eu l'effet d'un véritable révélateur en mettant à jour phénomène aux proportions épidémiques : dans ce pays, plus de 20 000 occurrences par années! L'auteur et metteur en scène engagée Lara Foot Newton, après avoir visité et étudié la petite communauté ou eu lieu le délit initial afin de tenter de comprendre et de cerner les raisons ayant pu mener à de telles dérives, dresse un portrait sans concession du quotidien blessé d'un peuple, avec les effets cuisants
d'une historique spoliation. Douloureux tableau.



Bafoués, méprisés, ostracisés, et pourtant, et pourtant! La force tranquille du grand fleuve de la vie coule, comme le sang noir d'un peuple meurtri sur une terre mouillée de larmes. Là dans ce petit village au milieu d'un champ de cicatrices et brûlures, au milieu de l'alcool d'oubli, là dans l'aftermath de l'ultime spoliation sur les cendres encore fumantes de l'apartheid, là où les jeunes_filles à peine_adolescentes s'offrent déjà_maîtresse pour le gîte et le couvert, là, pourtant, les couleurs éclatantes de la petite vie ordinaire, dans les joies et peines du quotidien.

Crédit: Ruphin Coudyzer
Mncedesi Shabangu et Constance Didi


Par la bouche de ce grand naïf dégingandé, avec ses babioles à touristes, ici sur la place, par la parole de ce conteur (Simon), de ses yeux et sa mémoire de témoins, son récit truculent et imagé peint les couleurs belles et sordides sur la grande toile d'un épisode de vie marquant pour une communauté, dit-il, « ou il ne se passait jamais rien ».

Triptyque tableau, concerto dantesque en trois mouvements pour conteur et orchestre. Primo, la texture sociale, comme une toile du verbe de Miyuki Tanobe, une perspective colorée en vibrato de rires d'enfants, un allegro de visages connus, familiers et aimés, spiccato épars de petits moments d'existences et d'anecdotes iconoclastes, parfois amusantes, pittoresques et joyeuses, ...pour un moment. Mais voilà, secundo, un adagio dramatique d'orage existentiel point, le vernis s'écaille, la douleur suinte : les conséquences éthyliques et hallucinées de substances, le tissu social aliéné: le produit d'une ultime spoliation. Puis la souffrance. Au tableau Tanobe-esque fait suite l'étalement du caché : le climat affectif s'obscurcit, prend des teintes sordides, comme si on voyait se profiler tel un requiem atmosphérique L'île de la Mort, de Boecklin. Tertio, allegro d'éclatement, horreur la plus crue des lendemains damnés de l'abandon, fardeau éternel au relent expressionniste avec une fin à vous couper les jambes, « The Scream » de Judith Mason.

Ruth, porte sur son dos un lit. Comme celui ou sa petite âgée de neuf mois, Tshepang dormait. Comme celui où la petite se vit subir le plus vil des_outrages, pendant qu'elle la laissa pour aller boire, pour oublier une abjecte existence de fille-mère entretenue à charge de triste offrande charnelle. Comme celui où elle se tailla les veines. Et fut découverte à temps par son ancien mec, le conteur Simon : « the last time she ever spoke ». Odieux sur odieux, c'est que d'abord on crû que l'indicible crime fut commis pas six hommes externes à la communauté. Les analyses démontrèrent qu'il s’agissait d'un proche. Sous le regard indifférent d'une autre proche qui le surprit, et ne fit que sortir de la chambre. Sans rien faire, ni dénoncer.

Revenue de la mort, le cri éteint de Ruth est terrible. Abusée, trahie, coupable. Un cri du silence, du trop tard.

La scénographie offre un puissant support métaphorique. D'un lit grandeur nature, côté jardin émergeront les figurines styles art africain pour touristes, portant lunettes. Elles serviront de support représentatif au conteur et deviendront les âmes vivantes du village. Ce lit! Comme celui miniature que Ruth a sur son dos. Comme celui se trouvant dans une des maisonnettes (la maison de Ruth), côté cour, avec chacune un mat portant multiples âmes-lunettes. Au centre, en arrière-scène, un immense tas de sel sur lequel se trouve Ruth. Accroupie, prostrée en cercles compulsifs de culpabilité et d'anéantissement, elle pétrit de ses mains le sel, creuse sa propre mine de chagrin, sous cet indicible mantra créé par le frottement.

Un rôle exigeant pour Constance Didi, sans texte : l'émotion doit être entièrement corporalisée. Pas facile en répétions rapportait-elle : le propos est déchirant, surtout pour une mère. Ne pas éclater, ne pas fondre, tout porter dans le stoïcisme condamné. Le résultat sur scène est probant, puissant. Et, répétons-le, cette fin! que nous ne dévoilons pas, ouf. Brillant Mncedisi Shabangu, avec une diégèse pourtant métaphoriquement imagée, qui même avec un tel sujet offre de beaux moments d'humanité, étonnamment chaleureux et vivant : une performance incarnée, sans manichéisme, avec un personnage qui offre tout les paradoxes de l'être, le bon et le mauvais.

Tristement, l'auteur reporte que, hélas! rien ne serait réglé : profondes inégalités sociales, drogues dures, isolement, pauvreté et chômage endémique, avec un gouvernement faisant preuve de mesures plutôt vaseuses afin de remédier à ce problème de_rapts d'enfants...

NDLR: Notez, la pièce est en anglais.
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Texte et mise en scène : Lara Foot Newton
Assistant à la mise en scène: Leïla Enriques
Interprétation : Mncedesi Shabangu et Constance Didi
Décor : Gerhard Marx
Lumière : Wesley France


24 février au 7 mars, mardi au samedi à 20 h
La Chapelle, 3700 Saint-Dominique, Montréal
Billetterie : (514) 843-7738