Par Yves Rousseau
Rappelons, approximativement, les grandes lignes de cette histoire, parmi les plus connues et les plus populaires de la littérature française :
Quand une intrigante et un dandy (Valmont) tous deux brillants, raffinés, narcissiques, libertins, cyniques, blasés et désillusionnés n'ont plus que d'abjectes manigances et vengeances comme moteur existentiels et motif de leur relation, voilà le résultat : la Marquise de Merteuil, laissée jeune et riche par un veuvage précoce, s'avère être une experte en manipulation et duperie, allant même jusqu'à poser comme confidente et amie envers ses ennemis, pour ne mieux que pouvoir, sous son apparente bonne réputation, les avilir à sa guise. En quelque sorte féministe avant l'heure, et libérée de la tutelle d'un mari, la voilà pourtant désireuse de se venger d'un de ses amants, le comte de Gercourt, ayant commis l'affront de lui préférer une autre. Pour ce, sous promesses de récompense charnelle, elle charge une ancienne flamme avec qui elle tient un sordide pacte d'amitié, le Vicomte de Valmont , de séduire et perdre la jeune promise de Gercourt, Cécile de Volanges, une jeune adolescente pure et naïve.
Mais Valmont cherche plutôt à rajouter à son tableau de chasse (tout en relançant Merteuil) la chaste et vertueuse Présidente de Tourvel qui se trouve chez sa tante, Madame de Rosemonde. De Merteuil subjugue Mme de Volanges afin qu'elle se rende séjourner chez la tante, créant la situation parfaite afin que Valmont puisse compromettre et Cécile, maintenant éprise de son jeune professeur ayant défroqué pour elle (le Chevalier Danceny), et Madame de Tourvel. Après sa réussite, Valmont éprouve peut-être peut-être, surprise, de véritables sentiments pour Tourvel, qui s'est complètement donnée à lui, mais il consent pourtant à l'abandonner, à partir d'une odieuse lettre élaborée par Merteuil, ultime condition pour obtenir les faveurs promises par cette dernière (et aussi pour entretenir cette rixe de défis), qui entre-temps, elle, a réussi à séduire Danceny!
Tout se précipite : Merteuil ne tient pas parole et nargue Valmont. C'est la guerre avec Valmont, qui se battra en duel avec Danceny, le pantin de Merteuil. Valmont pourrait n'en faire qu'une bouchée, mais paraît presque se suicider par personne interposée, précipitant l'issu du combat. Ce dernier confie avant de mourrir les lettres révélant les manigances de Merteuil à Danceny, qui lui réalise trop tard le prix terrible à payer pour ses errances. Tourvel, atterrée, perd la raison, puis à la nouvelle de cette mort, meurt, pendant que Cécile, sous le coup de l'outrage, prend le voile. Bientôt tous connaissent les lettres, et pour la Marquise de Merteuil, c'est le début de la fin...
Si on peut la dévoiler, c'est que ce que l'histoire, dans cette version, est peut-être plus importante par ce qu'elle permet de révéler de la substance humaine des protagonistes, que par son intrigue, ses détours intriqués et foisonnants. Point de manichéisme dans la construction et la dimension psychologique des personnages, mais plutôt un tableau impressionniste des côtés clairs et sombres inhérents à la personnalité. La Marquise de Merteuil par exemple est une belle composition sensible de Catherine Hamann qui ici ne dépeint pas une unilatérale méchante de service, mais met plutôt en exergue peurs, carences et blessures qui emmènent la motivation, voir nécessité de ce mode de vie de manigances, l'ensemble comme mécanisme de défense existentiel : sans pourtant chercher à excuser. Idem pour Valmont (superbe jeu de L.-O. Mauffette), avec en plus la vanité sardonique de celui qui ne sait que trop bien ce qu'il est, vivant dans la parfaite conscience de ses choix (à ce propos notons d'ailleurs cette brillante idée d'en faire le témoin universel invisible, toujours en scène avec ce rictus machiavélique). Même les personnages des victimes échappent au monolithisme : Mme de Volanges n'est-elle pas coupable, par sa vanité et son désir morbide d'accession sociale, de s'être laissée aveugler par son désir de s'associer à la belle société, une Marquise, vous pensez bien, ma chère; Danceny ne succomba-t-il que trop facilement, selon les faiblesses de la race, aux charmes de la Marquise de Merteuil, lui qui tout à l'heure jurait amours toujours à la belle Cécile? Puis cette vieille tante, qu'on pense débonnaire et gâteuse ne se révèle-elle pas être en fait bien trop expérimenté des choses de la vie pour ne pas avoir vu venir tout ce qui se tramait?
Cette belle direction du jeu se trouve appuyée par une certaine pureté scénographique. Pas de flafla. Quelques chaises et accessoires sur fond noir, avec une semi-transparence centrale pouvant révéler un espace en arrière plan souvent utilisé pour suggérer une juxtaposition ou alternance de temps et de lieux.
À cette sobriété de décor s'oppose une véritable orgie de costumes, surtout pour les tenues féminines, riches, variés et dans tous les tons de l'extravagance de l'entre-deux-guerres, époque pour cette adaptation de l'oeuvre , qui se déroule originalement au dix-huitième siècle. À ce titre, l'approche permet de donner vie, dynamise, avec par exemple de nombreuses insertions d'airs et danses du temps, mais amène aussi quelques incohérences quand les personnages font référence à certains comportements qui même au début du vingtième siècle étaient déjà anachroniques.
Pour sans doute offrir une bouffée d'oxygène au public face à un texte et un univers assez, disons, intenses, de nombreuses insertions burlesque furent intercalées. Ainsi, la tante est incarnée par un comédien _travesti, offrant le spectacle d'une de ces chaplinesques bonnes femmes à la nature particulièrement débordante, avec l'avantage de déclencher l'hilarité de la salle, en complète rupture de ton. Si le stratagème burlesque se prête bien à certaines scènes plus anodines (comme le papotage de la tante au jardin, au sujet de ses rhumatismes) et permet parfois d'atteindre certains contre effets intéressants en mettant en relief le drame, on peut peut-être avoir une certaine réserve lorsqu'il est réemployé à répétition avec d'autres personnages utilitaires grotesques déclenchant le ricanement du public, semblant prendre le premier plan de scènes réputées dramatiques, occultant partiellement ce qui vraisemblablement devait être mis en relief à partir des caractères principaux du tableau.
Finalement, au stade précoce de cette première représentation, on remarque peut-être quelques latences, surtout en première partie, peut-être pourrait-on resserrer un peu. Normal après seulement un ou deux enchaînements complets.
À quelques réserves près, la pièce se révèle certes très intéressante, particulièrement du fait d'une adaptation (atypique) bien incarnée et découpée, contournant le piège du linéaire épistolaire, et de belles prestations mettant en lumière la complexité des personnages dans les eaux troubles des turpitudes humaines.
Fascinant voyage.
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Les Liaisons Dangereuses, une production de la Société Richard III
Texte original de Pierre Ambroise François Choderlos de Laclos
Adaptation, mise en scène et costumes par Daniel Paquette
Comédiens:
Pierre-Yves Cardinal David----- Chevalier Danceny
Isabelle Duchesneau-----Mme de Tourvel
Chantal Dumoulin-----Mme de Volanges
Frédéric-Antoine Guimond-----Mme de Rosemonde
Catherine Hamann-----Marquise de Merteuil
Louis-Olivier Mauffette-----Vicomte de Valmont
Milva Ménard-----Cécile de Volanges
Éclairages et régie par Audrey Wyszinski
Du 27 janvier au 14 février 2009
Saison itinérante de la salle Fred-Barry
Lieu: Caserne Letourneux, 411, avenue Letourneux (angle Notre-Dame Est)
Métro Pie-IX, autobus 139 sud jusqu’à Notre-Dame.
Billetterie : (514) 253-8974
La Société Richard III présente une adaptation du roman épistolaire « Les Liaisons Dangereuses » de Choderlos de Laclos. Cynisme mur à mur, décadence, libertinage tragique sur fond d'années folles et de burlesque chaplinesque...
Rappelons, approximativement, les grandes lignes de cette histoire, parmi les plus connues et les plus populaires de la littérature française :
Quand une intrigante et un dandy (Valmont) tous deux brillants, raffinés, narcissiques, libertins, cyniques, blasés et désillusionnés n'ont plus que d'abjectes manigances et vengeances comme moteur existentiels et motif de leur relation, voilà le résultat : la Marquise de Merteuil, laissée jeune et riche par un veuvage précoce, s'avère être une experte en manipulation et duperie, allant même jusqu'à poser comme confidente et amie envers ses ennemis, pour ne mieux que pouvoir, sous son apparente bonne réputation, les avilir à sa guise. En quelque sorte féministe avant l'heure, et libérée de la tutelle d'un mari, la voilà pourtant désireuse de se venger d'un de ses amants, le comte de Gercourt, ayant commis l'affront de lui préférer une autre. Pour ce, sous promesses de récompense charnelle, elle charge une ancienne flamme avec qui elle tient un sordide pacte d'amitié, le Vicomte de Valmont , de séduire et perdre la jeune promise de Gercourt, Cécile de Volanges, une jeune adolescente pure et naïve.
Mais Valmont cherche plutôt à rajouter à son tableau de chasse (tout en relançant Merteuil) la chaste et vertueuse Présidente de Tourvel qui se trouve chez sa tante, Madame de Rosemonde. De Merteuil subjugue Mme de Volanges afin qu'elle se rende séjourner chez la tante, créant la situation parfaite afin que Valmont puisse compromettre et Cécile, maintenant éprise de son jeune professeur ayant défroqué pour elle (le Chevalier Danceny), et Madame de Tourvel. Après sa réussite, Valmont éprouve peut-être peut-être, surprise, de véritables sentiments pour Tourvel, qui s'est complètement donnée à lui, mais il consent pourtant à l'abandonner, à partir d'une odieuse lettre élaborée par Merteuil, ultime condition pour obtenir les faveurs promises par cette dernière (et aussi pour entretenir cette rixe de défis), qui entre-temps, elle, a réussi à séduire Danceny!
Tout se précipite : Merteuil ne tient pas parole et nargue Valmont. C'est la guerre avec Valmont, qui se battra en duel avec Danceny, le pantin de Merteuil. Valmont pourrait n'en faire qu'une bouchée, mais paraît presque se suicider par personne interposée, précipitant l'issu du combat. Ce dernier confie avant de mourrir les lettres révélant les manigances de Merteuil à Danceny, qui lui réalise trop tard le prix terrible à payer pour ses errances. Tourvel, atterrée, perd la raison, puis à la nouvelle de cette mort, meurt, pendant que Cécile, sous le coup de l'outrage, prend le voile. Bientôt tous connaissent les lettres, et pour la Marquise de Merteuil, c'est le début de la fin...
Si on peut la dévoiler, c'est que ce que l'histoire, dans cette version, est peut-être plus importante par ce qu'elle permet de révéler de la substance humaine des protagonistes, que par son intrigue, ses détours intriqués et foisonnants. Point de manichéisme dans la construction et la dimension psychologique des personnages, mais plutôt un tableau impressionniste des côtés clairs et sombres inhérents à la personnalité. La Marquise de Merteuil par exemple est une belle composition sensible de Catherine Hamann qui ici ne dépeint pas une unilatérale méchante de service, mais met plutôt en exergue peurs, carences et blessures qui emmènent la motivation, voir nécessité de ce mode de vie de manigances, l'ensemble comme mécanisme de défense existentiel : sans pourtant chercher à excuser. Idem pour Valmont (superbe jeu de L.-O. Mauffette), avec en plus la vanité sardonique de celui qui ne sait que trop bien ce qu'il est, vivant dans la parfaite conscience de ses choix (à ce propos notons d'ailleurs cette brillante idée d'en faire le témoin universel invisible, toujours en scène avec ce rictus machiavélique). Même les personnages des victimes échappent au monolithisme : Mme de Volanges n'est-elle pas coupable, par sa vanité et son désir morbide d'accession sociale, de s'être laissée aveugler par son désir de s'associer à la belle société, une Marquise, vous pensez bien, ma chère; Danceny ne succomba-t-il que trop facilement, selon les faiblesses de la race, aux charmes de la Marquise de Merteuil, lui qui tout à l'heure jurait amours toujours à la belle Cécile? Puis cette vieille tante, qu'on pense débonnaire et gâteuse ne se révèle-elle pas être en fait bien trop expérimenté des choses de la vie pour ne pas avoir vu venir tout ce qui se tramait?
Cette belle direction du jeu se trouve appuyée par une certaine pureté scénographique. Pas de flafla. Quelques chaises et accessoires sur fond noir, avec une semi-transparence centrale pouvant révéler un espace en arrière plan souvent utilisé pour suggérer une juxtaposition ou alternance de temps et de lieux.
À cette sobriété de décor s'oppose une véritable orgie de costumes, surtout pour les tenues féminines, riches, variés et dans tous les tons de l'extravagance de l'entre-deux-guerres, époque pour cette adaptation de l'oeuvre , qui se déroule originalement au dix-huitième siècle. À ce titre, l'approche permet de donner vie, dynamise, avec par exemple de nombreuses insertions d'airs et danses du temps, mais amène aussi quelques incohérences quand les personnages font référence à certains comportements qui même au début du vingtième siècle étaient déjà anachroniques.
Pour sans doute offrir une bouffée d'oxygène au public face à un texte et un univers assez, disons, intenses, de nombreuses insertions burlesque furent intercalées. Ainsi, la tante est incarnée par un comédien _travesti, offrant le spectacle d'une de ces chaplinesques bonnes femmes à la nature particulièrement débordante, avec l'avantage de déclencher l'hilarité de la salle, en complète rupture de ton. Si le stratagème burlesque se prête bien à certaines scènes plus anodines (comme le papotage de la tante au jardin, au sujet de ses rhumatismes) et permet parfois d'atteindre certains contre effets intéressants en mettant en relief le drame, on peut peut-être avoir une certaine réserve lorsqu'il est réemployé à répétition avec d'autres personnages utilitaires grotesques déclenchant le ricanement du public, semblant prendre le premier plan de scènes réputées dramatiques, occultant partiellement ce qui vraisemblablement devait être mis en relief à partir des caractères principaux du tableau.
Finalement, au stade précoce de cette première représentation, on remarque peut-être quelques latences, surtout en première partie, peut-être pourrait-on resserrer un peu. Normal après seulement un ou deux enchaînements complets.
À quelques réserves près, la pièce se révèle certes très intéressante, particulièrement du fait d'une adaptation (atypique) bien incarnée et découpée, contournant le piège du linéaire épistolaire, et de belles prestations mettant en lumière la complexité des personnages dans les eaux troubles des turpitudes humaines.
Fascinant voyage.
_____________________________
Les Liaisons Dangereuses, une production de la Société Richard III
Texte original de Pierre Ambroise François Choderlos de Laclos
Adaptation, mise en scène et costumes par Daniel Paquette
Comédiens:
Pierre-Yves Cardinal David----- Chevalier Danceny
Isabelle Duchesneau-----Mme de Tourvel
Chantal Dumoulin-----Mme de Volanges
Frédéric-Antoine Guimond-----Mme de Rosemonde
Catherine Hamann-----Marquise de Merteuil
Louis-Olivier Mauffette-----Vicomte de Valmont
Milva Ménard-----Cécile de Volanges
Éclairages et régie par Audrey Wyszinski
Du 27 janvier au 14 février 2009
Saison itinérante de la salle Fred-Barry
Lieu: Caserne Letourneux, 411, avenue Letourneux (angle Notre-Dame Est)
Métro Pie-IX, autobus 139 sud jusqu’à Notre-Dame.
Billetterie : (514) 253-8974
