jeudi 18 décembre 2008

Le Doux Parfum du vide - Point d’exclamation théâtre - Monument-National

Par Yves Rousseau

Manger son prochain, cela peut sembler banal et habituel à une époque comme la nôtre, certes la routine normale dans cette jungle d'individualisme narcissique et néo-libéralisant. Quand on le prend au sens commun et figuré. Ici on pousse l'image, disons, quelque peu plus loin...


Entrons. Là devant vous, encadrée par deux rangées d'estrades latérales, une rectangulaire surface blanche. Dix ou douze mètres par trois. Au centre, une canalisation d'écoulement. Au plafond, des crochets à quartiers de viande. Un abattoir!


Crédit: Éloi ArchamBaudoin
L'abattage d'une viande: la télé est là.


Viandes_humaines consentantes. Ici on n’abat pas seulement la chair. On occis les douleurs d'absence, de vacuité existentielle. Le doux flottement du confort indifférent. La totale perte de sens. La vie désincarnée de raisons et de substance. Dans ce monde l'instrumentalisation des rapports humains atteint son paroxysme. On y a le droit de vouloir finir comme cela, et sans doute à cause de tout cela.


Crédit: Éloi ArchamBaudoin

Une viande bien fraîche attend...



Quand le flottement perceptuel, la perte de référence et de sens atteint un niveau tel que même la mort paraît procèder du même flou! Autour, chef et boucher, avec les mêmes calculs et la même dialectique qu'auraient de jeunes cadres dynamiques envers n'importe quelle autre bonne affaire, grouillent, supputent les tendances du marché et calculent les centaines de kilos nécessaires. Il faut satisfaire la clientèle BCBG. Puis après, quand la tendance sera échue, cela sera simplement un autre objet de gargarisme égotique qui remplacera. Un nouveau concept de l'heure, la saveur du mois. Un autre marché. We are meat. De l'usine à meubles bon marché alimentée par des esclaves du tiers-monde crève-la-faim, en passant par le champ de bataille coupe tête des bureaux jusqu'à l'usine à viande_humaine comme boucherie de misère humaine, le même cannibalisme.


Crédit: Éloi ArchamBaudoin

Clients en extase après la consommation de délicates parties


Tout ça sous l'oeil voyeur d'un média, les grands jeux du cirque télévisuel et l'ironie de son voyeurisme commandité. Les mêmes chrétiens jetés aux lions. Le même appétit sanglant de la plèbe. Panem et circenses.

Énorme à avaler cette proposition. Gros. Le texte parfois cabotin. Heureusement, le vin aigre-doux d'un humour cynique et les soubresauts d'un rire jaune aident à faire passer, et même récupérer le tout. Tout est dans l'approche. Manichéens, quelque peu le propos, mais avec une couche d'auto-dérision, de quasi-potache. Je l'ai dit, quintessentielle élégie de l'instrumentalisation des rapports humains : ici des couples à vide qui se parlent par répondeur, par cellulaires interposés. Des_baises instrumentales, sans investissement. De la viande, un morceau à utiliser. Je te consomme, je te jette. Je t'égorge et je te mange. Il n'y a plus de sens, plus d'humanité, chacun pour soi. Quand le vide culmine par désinvestissement, on devient gigot, steak. Tout est irréel. Dissocié. On fonctionne. Pas d'âme.


Le mur de la mort.



La pièce a le défaut de ses qualités : délire rocambolesque et improbable, mais en clin d'oeil. Le procédé a l'avantage, avec la valve de sûreté de l'exutoire ironique, de faire bouillir la marmite pression d'une certaine douleur d'être, d'une contemporaine dérive sociétale : en fait, c'est la principale force de la pièce, on met ici le doigt dessus. Puis gratte le bobo. Le malaise est grand. La vapeur siffle.


Les scènes sont certes très clivées et « clippées»: sur le grand déambulatoire blanc, le défilé de mode des mannequins de la grande vacuité sous le techno boum-boum alterne avec les dérives fantastiques des spectres qui parlent aux vivants (les plus belles envolées) sous d'évanescents cœurs accapela. Ici, heureusement, point d'éclat, de gore, de déluge sanglant. On suggère, on évoque. Une retenue qui empêche le propos de culbuter. Côté jeux, même si on sent parfois une légère rigidité peut-être justement issue du langage du clip et de ses poses, on trouve en général une belle richesse de ton, d'expression, avec un vernis iconoclaste laissant transparaître un certain drame. Bien travaillé. On parvient à incarner la substance du propos et à mettre en relief des personnages qui semblent parfois difficilement appréhendable dans le texte. Voilà ce qui importe le plus.



Intéressant, troublant, dérangeant.


Miam, miam, miam!


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Texte de Pascal Lafond
Dramaturgie et mise en scène par Robert Bellefeuille.

Comédiens : Éloi ArchamBaudoin, Charles Baillargeon, Vincent Côté, Sébastien David, Alexandre Fortin, Agathe Lanctôt, Marie-Pascale, Fanny Rainville et Milane Ricard
Scénographie de Dominique Richard
Costumes par Ève Léveillé
Son par Caroline Turcot
Assistance à la mise en scène par Adèle Saint-Amand
Production et direction technique de Suzanne Richard

Du 16 au 20 décembre à 20 h 30
Studio Hydro-Québec
Monument-National
1182, boul, Saint-Laurent
Montréal
Billetterie : (514) 871-2224


mardi 16 décembre 2008

Méphisto - Option-Théâtre du collège Lionel-Groulx

Par Yves Rousseau

Gigantesque et colossale fresque d’entre deux guerres, Méphisto est une brûlante charge pamphlétaire contre le totalitarisme et ses fallacieux mécanismes d’insinuation, doublé d’une fondamentale interrogation sur la force des mots, de l’engagement artistique et humain. Dans l’adversité, dans l’urgence, quels sont nos choix, et surtout, comment ces derniers nous survivent-ils? Quelques moments d’une humanité…



(Nous traitons ici d'une pièce produites au collège Lionel-Groulx dans le cadre de la formation des étudiants de l'Otpion-Théâtre)


La substance : comment réagit la bête humaine lorsque traquée par les loups de la dictature, le totalitarisme le plus abject? Certains se rebiffent ou s’écrasent, puis, comme d’habitude, il s’en trouve toujours pour collaborer, et tirer parti. Et puis, cette dictature, selon quels pernicieux mécanismes parvient-elle à s’insinuer dans une démocratie? Selon quelle démagogie? Et que peut l’art, l’artiste et sa parole contre les canons? Qu'est-ce qui survit, et finalement, fait son chemin?


Crédit : Andréanne Legault
Les caractères, des comédiens en répétition, jettent un regard sur leur texte pamphlétaire. Le fascisme
montant dénoncé et tourné en ridicule.
Certains se rebiffent
, d'autres....


Le contexte, en bref : nous sommes en Allemagne, peu après la chute du IIe_Reich. La république de _Weimar (1919-1933) survit tant bien que mal au marasme économique, réussissant un temps à mater la montée du fascisme. Puis Hitler_accède au pouvoir, commençant notamment par museler presse, intellectuels et artistes. L’état de non-droit s’installe, avec toute l’horreur subséquente qu’on connaît.


Crédit : Andréanne Legault

Le sulfureux contexte de l'entre-deux-guerres évoqué.


Le microcosme : le monde vu par les yeux du théâtre, ou enfin, d’un théâtre. Dans l’unique grouillement intellectuel et artistique allemand d’après-guerre, les grandes idéologies issues de l’enfance politique du 20e siècle se rencontrent: belles lubies et illusions, ça on commence alors sans doute peut-être à s’en douter, cyniquement, mais on ne le sait pas encore complètement. Chacun se croit dans sa vision de l’humanité : capitalisme, communisme, puis la montée du national-socialisme d’Hitler. Nous suivons ici l’évolution d’un théâtre résistant, protestataire et engagé jusqu’à l’éclatement « final » issu du musellement_nazi. Si il y a un Méphisto, il y a également un Faust, le directeur du théâtre qui vendra son âme contre survie, faveur et « succès ».


Crédit : Andréanne Legault
Le monde vu par les yeux du théâtre (dans le théâtre): les comédiens se changent et se démaquillent.


Le message : Ironie du tort, ce sont les mots de créateurs qui se sont battus parfois au prix du suprême sacrifice qui aujourd’hui restent, se transmettent, alors que de l’art de collaboration de ceux qui fléchirent, il ne reste que les miasmes du dantesque abysse méphitique. C’est cette trajectoire de destin pour ses acteurs et dirigeant, qui est ici examinée. De l’importance de nos choix pour la suite du monde?


Crédit : Andréanne Legault

Le réveil brutal face au _national-socialisme: la désillusion s'installe


Le lieu évoqué : essentiellement l’intérieur d’un théâtre où défilent le temps et l’action. L’impressionnante scénographie est constituée d’une large passerelle haute de quelques mètres, surplombant l’aire de jeu principale (encadrée de colonnes), avec deux escaliers latéraux courbés y donnant accès, l’ensemble étant lui-même sis sur une gigantesque plate-forme rotative. Ainsi, le contexte de départ suggéré est celui d’une scène vue des coulisses, avec les tables de maquillage devant le miroir imaginaire du quatrième mur, mais la rotation complète du dispositif permet de complètement renverser la perspective, on suggère alors "voir" la scène du point de vue de la salle . Ainsi, l’intimité révélée d’un théâtre ses intrigues, alterne avec des moments de théâtre dans le théâtre, répétitions et spectacles. Les costumes sont riches, variés, époustouflants et procèdent certainement d'une recherche historique très soignées.


Crédit : Andréanne Legault

Le salut (à une représentation ultérieure...) révèle scénographie, personnages et costumes.


Les défis de jeu : Alors là, quel morceau! Une pléiade de scènes : les discussions politiques et artistiques des protagonistes, qui sont de diverses factions idéologiques, sont étroitement enchaînées avec divers numéros, parfois en « répétition », un processus de création qui implique l’analyse et les commentaires des caractères, surtout lorsque la montée du fascisme précipite la nécessité d’allégories politique fantaisistes de façon à pouvoir contourner la censure. L’action est très rythmée, les références littéraires, théâtrales et politiques foisonnent.



Crédits : Andréanne Legault
Quelques-uns des styles de jeu explorés: de beaux moments d'expression, entre autres.


Très formateur, et très exigeant, on y trouve à peu près tous les styles de jeu, entre autres : le potache de la farce parodiant un certain théâtre au jeu ampoulé, le jeu clownesque pour les cabarets politiques, le drame comme lorsqu’on juxtapose la scène finale de la Cerisaie de Tchekhov, puis le music-hall à claquette en passant par le tango, en passant par la comédie et la tragédie, comme lorsque la vie des personnages, dans leur temps de vie « réel », atteint des sommets paroxystiques et mortels. Une foisonnante mosaïque de divers temps de vie d’un théâtre et de l'art dans l’adversité montante du fascisme.

La direction : Sous cette dantesque fresque, outre l’exigence des enchaînements, de la mécanique théâtrale, on remarque l’incroyable délicatesse et subtilité du travail de matérialisation d’intentions. Monsieur Paquette se révèle être sans doute un des principaux talents de la relève en terme de direction d’acteurs, est-ce un climat particulier de confiance ou de complicité, toujours est-il que les jeunes apprentis comédiens impressionnent par leur aplomb dans des performances qui impliquent un très large registre de jeu et un complexe travail de mise en place. Certainement un groupe particulièrement discipliné, allumé.

Faut-il par contre montrer une sérieuse réserve sur cette idée d’avoir fait prendre aux comédiens leurs applaudissements en coulisse ? Malgré la pudeur que commande le propos (on peut ajuster l'attitude pendant le salut en conséquence...), le salut constitue un moment qui me semble procéder du lien sacré entre le public et la troupe, et qui en théâtre peut prétendre, peu importe l’intention évoquée, avoir le luxe de bafouer cet instant privilégié?

Éclairages et son : d’une capitale importance, les contextes suggérés reposant fréquemment sur quelques accessoires et d’atmosphériques découpages d’éclairage, avec parfois des effets spectaculaires pour souligner certains moments. Le tout est étroitement lié à une trame sonore très élaborée : d’abord la musique, de Bach, à Piazzolla, Marlene Dietrich en passant par de soldatesque chants de propagande et d’innombrables effets sonores (jeu clownesque) synchronisés avec des éléments de jeu. Beaucoup de travail de conception, et vraisemblablement un « q-sheet » monstrueux et une attention de tous les moments pour le personnel de régie.

Il n’y a guère plus que les écoles de théâtre pour pouvoir monter de telles pièces de résistance…

On ne voit pas le temps passer, le tableau est riche, pertinent. Puis quand on voit l’investissement de ces jeunes artisans et artistes, en fait parlons plutôt d’engagement, bien on se dit : qu’elle belle relève!


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Méphisto, une production de l'Option Théâtre du Collège Lionel-Groulx

Adaptation : Ariane Mnouchkine, d’après l’œuvre de Klaus Mann
Mise en scène de Daniel Paquette, assisté de Tanya Pettigrew
Scénographie par Fannie B. Yockell assistée de Catherine Aubertin

Accessoires par Julie Rousseau et Marie-Pier Gilbert

Costumes de Marie-Pier Gilbert
Éclairage par Michaël Fortin
Environnement sonore par Josée Brouillard

Du 13 au 17 décembre au Théâtre Lionel-Groulx
100, rue Duquet, Ste-Thérèse

Avec Olivier Berthiaume, Marie-Claude Blanchet, Geneviève Boivin-Roussy, Julie Cantin-Béliveau, Samuël Côté, Gabriel Dagenais, Audray Demers, Mary-Eve Fortier, Nicolas Gendron, Audrey Guériguian, Nadine Jean, David Leblanc, François Morin

jeudi 11 décembre 2008

L’Instruction, de Peter Weiss - Unity 1918, de Kevin Kerr - École Supérieure de Théâtre


Par Yves Rousseau

Voici un aperçu des spectacles de décembre de l'École Supérieure de Théâtre s'inscrivant dans le processus de formation de jeu, de scénographie et de production. Il s’agit de deux productions dirigées pour les élèves de troisième année. Voilà la relève...


L’Instruction de Peter Weiss

Deux années après qu’elle eût été montée au CADM, voilà L’Instruction de Peter Weiss de retour dans une école de théâtre. Auschwitz et l'humanité dans toute son horreur : le procès des tortionnaires nazi qui eut lieu à Francfort en 1963, qui dura vingt mois avec plus de cent jours d’audience, et impliqua entre autres 211 survivants témoignant contre 22 accusés _SS.

Contrairement à Hugo Bélanger, qui avait en 2006 créé une juxtaposition de temps et lieux, où des détenus concentrationnaires (dans un décor suggérant wagon à bestiaux, baraquement, grilles et miradors) agissaient par représentation métaphorique les exactions quotidiennes tout en verbalisant les éléments du procès, Daniel Paquette a ici opté pour une approche légèrement plus représentative. Porté par un atmosphérique ensemble d’extraits de divers requiem très bien dosés, à partir d’un puissant tableau représentant les corps empilés des exécutés d’une chambre à gaz, les êtres fantomatiques émergent du néant pour quérir de symboliques valises contenant les costumes-rôles qui à partir d’une mortelle tenue originelle seront revêtus : avocats, monstres tortionnaires, témoins et survivants. Puissante exposition.

Crédit: Frédéric Péloquin
Avocats (jardin), témoins (cour) puis accusés (en arrière plan).


Le travail d’éclairage, en clairs obscurs dantesque et évanescent est d’une poésie poignante et triste, et revêt une grande importance climatique, définissant les textures contrastés et graves soulignant le propos d’une humanité parfois horrifique. Certainement un travail très réussi.

En terme d’approche de jeu, Daniel Paquette me confia avoir beaucoup travaillé au niveau d’une incarnation certes blessée, mais retenue : cette façon d’induire, de porter l’émotion gigantesque et indescriptible issue de cet étalement méthodique et détaillé d’exactions, d’horreurs indicibles sous le déni systématique des tortionnaires est très puissant, les non-dits et l'implicite parlant souvent beaucoup plus que ne l'auraient fait sensiblerie et simagrées. Sensibilité du propos égale sensibilité du dosage, et plutôt que consumer dans l’excès, les jeunes apprentis comédiens portent plutôt bien la substance de cette parole selon la retenue attendue, qui s’en trouve ainsi catapulté directement dans les estrades avec toute la force du suggéré et de l’incarné, le sous-texte en pleine face. Dur, ça fait mal. Mais nécessaire. Ça a existé, c’est là. Le côté le plus laid de l’humanité. Homo homini lupus: et ça recommence, et ça continue, encore et encore…

La scénographie ajoute à la puissance du propos : deux rangées d’immenses colonnes inclinées encadrent une scène couverte de grandes dalles en effet de perspective de profondeur, avec en fond de scène une gigantesque porte, celle de la chambre à gaz de la scène initiale. Expressionniste, anguleux, on pense à un temple Arianiste, aftermath grinçant d’une humanité : des Allemands jugent des Allemands. Costumes impeccables. Outre musicalement, la trame sonore très soignée offrait en temps opportun, une surimposition de discours symboliques, King, Churchill Hitler et compagnie, teignant l'air du temps d'un climat agissant comme un révélateur.

Très intéressant à tout point de vue, un exercice formateur et un rendu convainquant.


Texte de Peter Weiss dans une traduction de Jean Baudrillard
Mise en scène de Daniel Paquette, assisté de Germain Pitre
Avec Jean-Phillipe Marcotte, Marie-Ève Skelling, Francis Cantin, Kena Molina, Alexis Bérubé, Cyril Assathiany, Frédéric S. Painchaud, Marc-André Goulet et Sarah Dagenais Hakim
Scénographie par Camille Picher, assistée de Guylaine Carrier
Costumes par Annie-Juliette Larcher assistée de Véronique Calvé
Accessoires par Magalie Dufresne
Éclairage par Sabrina Paquette Godin
Son : Marie-Hélène Lemarbre

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Unity 1918 de Kevin Kerr.

Le texte de Kevin Kerr nous amène à évaluer l’impact terrible de la première guerre sur une petite communauté saskatoise. D’abord l’éloignement des hommes au front, l'angoisse impuissante de l'attente Puis les survivants qui reviennent, souvent diminués, aveugles, gazés. Et qui ramènent avec eux, comble de l’horreur, la grippe espagnole. C’est l’hécatombe. La mort partout, le village en quarantaine : un peu comme une version canadienne de La Peste d'Albert Camus,

La fresque est gigantesque, tout comme cette scéno, étonnante. La scène du Studio Alfred-Laliberté  s’étire en largeur, et c’est déjà quelque chose de l’habiller sur un niveau. Ici, une double perspective; d’abord au niveau plancher un véritable village de l’ouest, tout en poutres et en madriers avec plusieurs points de fuite (les divers porches du village) encadrés par, côté cour, la station des téléphonistes, et, côté jardin, l’office du croque-mort; puis une large passerelle surplombant le niveau premier, représente un extérieur, avec les blés, les champs, le cimetière et en arrière-plan, de dantesques flancs rocheux. L’allégorie montagneuse offre un effet saisissant, même si dans la réalité , une photo à 360 degrés sur le site de la Ville d’Unity montre plutôt un très plat paysage de plaine.

La recherche au niveau des costumes est tout aussi soignée pour les tenues d'époque, comme celle des soldats, et il en va de même pour les accessoires, en particulier les artefacts technologiques : téléphones à cornet et tutti quanti. Le travail de production est certes également soigné, des éclairages très corrects en passant par une trame sonore réaliste.


Texte de Kevin Kerr

Scénographie par Andréanne Drolet, assistée de Jennifer Arsenault
Costumes par Karine Cusson assistée de Véronique Poirier
Accessoires par Audrey Chikhani assistée de Magalie Dufresne
Éclairages par Gabrielle Dumont-Dufresne
Conception sonore de Christine Plouffe
Assistante à la mise en scène par Annie Dufresne
Production par Janie Bissonnette



Avec Stéphanie Daviau, Gwendolyn Mc Keown, Ariane Inessa Castellanos, André Perron, Luc Chandonnet, Chantal Therrien, Maria Pirrera, Nadia Gosselin-Kessiby et Louis-Philippe Labrèche.
Dirigé par Peter Batakliev


mardi 2 décembre 2008

Et si je n’étais pas passée par là ? - Les Ouvriers Théâtre

Par Yves Rousseau


Avec «Et si je n’étais pas passée par là», les Ouvriers Théâtre explorent le phénomène de l'isolement urbain, de la perte de références versus l'avènement de réponses préfabriquées et de spiritualité consommables. Nous suivons la quête iconoclaste et rigolote d'une jeune femme, une apparente légèreté masquant une véritable substance dramatique.

La voilà, près de vous. Peut-être est-ce une voisine de bureau, avec qui vous dînez, ou une parente, une amie, nous en connaissons tous une. Jolie, intelligente, pas pire sinon mieux que bien d'autres, et pourtant. La solitude au rendez-vous. Elle a beau essayer diverses choses, club rencontre, gym, faire, provoquer, rien ne colle. Bien sûr, elle fonctionne, bosse, puis va à ses cours de yoga et autres: il y a-t-il quelque chose qu'elle n'a pas en désespoir essayée ? Sûr, elle jase souvent avec vous et quelques copines, mais ça reste de l'ordre du fonctionnement. Il manque quelque chose, quelqu'un. À vide, de sens. Pas d'amour, ou si peu, histoire forcée par désespoir, et défilement d'olibrius qui se défilent. Cruelle absence de cette petite étincelle de reconnaissance si particulière qu'on lit dans le regard de l'autre, et qui nous donne de façon si vibrante l'impression d'exister. Pas de complicité. Je l'ai déjà dit, que du fonctionnel, ou presque : les clients avec qui on discute, les copains d'activités, bouffe au resto : parfois l'illusion qu'il se passe quelques choses, mais non, erreur, illusion, déception. Et ça continue, et ça recommence. Les jours se suivent et se ressemblent. Dans le confort drabe et mièvre de la moderne indifférence baignée par l'inconsistance de ses rapports.

Voilà la situation de Claudine, quasi clown triste à qui tout arrive, une jeune femme d'une trentaine d'années. Comme si quelque part un dieu moqueur avait décidé d'épingler cette existence dans l'ennui. Ou enfin, si cela n'est vraisemblablement le cas, jusqu'où sommes-nous responsables, maîtres de notre destin? Voilà une des prémisses de la pièce. Car Claudine, loin d'abandonner, se débat. Peut-être pas toujours de la bonne façon mais elle essaye. Se cherche et cherche un sens. Même dans ces biscuits chinois, omniprésents.

Certes, voilà le côté pathétique de cette quête d'être plus, d'être mieux, comme une tentative de marchandisation du destin, de « glamourisation » du devenir. Comme si l'être en soi n'était jamais assez bien, comme s’il fallait se marcher dessus et être autre. Alors, se « garrocher », en plus des fameuses activités, dans cette (hum) thérapie que nous suivrons. Puis en alternance, des moments d'existentiels flottements spleenétiques, comme ce début atmosphérique sous un symbolique et funéraire air d'Arcade Fire (My Body is a Cage). Une comédie de situation cynique, iconoclaste et parodique, ponctuée de musique pop génération « Y ». Certes on rit beaucoup, mais la blessure sous-jacente n'est jamais loin. Et c'est ce qui en fait la beauté. Il y a ici d'essentielles questions qui sont posées.

Crédit: Luc Bouffard
Moments d'existentiels flottements spleenétiques sur symboliques projections

Et quelle forme ça prend tout cela? Minimaliste scéno, sol blanc, un pneu, deux tabourets. Puis la situation ancre, soit la suite d'épisodes de thérapie, alternés d'éclats de vie, de scènes de ce quotidien absurde et décevant. Cyclothymique, en montagnes russes. Le gourou de centre d'achat à la spiritualité plastifiée, en voix suave hors-champs zen new-age d'une profondeur affectée, genre susurrant animateur radio FM, un Lacan à cinq cennes sauce doctrine modifiable et consommable et palette de couleurs psychologiques sur mesure. Là, devant, la pupille procède ses directives et se croît dans cette démarche, ce qui ne rend qu'encore plus délirantes les satires, avec néanmoins toujours en sous texte le drame sous-jacent qui n'en est ainsi que d'avantage mis en relief, surtout avec l'effet de symboliques projections, juxtapositions de morceaux d'âme. Par suggestion, par association, Claudine se livre entre autres aux simagrées associatives incarnées physiquement (tu es une fleur...) et parfois doute : à ce moment révélatrice répartie du gourou, « tu t'es déjà transformé de roche, gazon, feuille à argile, j'ai des élèves qui restent toujours à roche, brique, plomb ». Sans commentaires...

Crédit: Luc Bouffard
Claudine se livre aux simagrées associatives du "thérapeute"...

Les situations, celles de la vie quotidienne, sont certes révélatrices, comme cette scène où Claudine, qui gagne sa vie en faisant des « home staging » d'appartements, voit le client avec qui elle pensait être en train de créer un lien vendre son condo avant même que ses conseils ne fussent appliqués et la remercier de façon très générique et désinvestie : la désillusion, où comment se sentir laide, perpétuellement rejetée, larguée avec des gens qui passent sans s'arrêter dans sa vie, et complètement socialement futile et inutile.

Tristesse d'une quête, Claudine se voit définir comme étant « une fille qu'on quitte facilement car on ne trouve en elle aucune raison de rester ». Sur le grand tableau des galaxies, grain de sable dans l'immensité, là dans le noir, stellaire isolement infini, elle trace à grands renforts de flèches la position de sa solitude sur fond d'aériennes et viscérales plaintes de violons.

Crédit: Luc Bouffard
Claudine et son client. Les rencontres professionnelles se suivent, l'illusion s'installe...


Plusieurs formes de dérives: symboliques avec bien sûr lesdites projections, mais aussi fantasmagoriques, comme celles de la caricaturale vie rêvée de Claudine en animatrice débordante d'assurance et de mièvre complaisance envers des invités d'un talk-show télé kitsch: la scène du manchot chinois, avec l'accent cliché, chantant cet air épouvantable avec sa harpe électrique, complètement survoltée en entrevue est certes drôle, mais peut-être en totale rupture avec le ton et le jeu subtil et retenu du reste de l'ensemble, et m'a semblé troubler la construction dramatique. Trop.

Mais à part ce bref instant, vraiment une interprétation incarnée, un propos qui tout en étant iconoclaste et grinçant jette un regard lucide sur les dérives contemporaines issues de la quête de sens, et sur ce phénomène de solitude et de célibat chronique, l'endémique isolement de l'ère... des communications. Et puis le destin, lui?


Une pièce tout à fait charmante, on passe certainement un bon moment.

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Une production des Ouvriers Théâtre

Texte collectif

Idée originale et mise en scène: Philippe Cyr et Annick Gamache
Comédiens: Jean-Pascal Fournier et Maia Loïnaz
Scénographie, accessoires, son et éclairages par Marie-Ève Pageau

À la salle intime du Théâtre Prospero

Du 28 novembre au 13 décembre 2008
Tel (514) 526-6582/ 1371, rue Ontario Est


Les Néos - Pièces pour emporter - 28 novembre - Théâtre Mainline



Par Yves Rousseau


Les Néos poursuivent leur croisade théâtrale, Odyssée fantastique, fildeféristes sans filets marchant au-dessus de l'abîme de la vie, avec ses peines et ses joies, dans toutes les couleurs belles de l'espoir, par la la grande quête du Graal de la théâtrale vérité, au grand dam de tous les cyclopes du confort de l'indifférence. Drôle, tragique, dramatique, toujours les mêmes montagnes russes électrisantes, avec assemblage de (très) courts, à l'emporte-pièce. Pas de quatrième mur, les thématiques assumées sont issues de la vie vraie, comme une mosaïque de parcelles d'âmes révélées. La version théâtrale du cinéma-vérité?


Dossier Néos, prise trois: même formule que pour le spectacle du 28 septembre , pour vous situer il est cependant à peu près essentiel de lire la critique du précédent spectacle, ici, avant de poursuivre. Vous désirez quelques explications plus détaillées sur le mouvement Néo ? Vous pouvez consulter à cet effet la première critique .

Alors même lieu, même formule, avec tout de même, de nouveaux numéros intercalés parmi les choix existants : chacun avec leur texture particulière, l'assemblage aléatoire ayant comme résultat de ne jamais produire une soirée semblable en termes de mouvement et de climat. Cette fois-là, d’abord la couleur, iconoclaste projetée sur l'écran de petits accrocs de vie espiègles et parfois blessés. Un climat d’ironie qui progressivement évolua vers de dramatiques témoignages, portés avec retenue, avec ce côté assumé, habité, de cette intériorité qui propulse la charge existentielle et émotive vers les estrades : le comédien qui projette l’intention matérialisée plutôt que de la consommer et se consumer. Transmetteur. À ce titre, on remarque, entre autres : Mathieu Lepage qui se révèle être d’une humanité vibrante; Mathieu Leroux qui témoigne avec dignité et aplomb des cicatrices du destin; Gabrielle Néron qui habille l’ensemble d’une présence fantastique et généreuse
.


Crédit: Isabel Rancier
Catherine Lavoie, Gabrielle Néron et Mathieu Lepage

Il y eu peut-être un léger flottement d’enchaînements par rapport au dernier spectacle, produisant un léger délayage se prêtant par contre bien aux atmosphériques et spleenétiques évaporations méditatives engendrées par les thématiques existentielles. Du temps pour réfléchir dans le climat de frénésie général. Le jeu, toujours aussi allumé, avec peut-être de petites inégalités, une cohésion légèrement moindre à l'occasion.


Crédit: Isabel Rancier
Gabrielle Néron, Mathieu Leroux et Catherine Lavoie



Toujours aussi apprécié du public, un bon moment. Une expérience certainement à tenter.


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Était présenté le 28 novembre 2008 à 23 h, au Théâtre MainLine

Avec Sylvestre Caron, Benoît Drouin-Germain, Josée Lacombe, Catherine Lavoie, Mathieu Lepage, Sophie Lepage, Mathieux Leroux, Gabrielle Néron et Antoine Touchette.

Le prochain rendez-vous est vendredi le 19 décembre à 23 h au Théâtre Mainline, 3997 St-Laurent. Billets à la porte.

De l'amour et des Restes Humains — Théâtre à 4 pattes

Par Yves Rousseau

Le théâtre à 4 Pattes propose une nouvelle traduction du texte de Brad Fraser. Originalement écrite en 1989, et portée à l’écran par le réalisateur Denis Arcand en 93, l’œuvre explore l‘univers trash et destroy d’une jeunesse hédoniste, désorientée, cynique et en pleine quête d’identité. Presque vingt années après le grand cri affamé « No futur » de la génération « X », le propos est ici transposé aujourd’hui, dans confort bobo anesthésié de tourbillon multimédia, de rêve en rave. Autre temps, autre solitude, même douleur. L’histoire se répète.

Crédit : Danny Gilmore
Trois personnages : Charles, David et Benoît dans le bar

David (M.-M. Legault) est un comédien trentenaire homosexuel_ qui aurait peut-être pu avoir du talent si l’occasion s’était présentée. Comme tant d’autres, le voilà gagnant sa vie (ou croupissant) dans l’univers de bars, où il s’amuse comme un chat avec une souris avec ce jeune garçon de table, Charles (J.-S. Traversy), qui cherche son orientation et semble s’être épris de lui. Cet univers de faux lui convient parfaitement. Nul ne peut vraiment l’atteindre. Blindé de désillusions, il promène son spleen hédoniste. Il se complaît dans son cynisme, sa quête sordide du plaisir, de relations jetables sans lendemains en persiflages sarcastiques dont fait les frais son entourage. Il y a sa coloc Caro, une critique littéraire qui ne finit jamais les œuvres à analyser, et qui se cherche, d’expérience saphique, avec cette Julie (Anne Trudel), en prince charmant illusoire, tel ce Robert (C. Montminy) qu’elle découvre être marié. Benoît, le meilleur ami de David, surgit toujours à l’improviste, souvent ensanglanté, prétextant des rixes de bar, et se targue de ses nombreuses conquêtes féminines tel un viveur sans scrupules : mais est-il aussi hétéro qu’il le prétend? Et ne parle t-on pas de ce psychopathe et de tous ces assasinats de femmes à la radio ? Reste Sarah (J. Carrier-Prévost), ou tous vont se mêler, papillonner, une cynique pute donnant dans le_sado_maso,_parfait match idéologique pour son ami David avec qui elle contemple la laideur humaine.
Tout un défi pour monsieur Gilmore. L’univers éclaté, d’un point de vue existentiel, se double d’un éclatement des lieux. Tout à fait atypique en théâtre, on voit plutôt ça au cinéma. Avec peu de moyens, Gilmore relève le défi : habitations, bar, discothèque, lupanar-donjon, bref, le véritable défilement enchevêtré et psychédélique de flashs de vie et de lieux se concrétise essentiellement par une mise en place serrée et des découpages d’éclairages, avec occasionnel support audio enregistré, ou in vivo, comme ce rave suggéré simplement par une rythmique martelée par un comédien hors-champ sur la caisse de résonance formée par ce rectangulaire praticable inclinée en centre scène et une zone de lumière hallucinée. On se débrouille avec ce qu’on a. Côté jardin, un pupitre lumineux représente le bar. La couche, le futon de l’appartement, un simple empilage couvertures de flanelle : on les utilisera à tout vent, parfois tendue pour certains jeux d’ombres (en prologue) représentant l’univers de stupre et de décadence, mais surtout comme écran masquant les diverses évocations de scènes olé olé: très prude, sage et poli.

Un choix de traitement? Une approche plus grand public? Si le texte, l’émotion au niveau de la substance des personnages est bien portée, et si le déroulement halluciné de jump-cut et en dent-de-scie participe étroitement de la construction de cet univers éclaté: la retenue de l’ensemble et l’approche du jeu a certes le mérite de nous situer surtout au niveau de ce que porte le texte sur l’intériorité des personnages, mais également le désavantage d’être peut-être désincarné d’un certain sentiment d’urgence, de viscéral et atavique humanisme ici décadent.
Les maladroites et drabes scènes érotiques et certaines contextualisations supposément sulfureuses semblent êtres au tricot et à la « flanalette » ce que la dentelle et le feu sont à Dave St-Pierre. Peut-être un peu trop propre, propre propre, domestiqué, dans le ton, l'émotion.
Tout de même, à l’intérieur des limites de l’approche, de belles performances. Michel-Maxime Legault construit un personnage peut-être plus dissocié et blessé, plus réfugié dans le confort du « bitchy-bitchy yayaya » à tout vent que machiavélique. Claude Montminy et Anne Trudel offrent des personnages de soutien très corrects. Benoît Finley se démarque avec un caractère en pleine implosion dantesque et diabolique avec un regard de plus en plus troublant et inquiétant, alors que Jean-Simon Traversy offre une belle performance sensible et bien incarnée en jeune homme honnête avec un point de vue presque candide dans la découverte de cet univers de duperie. Julie Carrier-Prévost, en dominatrice_, construit un personnage contemplant la perversion humaine avec le même regard cyniquement blasé qu’un boucher sur son étal. Routine. De la viande, du fric. Finalement, Brigitte Hébert-Carle, dont la traduction en québécois semble fonctionner, paraît d’autre part ici avoir un jeu quelque peu décalé par rapport au reste de la distribution : est-ce le fruit d’une trop grande retenue (direction?), toujours est-il que l’expression m’a semblé (à mon humble avis) tiède et d’une certaine unicité de ton, le jeu désincarné, les enchaînements parfois mécaniques et on cherche la substance du personnage, ses pulsions et motivations, une matérialisation tangible du travail d’intentions.
Si certes la pièce souffre de ces quelques limites, parfois agaçantes, elle parvient tout de même à poser de pertinentes questions sur le devenir contemporain, et recèle plusieurs moments intéressants.
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Une production du Théâtre à 4 Pattes

Texte de Brad Fraser
Traduction de Brigitte Hébert-Carle
Mise en scène est de Danny Gilmore.
Scénographie et éclairage de de Ève Champagne-Thériault
Comédiens: Michel-Maxime Legault, Brigitte Hébert-Carle, Benoit Finley, Julie Carrier-Prévost, Jean-Simon Traversy, Claude Montminy et Anne Trudel .


Du 26 novembre au 6 décembre 2008 à l’Espace Geordie
4001, rue Berri
Billetterie: (514) 529-5806
Réservation par courriel : theatrea4pattes@hotmail.com

Regarde maman, je danse - Swan Lake / Vanessa Van Durme

Par Yves Rousseau



Dans Regarde maman je danse, la transsexuelle_ Vanessa Van Durme aborde sans détour ni artifice, mais avec un propos sensible et humoristique, sa trajectoire existentielle.


Voilà la scène, nue et dépouillé, sombre murs. Côté cour, une modeste table de formica style année 70 imitation bois avec ses deux chaises de vinyle moutarde. Côté jardin deux poupées debout côté à côte, un garçon et une fille. C’est tout. Peu d’effets d’éclairage, à peu près pas de musique. Puis la voilà, une dame grande d’un certain âge vêtue d’un simple et pudique déshabillé rose. On devine la tristesse sereine du temps sur l’ironie de l’expérience dans le regard. Puis un récit, tout simplement, là, assise à sa table, circulant parfois en avant-scène. Fiévreux, viscéral, un récit de vie gravé dans la chair, par le grand bistouri du destin : l’histoire d’un changement de sexe.

Crédit: Fred Debrock

Profondément humaine, touchante, démystificatrice, ironique, drôle, madame, VanDurme véritable « entertainer » passe en revue son existence. Tout de suite la salle est attentive, suspendue à ses lèvres.

Ah que d’anecdotes sur certains comportements masculins, la vie de couple et le triple emploi des femmes: enfants, ménage, boulot. Vraiment pas une sinécure, de constater l'auteur: « c’est un sacré boulot d’être femme, pourquoi devenir femme quand on a le choix »?

Question d’identité, finit-on par comprendre? Déjà enfant, sentant sa différence. S’intéressant aux choses de sa sœur et de maman, jouant avec des poupées le père qui gronde, la mère qui défend, c’est un enfant, ça passera. Mais ça ne passe pas. « J’étais cendrillon avec une petite quéquette_, mais je m’en foutais ». Toujours avec cet humour à contretemps « ha, ce _pénis, qu’est-ce qui nous prend nous, femmes, de l’aimer autant au prix de prendre le type qui est au bout aussi ». Voilà pour le climat.

Comme si elle voulait être quelqu’un d’autre. « En fait, j’avais plutôt l’impression d’avoir quelqu’un d’autre en moi »!

Puis, jeune homme, le théâtre et la tâche des rôles masculins. C’en est trop, la crise existentielle se cristallise. Exit le théâtre, il y a peu de casting pour elle, en pleine transformation. Place au changement, le grand. Rappelons que nous sommes dans les années soixante-dix. Et les mentalités, et les chirurgies, peu disponibles, ne facilitent pas le choix. Puis, ensuite, la réalité crue. Les centaines d’hommes qui défilent entre les cuisses, qu’on regarde avec désillusion. Pour manger, survivre. Puis le temps, une union (16 années, mais 15 de trop...), des jours meilleurs, et l’art de retour : regarde maman, je danse. La grande valse en contretemps de la vie…

Véritable parcours du combattant, charge ou témoignage humaniste contre les préjugés, exutoire affirmation de soi et de sa fière différence, l’histoire est certes captivantes, touchante malgré quelques pointes mélos et quelques développements qui s’étirent en tiers final. Vraiment, on rit beaucoup.

Est-ce du théâtre? Un conte? Une conférence? Un Stand-up? Un exposé de vulgarisation? Une pédagogie de sensibilisation? Un manifeste existentiel? Un pamphlet de tolérance?

Disons un troublant et fascinant objet théâtral qui n’est à la fois aucune de ces choses et toutes en même temps.


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Une production Swan Lake/ Vanessa Van Durme

Texte et interprétation par Vanessa VanDurme
Mise en scène et éclairages par Frank Van Laecke


Du 2 au 6 décembre
Billetterie : www.lachapelle.org ou (514) 843-7738
Théâtre La Chapelle, 3700 rue Saint-Dominique, Montréal

lundi 1 décembre 2008

Le Malade Imaginaire - Théâtre LV2

Par Yves Rousseau


Le théâtre LV2 revisite Molière, avec une version particulièrement drôle, festive et colorée: que la rigolade commence !




Argan, un radin ronchonneur bourgeois hypocondriaque têtu et débonnaire fait les belles heure$ des médecin$ : clystère et canule, lavements, saignées, potions, rien n’arrive à guérir son « mal ». Geignant du matin au soir, il trouve réconfort auprès de sa seconde femme Béline, une cocotte intéressée par son argent qui le couvre de ses attentions affectées. Argan désire marier sa fille Angélique à un bon parti, le neveu de son médecin traitant (Monsieur Purgeon) , Thomas Diafoirus une tronche pathétique, un benêt de première qui s’apprête à suivre les traces de son papa, le « Docteur » Diafoirus, un charlatanesque technocrate grotesque d’un obséquieux ridicule. Mais la belle Angélique aime plutôt le fringuant Cléante, jeune homme de cœur, vif et fantasque, mais pauvre. Menacée du couvent par son père courroucé, Angélique se voit offrir un court sursis pour se décider. L’idée du monastère fait saliver Béline, qui se débarrasserait ainsi d’une encombrante et s’emparerait de la fortune du grincheux advenant son décès, très espéré, car elle complote la signature d'un testament à son avantage avec son gigolo et notaire d’amant, le ridicule Monsieur Bonnefoy.



Crédit: Christine Bourgier
Béline, une cocotte vénale, couvre Argan de son attention interessée




Mais cela est sans compter sur la ruse de Cléante, qui s’introduit en se faisant passer pour un maître de musique, puis les manigances machiavéliques de Toinette, la servante revêche qui ira jusqu’à se déguiser en médecin afin de manipuler Argan en faveur d’Angélique, et l’influence de Béralde, le frère d’Argan , un homme raisonnable en toute chose qui de mèche avec Toinette tentera de raisonner le grabataire face à ses entêtements et lubies. Ébranlé par toutes ces manœuvres et poussé par Toinette à jouer le mort afin de mesurer la réaction de chacun, Argan , devant la somme des résultats, vacille: permettra t-il ce mariage ? L’amour triomphera-t-il?



Crédit: Christine Bourgier
Toinette se déguise en médecin et prépare son coup fumant avec la complicité de Béralde



La scénographie simple, efficace, dépouillée, laisse toute la place au jeu, tout en suggérant parfaitement le climat d’époque : en arrière plan, un mur en boiserie à caisson blanchi à la chaux, avec au centre, la porte menant au cabinet d’aisance puis une perspective d’arrière-cour. Deux points de fuite latéraux. Une petite table côté jardin, une chaise côté cour, puis, central, le large canapé où s'avachit le « mourant » pour y traiter ses affaires tout en râlant. Bien.

La belle farce! Lumineuse, rythmée, charnue, juteuse, impertinente, d'un léger potache croisé du beau verbe, du bel esprit aiguisé: cette vison d'une festive et ironique petite misanthropie procéde d'une dissection minutieuse des ataviques tares humaines, et des fallacieuses et inévitables inclinaisons de la race. Et jouée dans un esprit presque forain, délirant, flirtant avec le burlesque sans pour autant trahir le propos: rarement a-t-on vu l'esprit coquin et particulièrement aiguisé de Molière paradoxalement aussi bien mis en exergue. Est-ce cette approche particulièrement corporelle, physique, cette façon particulière d'incarner le sous-texte et de mettre en avant-plan soit les tares, soit les inévitables et viscérales pulsions d'êtres de chair, jamais la grande comédie du mensonge et des faux-semblants peut-être ne révéla avec autant de verve moqueuse la face qu'on se plaît à prétendre cachée de notre humanité, le dantesque jeu de dupes. N'en déplaise aux puristes, la démonstration n'en acquiert que plus de puissance sans trahir ni la substance, ni le texte : comme si le plaisir ne pouvait pas mener à la conscience! L'instruction par le rire atteint ici sa quintessentielle forme, mais faut-il absolument souffrir pour être d'esprit beau, comprendre, constater? La rigolarde dérision d'une réalité qui autrement pourrait s'avérer triste n'est-elle pas la meilleure des sublimations? Je pose la question.


Crédit: Christine Bourgier
Argan et le facétieux Bonnefoy



Denis Trudel offre un savoureux Argan d'un patibulaire dérisoire et inoffensif, à la démarche légèrement pocharde, un grognard à qui tout arrive, clown triste souffreteux, pitoyable râleur néanmoins têtu, fat et orgueilleux, et avec une de ces bouilles : le Pantalone par excellence. Sylvie Potvin (qui ne laissa rien paraître d'une douloureuse blessure au pied) amène Toinette particulièrement volontaire, espiègle et coquine, d'une approximative obéissance revêche et qui finit toujours par arriver à ses fins, tournant Argan en bourrique (prémisse de la lutte des classes). Élizabeth Duperré offre juste assez de candeur apparente au personnage d'Angélique, avec sous-jacente à cette séduction manipulatrice du père, une ferme volonté et conscience des choses et une innocence relative: ne vit-on point son amant près de sa chambre, et de plus cette résistance est certes défiante (l'effritement de l'autorité paternelle, prémisse du féminisme). Puis Béline, véritable version vénale et intéressée de Bianca Castafiore, tout en poses précieuses et affectée, (avec une Annette Garant s'en donnant visiblement à coeur joie), et cet amant d'un flamboyant ridicule (Jean-Pascal Fournier en Bonnefoy), avec orgueil gonflé de bellâtre aux grandiloquentes simagrées corporelles de flamenco, avec qui elle bécote à la moindre inattention de son mari, là, en sa présence! Pierre-Luc Bouvrette joue avec à propos le jeune premier, Cléante, et avec tout le carnavalesque de la commedia dell'arte (très présente d'ailleurs) le docteur Purgeon.


Crédit: Christine Bourgier
Béline, la Castafiore vénale, monsieur de Bonnefoy, l'amant flamenco ridicule, et Argan le pingre



En parlant de docteurs, le théâtre se moque-t-il des humoristes autant que des prétentions du savoir médical, toujours est-il qu'apparaissent, avec des spectateurs se roulant par terre, Diafoirus père et fils tels des Denis Drolet du dix-septième: véritable délire, il fallait voir respectivement Jacques Allard (qui joue également un Béralde ironique) et J.-P. Fournier, complètement déchaînés en épouvantables tronches maladroites, rigides, d'un maniéré technocratique, empesé, tiqué et débile.


Crédit: Christine Bourgier

Tels des Denis Drolet du dix-septième, Diafoirus père et fils examinent Argan



L'ensemble reste étonnamment, à l'intérieur du propos satirique de Molière, de très belle faction, très grand public, familial, d'une très correcte bienséance, et fera sans doute la joie de tous, que ce soit adultes ou public scolaire (on remarque pour ces derniers un matériel documentaire et pédagogique particulièrement soigné): la grande fête du théâtre se poursuit, avec un propos livré dans toute sa substance . Une matière qui étonnamment n'a toujours rien perdu de sa pertinence...


Crédit: Christine Bourgier
Acta est fabula



À voir certainement !

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Une production du Théâtre Longue Vue la Suite (LV2)

Texte par Jean-Baptiste Poquelin dit Molière
Mise en scène par Philippe Côté, assisté par Valérie Juneau
Comédiens : Jacques Allard, Pierre-Luc Bouvrette, Elizabeth Duperré, Jean-Pascal Fournier, Annette Garant, Sylvie Potvin, Denis Trudel.
Scénographie et accessoires par Julie Deslauriers
Costumes par Fruzsina Laniy
Éclairage par Jonathan Barro
Conception sonore par Pierre-Olivier Perron
Production par Stéphane Caissy
Régie par Esva-Rose Mercier
Phonéticienne : Huguette Uguay

Représentations :
Montréal – Gesù — 18 au 29 novembre
Québec – Salle Dina-Bélanger – 2-3-4 février
Drummondville – Centre culturel — 24-25 février
Rouyn-Noranda – Théâtre du cuivre – 18 mars
Val D’or — Salle Félix-Leclerc – 19 mars
Ville-Marie — Théâtre du Rift – 20 mars
Gatineau – Salle Odyssée –, 24-25 mars
St-Hyacinthe – Salle Desjardins – 31 mars


Théâtre Longue Vue la suite (LV2)

911, rue Jean-Talon Est, suite 223,
Montréal (QC) H2R 1V5
Tél. : (514) 849-9898
Télécopieur : (514) 849-9897
Adresse courriel : lv2@bellnet.ca
 www.theatrelv2.com