Entrons. Là devant vous, encadrée par deux rangées d'estrades latérales, une rectangulaire surface blanche. Dix ou douze mètres par trois. Au centre, une canalisation d'écoulement. Au plafond, des crochets à quartiers de viande. Un abattoir!
Viandes_humaines consentantes. Ici on n’abat pas seulement la chair. On occis les douleurs d'absence, de vacuité existentielle. Le doux flottement du confort indifférent. La totale perte de sens. La vie désincarnée de raisons et de substance. Dans ce monde l'instrumentalisation des rapports humains atteint son paroxysme. On y a le droit de vouloir finir comme cela, et sans doute à cause de tout cela.
Crédit: Éloi ArchamBaudoin
Une viande bien fraîche attend...
Quand le flottement perceptuel, la perte de référence et de sens atteint un niveau tel que même la mort paraît procèder du même flou! Autour, chef et boucher, avec les mêmes calculs et la même dialectique qu'auraient de jeunes cadres dynamiques envers n'importe quelle autre bonne affaire, grouillent, supputent les tendances du marché et calculent les centaines de kilos nécessaires. Il faut satisfaire la clientèle BCBG. Puis après, quand la tendance sera échue, cela sera simplement un autre objet de gargarisme égotique qui remplacera. Un nouveau concept de l'heure, la saveur du mois. Un autre marché. We are meat. De l'usine à meubles bon marché alimentée par des esclaves du tiers-monde crève-la-faim, en passant par le champ de bataille coupe tête des bureaux jusqu'à l'usine à viande_humaine comme boucherie de misère humaine, le même cannibalisme.
Crédit: Éloi ArchamBaudoin
Clients en extase après la consommation de délicates parties
Tout ça sous l'oeil voyeur d'un média, les grands jeux du cirque télévisuel et l'ironie de son voyeurisme commandité. Les mêmes chrétiens jetés aux lions. Le même appétit sanglant de la plèbe. Panem et circenses.
Énorme à avaler cette proposition. Gros. Le texte parfois cabotin. Heureusement, le vin aigre-doux d'un humour cynique et les soubresauts d'un rire jaune aident à faire passer, et même récupérer le tout. Tout est dans l'approche. Manichéens, quelque peu le propos, mais avec une couche d'auto-dérision, de quasi-potache. Je l'ai dit, quintessentielle élégie de l'instrumentalisation des rapports humains : ici des couples à vide qui se parlent par répondeur, par cellulaires interposés. Des_baises instrumentales, sans investissement. De la viande, un morceau à utiliser. Je te consomme, je te jette. Je t'égorge et je te mange. Il n'y a plus de sens, plus d'humanité, chacun pour soi. Quand le vide culmine par désinvestissement, on devient gigot, steak. Tout est irréel. Dissocié. On fonctionne. Pas d'âme.
Le mur de la mort.
La pièce a le défaut de ses qualités : délire rocambolesque et improbable, mais en clin d'oeil. Le procédé a l'avantage, avec la valve de sûreté de l'exutoire ironique, de faire bouillir la marmite pression d'une certaine douleur d'être, d'une contemporaine dérive sociétale : en fait, c'est la principale force de la pièce, on met ici le doigt dessus. Puis gratte le bobo. Le malaise est grand. La vapeur siffle.
Les scènes sont certes très clivées et « clippées»: sur le grand déambulatoire blanc, le défilé de mode des mannequins de la grande vacuité sous le techno boum-boum alterne avec les dérives fantastiques des spectres qui parlent aux vivants (les plus belles envolées) sous d'évanescents cœurs accapela. Ici, heureusement, point d'éclat, de gore, de déluge sanglant. On suggère, on évoque. Une retenue qui empêche le propos de culbuter. Côté jeux, même si on sent parfois une légère rigidité peut-être justement issue du langage du clip et de ses poses, on trouve en général une belle richesse de ton, d'expression, avec un vernis iconoclaste laissant transparaître un certain drame. Bien travaillé. On parvient à incarner la substance du propos et à mettre en relief des personnages qui semblent parfois difficilement appréhendable dans le texte. Voilà ce qui importe le plus.
Intéressant, troublant, dérangeant.
Miam, miam, miam!
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Texte de Pascal Lafond
Dramaturgie et mise en scène par Robert Bellefeuille.
Comédiens : Éloi ArchamBaudoin, Charles Baillargeon, Vincent Côté, Sébastien David, Alexandre Fortin, Agathe Lanctôt, Marie-Pascale, Fanny Rainville et Milane Ricard
Scénographie de Dominique Richard
Costumes par Ève Léveillé
Son par Caroline Turcot
Assistance à la mise en scène par Adèle Saint-Amand
Production et direction technique de Suzanne Richard
Du 16 au 20 décembre à 20 h 30
Studio Hydro-Québec
Monument-National
1182, boul, Saint-Laurent
Montréal
Billetterie : (514) 871-2224








