vendredi 28 novembre 2008

Jam Pack - Théâtre les Porteuses d’Aromates

Par Yves Rousseau

Avec Jam-Pack Marcelle Dubois explore les aléas de la divergence en nous entraînant dans un univers paradoxal et contrasté, du théâtre non réaliste qui évite toute prise trop tangible qui pourrait nous faire dévier de cette rencontre choc avec la réalité émotionnelle des personnages. Incandescent magma dans toute la symbolique du rêve. Aucune réponse, tout est ouvert.


Depuis la tragique disparition de leurs parents, Jam Pack et Luciole, vivent en isolée symbiose à l’extrémité d’une île dans leur cabane côtière. Frêle spoutnik livré aux assauts d’existentielles tempêtes océanes, leur orbite schizoïde et elliptique croise parfois celui du village, gravitationnelle force opposée des cancans perfides et du jugementalisme face à la différence. Mais la capsule d’enfance retenue s’effrite sur les vagues du temps adulte, les morceaux brisés du miroir aux illusions ne tiennent que par une vague pellicule de douleur. S'en vont les ciels étoilés de merveilleux, les jeux d'antan, là ensemble. Urgence. Implosion.

Crédit: Alexis Chartrand
Une symbiose inquiétante

Le huis clos est troublant. Situé nulle part dans le temps et l’espace, pas de prises offertes: en flottement, avec une déréalisation impressionniste d’effet et expressionniste de moyens qui nous livre la réalité des personnages par éclats symbolistes en dantesque onirisme.

Crédit: Alexis Chartrand
Dantesque onirisme

Deux parenthèses de vie adossées aux mécanismes de défense de l’autofiction et de la fuite à l’orée de la grande courbe de sortie, en exit opposés : intérieure pour Jam Pack dans son univers schizophrénique érémitique, un laboratoire de pacotille chargé du grand sens céleste et mystique des choses dans l’auto mutilatrice quête du grand remède d’inaccessible normalité convoitée, cette démarche agissant comme une glue fragile unissant un moi morcelé cuisant dans la grande marmite pression de l’à vif, du trop, de la blessure et de la pulsion de mort; puis extérieure pour Luciole, légitimant témoin, l’évanescente caution, le lien sur le monde, avec la bouteille-bouée à la mer de sa sororale affection s’échouant sur les ressacs du désir dans une lumière de force de vie aux enivrants effluves de son mont de vénus, qu’escaladent dans l’interlope hypocrite du déni et des ragots, les mâles du village cachés dans silence acheté de l’argent. Ça complote l'effacement de cette gênante. Fantasme d’auteur, clin d’œil, romantico-kétaine en-soi assumé avec auto-ironie moqueuse, il y aura peut-être un prince charmant pour se lever, la voir, la sauver, élu d'entre tous...

Crédit: Xavier Dupont
Deux parenthèses de vie adossées dans l’autofiction

Au milieu ce texte fiévreux de cris aux éclats sanglants de viscéraux déchirements, au milieu des couteaux lacérant le tableau du grand bal masqué des bonnes intentions face à la divergence, de l'hypocrite et médisante tolérance des bien pensants, la grande danse de la laideur humaine paradoxalement habillée de la fine et délicate dentelle de la fragilité de l'âme, de sa vulnérabilité, de son atavique besoin de l'autre, tout cela sous l'âcre symphonie de l'abandon.

La scénographie, fantastique, participe étroitement de cet univers : un praticable surélevé de cinq mètres carrés est entouré d'immenses côtes (6) de baleine, comme trois parenthèses. Côté jardin, le lit en hauteur, côté cour le surréel « laboratoire », un bric-à-brac de loupes, fioles, aiguilles,clavier et... sacs sanguin. De multiples câbles descendent, on s'y pend lors des tempêtes (omniprésentes), pas tant pour tenir les morceaux (de vie et de cabane) que pour se retenir soi. La trame sonore, orageuse, explosive, soutient bien le climat d'urgence parfois inquiétant. L'éclairage rend avec superbe le glauque atmosphérique en pénombre et en clair-obscurs. Perdus sur le bord d'une mer, dans les dédales d'une tempête existentielle.

Crédit: Alexis Chartrand
Perdus dans les dédales d'une tempête existentielle

Le jeu offre des moments assez puissants, en yin et yang opposés : l'aspect aérien, parfois presque candide et émerveillé de la jeune femme versus l'auto-digestion démente et torturée du frère, un build up vers l'éclatement convainquant. Ces villageois auquel les personnages prêtaient voix se matérialisent par ces poses catatoniques, telle une possession. Sans sortir du concept et trop télégraphier le sous-texte et marquer les frontières entre les diverses zones du perceptible, je me suis demandé s’il n'eût pas été souhaitable de légèrement mieux souligner ce passage par une convention de geste et, surtout, d'éclairage. Ces passages me semblent plus difficiles à appréhender, surtout lorsque sans ces côtes géantes parfois utilisées comme interlocuteurs suggérés et alors mues par des câbles, psychotiques marionettes. Mais on y arrive. Bellement habité, incarné.

Crédit: Xavier Dupont
Puissant moment d'expression

Un univers particulier, un texte original, dans un rendu absolument sans compromis. On accepte la proposition avec un certain abandon ou on passe tout droit. Il n'y a pas de confort facile.

L'expérience vaut certainement le détour.

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Production du Théâtre les Porteuses d’Aromates

Texte et mise en scène par Marcelle Dubois
Comédiens: Félix Beaulieu-Duchesneau et Marie-Ève Pelletier
Scénographie par Véronique Bertrand
Direction de production par Xavier Dupont
Éclairages de Thomas Godefroid
Conception sonore de Caroline Turcot

25 nov. au 13 déc. 2008
Salle Jean-Claude Germain du Théâtre d'Aujourd'hui
Billetterie 514 282.3900



lundi 24 novembre 2008

La Fausse Malade de Carlo Goldoni - Théâtre Advienne que pourra

Par Yves Rousseau


Pour son troisième rendez-vous, le Théâtre Advienne que pourra nous propose une œuvre festive et colorée issue d'un des maîtres de la comédie italienne, Carlo Goldoni, soulignant ainsi son 300e anniversaire de naissance.


Goldoni, vous connaissez? Sa vie traverse le dix-huitième siècle. Ses comédies conservent le potache ludique de la commedia dell'arte, mais en y intégrant un certain réalisme social et une intrigue : prémisse de la comédie italienne moderne. Goldoni jette un oeil amusé, voir moqueur sur la vie, les classes sociales et les prétentions humaines, avec des personnages féminins particulièrement volontaires pour l'époque, mais la verve verbeuse et presque parfois cynique ou légèrement misanthropique de Molière, à qui on le compare souvent, fait place ici à une ironie colorée et festive, d'une finesse simple, dépouillée de fioritures textuelles, optimiste, festive et philanthropique.

Oh que oui, festif et coloré, ici le propos en témoigne, quasi carnavalesque. Et pour cause! Nous sommes à Venise, et figurez-vous que le Signor Pantalone, un fortuné père certes aimant, mais radin et entêté, a décidé de donner la main de sa fille Rosaura au beau Lélio, et ce, subito presto. Mais voilà, Rosaura aime secrètement le jeune et bon docteur Onesti, et c'est son amie Béatrice qui convoite le fougueux Lélio. Desepérée, Rosaura simule la alors la maladie afin de gagner du temps, avec la complicité de son amie Colombina, gouvernante et femme volontaire. Tiraillé entre son avarice et son désir de marier sa fille, Pantalone, bonasse et naïf en dehors des choses de l'argent, devient la proie rêvée pour tous les prétendus médecins, charlatans, apothicaires et guérisseurs. Béatrice et Colombina, de mèche avec Rosaura, unissent leurs efforts afin de renverser le cours des choses. Plus le mal sera mystérieux, plus cela risquera de coûter cher en toubib, et plus enclin sera peut-être le gratteux papa à écouter Onesti, qui au milieu des fats et prétentieux praticiens est le seul coeur pur et honnête à ne pas être dupe. Et ensuite, ça intrigue, ça manœuvre: ce que femme veut...

Crédit: Kim Payant/lavergnephotographe.com
Le fat Buenatesta (B. Piccolo) dans une lutte de diagnostic contre le bon Onesti
(M. Soleymanlou)
avec la belle Rosaura (J.-A. Walker).



Une scénographie à deux niveaux. D'abord, en arrière-scène, un mur percé de deux grandes arches laisse entrevoir jarres, vases, fioles : c'est l'antre de l'apothicaire chinois. On peut y circuler devant, jusqu'aux escaliers latéraux donnant trois marches plus bas sur la principale aire semi-circulaire de jeu, où se trouve une seule chaise. Simple, mais efficace. Cette surface en contreplaqué disjoint pourrait être cependant plus soignée et jure d'apparence pour l'époque. Les tons, ocres-roux, sont étroitement en accord avec ceux des costumes, tout simplement magnifiques, un travail époustouflant de Sarah Balleux.


Crédit: Kim Payant/lavergnephotographe.com
Quelques costumes conçus par Sarah Balleux : Béatrice, Colombina et Rosaura.



Le propos, tout simplement charmant. Des vilains plus grotesques de prétentions que vraiment méchants, des personnages espiègles, coquins, mus par toute la force clownesque et presque candide de la commédia, avec des rebondissements aux quarts de tour. Rythmé, plein de reflets ensoleillés comme ces passages en italien, très vivants et comprenant de belles chansons, bref un véritable cocktail de vitamine et d'éclatante lumière pour nous faire oublier la grisaille de novembre.

Crédit: Kim Payant/lavergnephotographe.com
Amour, amour, l'éternelle flamme...


Le jeu est tout simplement impeccable. À l'intérieur de style et des règles de jeu du genre, les personnages sont tout simplement allumés, savoureux, et rappellerons à certains les premières et juvéniles passions devant les élans de marionnettes de Polichinelle, Guignol et compagnie, s'enquiquinant à coup de trompe, de houlala et de bastonnade. Comme des enfants devant un savoureux sucre d'orge théâtral, on se laisse porter par un bonheur simple et radieux. On oublie 2008, l'intellectualisation névrotique, les ruminations d'actualités, avec un propos qui n'a pourtant rien perdu de sa pertinence : on a seulement à regarder la croissance phénoménale des apothicaires, guérisseurs et médecine miracle en tout genre, là, plein les tablettes, plein les médias, pour se rendre compte que rien n'a changé : à cet effet, certains traits rajoutés au texte original font le pont, et sont particulièrement tordants.

Si on remarque immanquablement la savoureuse composition de l'incroyable Claude Tremblay en Pantalone, une prestation de haute voltige toute en cabrioles et en simagrées verbales qui dénote une grande maîtrise du jeu masqué et du verbe, aucune des autres interprétations n'est en reste, entre autres : Jenny-Anne Walker, tout simplement à croquer dans son rôle d'ingénue, véritable poupée de porcelaine vivante; Fanny Rainville et Maude Campeau sont parfaites, mais jamais autant que lorsque leurs personnages se déguisent en faux médecins, avec ces tronches terribles, impayables; que dire de Bruno Piccolo en ventripotent vaniteux fat et imbu Buenatesta, un médecin de pacotille très intéressé : qui veut votre bien, et qui va l'avoir!

Crédit: Kim Payant/lavergnephotographe.com
L'incroyable Claude Tremblay dans le rôle de Pantalone



Certainement un agréable moment de théâtre, on peut y aller seul, avec toute la famille, en groupe scolaire, bref, une œuvre accessible qui plaira à tous.


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Texte original La Finta Ammalata par Carlo Goldoni
Adaptation de Fréderic Bélanger & Claude Tremblay
Mise en scène de Frédéric Bélanger, assisté par Audrey Lamontagne
Comédiens : Guillaume Baillargeon, Maude Campeau, Bruno Piccolo, Fanny Rainville, Mani Soleymanlou, François-Simon T. Poirier, Claude Tremblay et Jennie-Anne Walker

Costumes par Sarah Balleux
Masques par Louise Lapointe
Scénographie par Julie Measroch
Musique par Audrey Thériault
Maquillages par Suzanne Trépanier


Du 18 novembre au 06 décembre 2008

Saison itinérante de la salle Fred-Barry
Lieu: Caserne Letourneux, 411, avenue Letourneux (angle Notre-Dame Est)
Métro Pie-IX, autobus 139 sud jusqu’à Notre-Dame.
Billetterie : (514) 253-8974




samedi 22 novembre 2008

Warning — MANDALA SITÙ / Dave St-Pierre

Par Yves Rousseau


Avec Warning, Dave St-Pierre se propose d'explorer de façon provocante, ludique et éclatée les aléas de la condition féminine.


Entrée en salle. Sur les trois murs sombres en périphérie du plateau se trouvent répartis les stations de la vie féminine (enfin, une vision de cela), soit quelques lettrages et accessoires à même les parois : enfants, avec quelques symboliques poupées poupons; mariage et fusil (l’arme y est bien visible); époux ou mari, représenté par un énorme lapin de peluche; puis la station transport, avec le fameux lapino-mobile, nous y reviendrons.

L’antihéroïne potache somnole, étendue en avant-scène, côté jardin, vêtue d’un simple bas-culotte et d’une coiffe de Bunny. Le sol libre est entièrement couvert de balles de tennis vertes, on ne peut y marcher qu’en traînant les pieds de façon à les écarter. Centre scène, au sol un cadre de bois recouvert d’un polythène : chrysalide d’une captive qui y git, fenêtre aquatique utérine sur vague d’ondulation corporelle coïtale. Dantesques, suave, animales, des louves humaines en tenue originelle rôdent en équilibre sur le cadre, par cercles antihoraires lents et prédateurs, de regards lascifs, vampiriques, en baisers _saphiques. Sourde musique en point d’orgue, modal mantra industriel.

Circé nous prévint-elle de ces corporels chants des sirènes, Ulysse lapine sur les glabres îles en Mont-de_vénus, exhibées en pulsionnelles vérités de l’origine du monde, Odyssée océane en milliers de sphères vie? L’Élégie de Gustave Courbet noyée de quelques décennies d’errances, dans un sacré féminin mille fois vendu, outragé, spolié, écrasé, pornographié…

Contre effet, jamais autant qu’ici. Beau sur laid. Blanc sur noir. Porteuse de vie, donneuse d’âmes livrées en étal de boucher. De la viande. Sans compromis, « in your face ». Oh, que oui! À St-Pierre, on n’échappe pas: portes d’un Éden de conscience passant par une expiation burlesque, d’une beauté obscène, par exhibé _gynécologique d’une poétique éjarrée de pathétiques exactions médiatiques sublimées, les grandes _lèvres ouvertes de la vie dans le _smegma de l’imaginaire métaphorique schizoïdo-nudo-impressionniste trashy-iconoclaste, paroxystique de dénonciation par volontaire et absolue surcharge, voyage dans l'Enfer de Dante de la mercantilisation du féminin décriée par pamphlet d’exergue d'un vulgaire raffiné, le bon goût par le mauvais.

Quelques flashes: en pantomime et jeux clownesques, une cartoonesque lapine plane en lapino-mobile, swinguée sur planche à bout de cordes et roulées sur balles, en grands youppiiiii, valsant sur océan utérin, par stations existentielles. Nudo burlesque sur gravité, beau sur trash, vie sur mort, avec clavecin sixties yéyés; trois égéries, désirs asphyxiés et cagoulé, offertes en « prend – moi » imprécatoires, la « poupéegonflabilisation » commanditée d’âmes féminines dans le red-light du consumérisme; lumières de vie en néons brandit sur _érection corporelle fière et défiant l’Obscurité en triade vestale; walkyrie lapine chevauchante lapino en tonitruant rodéo orgasmique sur chant choral fifties; puis lapine pleine de germes de vies comme égéries sont pleines de balles-œufs, caviar de sirène symboliquement smashé sur lapine, elle expiant d’une trâlée de marmots, accouchement en direct tout en décibels libres, le cri; danses fessières, danses de pantomimes guerrières sur fond de jalousie et rivalité. Entre autres délires iconoclastes…

Crédit:Dave St-Pierre
Symboliques robes

L’ensemble, étonnamment, reste éminemment ludique! Paradoxal terrain de jeux, et interactif s'il vous plaît : trois hommes soit choisis dans la salle pour une courte assistance…

St-Pierre complètement déchaîné, avec des interprètes complètement investies, on aime ou on n’aime pas, mais impossible de ne pas être interpellé. Une version pré-première, quelques numéros à resserrer légèrement, et cette fin...

En pleine gueule.



NDLR: Notez que cette pièce est destinée à un public adulte.

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Une production de la compagnie MANDALA SITÙ Danse

Direction artistique: Mélanie Haché
Chorégraphie, mise en scène, musique originale, scénographie et costumes par Dave St-Pierre
Danseuses: Geneviève Bolla, Émilie Gratton-Beaulieu, Mélanie Haché et Marie-Gabrielle Ménard
Éclairages par Anne-Marie Rodrigue-Lecours
Bandes originales par Henry Mancini


Du 2 5au 29 novembre - mardi au samedi 20 h.

Billetterie: www.lachapelle.org ou (514) 843-7738
Théâtre La Chapelle, 3700 rue Saint-Dominique, Montréal

SUPPLÉMENTAIRES 7 - 8 ET 9 JANVIER À 20 H

jeudi 20 novembre 2008

Temps de nuit - Les Berbères Mémères

Par Yves Rousseau


Un bar. Pour vrai. Quelques employés se mêlent aux habitués. Tempus fugit, cruel et sans merci, voilà la fin de la jeunesse étirée qui se pointe, suprême menace. Pour tous. Fin vingtaine, début trentaine, mais on s’accroche. À coup de trinque, à coup d’accroire. Fuite. Peur. Étourdissements. Errance.

Un endroit hautement fréquenté par les jeunes comédiens pour cause d’emplois alimentaires que cet univers des bars, me rapportait l’auteur Leïla Louchem. Barman, serveurs, autres : un point d’observation privilégié que ces endroits, souvent informellement dédiés à une tranche d’âge très définie. Ici les derniers nés de la génération « X » se mêlent aux premiers « Y ».

Sur la scène, un être triste, l’air nostalgique, retourne d’un geste hésitant et retenu un sablier qui de sa poussière laisse couler le temps : celui d’une jeunesse? Autour, quelques tabourets renversés, le sol jonché des détritus de la veille. Puis un long bar avec, côté cour, la station DJ (servant de régie). Le plafond est bas, l’éclairage sombre, comme tous ces murs. Tout est brun. Écrasant.

Puis les voilà. Très typé par leurs vêtements (divers kits clichés du plateau) et par leur langage corporel, l’ensemble résumant toute la « profondeur » de leurs personnalités : Alexandre le barman (Martin Tremblay), simple et volontaire, en jean-chemise, se la joue cool et relax; kit neutre, body noir sur chandail écharpe pour Maria (Elkahna Talbi), mouvements en dents de scie, brusques, nerveux, anxieux; la Cléopâtre de la rue Rachel, Eva (Catherine David) une pseudo bobo, pétasse cokée au look néo-squaw, toujours éjarrée le cul à l’air se la joue « been there, done that », blasée, flyée potache, boudeuse, hystérique et capricieuse; le dandy narcissique, un Boris Vian « wanabe » au maniérisme affecté d’un grincheux fantasque, précieux et acerbe (David Michael); Sarah, fraichement larguée, là, sous nos yeux, encore en robe de soirée kitsch (Annie Darisse) qui consomme la tristesse de sa féminité déçue et éconduite; Gabriel, frondeur, genre pseudo humoriste de mini-putt tout en persiflages iconoclastes (Alphé Gagné) légèrement dissociés; Samuel (Benoît Drouin-Germain), le pseudo-intellectuel torturé, un existentialiste de centre d’achat attriqué en tronche branchée; une pléiade d’emmerdeurs viendront ponctuer « l’action », défilant à la suite, vendeur, quêteur, téteux, largeur, souteneur, tous incarnés par Joakim Morin.

Crédit: Les Berbères Mémères
Les personnages: en avant un zigoto, puis l'humoriste de mini-putt, la belle éconduite, l'existentialiste de centre d'achat, le dandy, la Cléopâtre de la rue Rachel et le barman.


Les conversations en porte à faux, d’un boboche festifs, une véritable élégie de la superficialité, parlent par le sous-texte rendu, incroyablement riche, mettant en exergue ce qu’ils révèlent des personnages, par leurs fuites et évitements: dès qu’un sujet moindrement interpelant point, paf, un « shooter », une pirouette, un calambour, une diversion. Les conflits latents ou les drames, comme ce suicide d’un proche à peine évoqué, sont complètement éludés, alcoolisés, escamotés. Tout reste anecdotique. Simiesque occupation de l’espace en charge et en retrait, ballet hyperactif d’activisme pour ne jamais être en contact, frivole et tourbillonnant de persiflages et cabotinages, tout cela dresse un tableau impressionniste de cet état d'être par ce qu'il révèle de blessure et de vacuité, avec le cynisme mur à mur comme ultime moyen de défense, le confort de l’ignorance. Ils promènent leur vide existentiel pathétique, noyé de verre en verre. Fuite totale vous dis-je.

Et quoi d’autre, comme thématiques induites, insufflées, mises en présence, en existence par le jeu (très correct au demeurant) et la construction des caractères?

D'abord, il y a l’impossibilité d’être soi même : on pourrait volontiers les imaginer commis de bureau, comptables, mais tous arborent des pseudo personnalités de créateur, d’artiste, de pseudo poète, dans une autofiction d'apparence et d'occupation, un lieu du faux ou tous, malgré quelques affronts, font mine de se croire avec complaisance. De facto, un incroyable malaise, un profond sentiment d’inadéquation d’un soi-même trafiqué et ostentatoirement maquillé pour le troisième balcon. L’autofiction alimente le drame fabriqué (poète incompris, artiste ignoré), qui lui-même alimente l’autofiction à teneur de confortant onanisme existentiel narcissique et affabulatoire : quintessentielle et pathétique élégie du faux.

Puis, mus par une peur morbide de la solitude, tous tentent de s’approcher, de trouver quelqu’un, cherchant nourriture affective tout en étant incapables d’en donner. Sont-ce ces couples éphémères présentés en flash-back, ou toutes ces unions parentales avortées, toujours est-il que l’engagement dans toutes ses formes semble hyper menaçant : on tente un court moment, puis on décroche avant de risquer de s’attacher et de se faire abandonner ou blesser. On s’approvisionne dans le grand supermarché du consumérisme relationnel. Du jetable. Ze meat market.

Il faut dire que cette virtualité et viscosité des liens est facilité par la technologie, plus besoin d’être confronté à un être réel, on peu se défiler rapidement : les protagonistes se draguent et se larguent par messages texte , « j'ai déjà flushé un gars au jour de l’an avec un texto qui rimait », de s’écrier Maria.

Ensuite, une viscérale phobie de la passation à l'âge adulte : phase de jeunesse qui s’éternise : perte de sens, on serait bien dû pour passer à autre chose, mais on s'accroche. Et on semble tourner en rond.

Tous potentiellement assez intelligent, sans doute parfaitement capable de réaliser la situation : un potentiel de conscience noyé dans cette fuite vers l’avant (vers le néant), aveuglement volontaire dans les miasmes de l’air du temps. Cherche-t-on à enlever toutes excuses aux personnages? Jusqu’où victimes d’un contexte, et jusqu’où responsables de leurs choix? Ici, pas de rédemption.

La (contre) catharsis prend racine dans « freak-out» collectif exutoire, la grande danse éclatée du désespoir et de l’aveuglement volontaire s’échouant dans une dernière tentative, lâche, molle et d’une infinie tristesse, pour voir si on ne pourrait pas se trouver quelqu’un pour la nuit, puis exit. Le sablier s’est vidé.

Quelles étaient les intentions : monter un microcosme, un échantillon d’humanité pour ce qu’il est, où plutôt volonté de représenter le grand drame d’une génération? Pas clair. L’œuvre est proche parente de propos et inspirée, dixit l’auteur, par la pièce écrite par Claude Poissant en 1983 et intitulée « Passer la nuit », qui avait été montée en production libre supervisée à l’EST en 2005 par Madame Louchem. Comme quoi finalement on touche à une certaine universalité temporelle : plus ça change, plus c’est pareil…

Certes une comédie dramatique noire où on rit, jaune, devant le tragique spectacle de la vacuité, de la lâcheté, de la facilité avec une auteure/metteur en scène procédant à une véritable exécution envers les personnages montrés dans toute leur auto-abjection. Et dans tous les temps touchants de leur humaine vulnérabilité.

La beauté dans la laideur, en pleine gueule et sans compromis.



Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent
Louis Aragon

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Texte et mise en scène Leïla Thibeault Louchem

Comédiens: Annie Darisse, Catherine David, Benoît Drouin-Germain, Alphé Gagné, David Michaël, Joakim Morin, Elkahna Talbi, Martin Tremblay
Conception sonore et assistance à la mise en scène par Ines Talbi
Éclairages par Karine Gauthier
Scénographie et costumes par François Tremblay


Tous les lundis, jusqu'au 15 décembre 2008
4177 St-Denis

Billetterie: 514 995.6765


lundi 17 novembre 2008

Rythmes (Pas / Comédie) de Samuel Beckett - Absolu Théâtre

Par Yves Rousseau


Avec Rythmes, Absolu Théâtre propose un court assemblage de quarante-cinq minutes constitué de deux courtes pièces de Beckett : dans « Pas », un être fantomatique arpente la scène en dialoguant avec sa mère probablement mourante, une voix d'outre-tombe hors scène. Dans « Comédie », trois têtes parlantes relatent dans un mode tout à fait absurde une histoire d'adultère. Le rythmes du débit verbal, du climat, est ici examiné pour les besoins de l'analyse en tempo métronomique, comme en musique...


Entrons dans la salle intime du Prospero, une boîte noire d'environ 40 places. Sur la petite aire de jeu, voilà un praticable rectangulaire haut de vingt centimètres et long l'environ trois mètres sur lequel sont disposés symétriquement trois cubes (pour « Comédie »). Devant, directement au sol, un espace de jeu large d'un mètre (pour « Pas »). Deux zones de jeu pour deux petites pièces de tempos opposés.

La pièce débute avec « Pas », avec un tempo au largo (métronome 40) grave et solonel rythmant chacun de ces pas lourds et scandés de cette dantesque et spectrale créature blafarde et évanescente, vêtue d'une blanchâtre robe de brouillard existentiel gris : chaque coup de talons est amplifié par un écho de déréalisation. Les temps de vie et les rôles se brouillent : qui est la mère, est-ce cette voix? Qui est la fille, serait-ce cette torturée dont l'errance en compulsive parade par vas et viens semble procéder de l'alpha et l'oméga de vies, dans toute l'intemporalité de tous les temps de l'être, et ce en cycles infinis dans l'hippocampe de l'espace et du temps?

Intéressant et presque gothique, convenablement joué, avec le tout dantesque lugubre nécessaire.

Crédit: Serge Mandeville
Blanchâtre robe de brouillard existentiel gris

Puis « Comédie », frénétique ballet découpé en réplique casse-gueule sur fond d'histoire d'adultère. Trois entités schizoïdes, là sur les cubes, trois points de vue: soit isolés, lancés par bribes de quelques secondes puis interrompues alternativement par un ballet de projecteur de poursuite, ou soit communes en cacophoniques babillages. Deux sortes d'enchevêtrement finalement. Cynique et ironique examen de la bête humaine, ni le récit au langage châtié ponctué de contre effets comiques en lancées vulgaires, grivoises et triviales, ni l'intensité maniaque et affectée des caractères ne prêteront caution à une quelconque rédemption morale : au contraire, l'ensemble ne participe qu'à plonger les protagonistes dans les tréfonds abyssaux de leurs petitesses. La belle humanité.

Crédit: Serge Mandeville
Trois entités schizoïdes

Ici les habituelles grandes cruches, vases, potiches ou jarres dans lesquels les personnages sont habituellement pris avec, fixes, seulement les têtes émergentes, ont été remplacées par de blanchâtres tabliers, l'ensemble permettant tout de même d'à peu près procéder à cette décorporalisation, à ce surréel englué au burlesque catatonique. Le rythme de la première partie, celui de l'exposition des faits, est il me semble en moderato, métronome 120 : c'est peut-être un peu lent : l’allegro 140 de la deuxième partie, celle de l'interrogation grotesque des caractères sur les tenants et aboutissants issus des faits, me semble constituer ce qui est habituellement le rythme de départ pour la portion initiale sur lequel se base cet accelerando ! L'effet d'existentialité sourde et absurde reste présent, mais moins puissamment. Du point de vue de la diction, clarté de voix, Beckett ne pardonne pas, et si la prestation de monsieur Limoge était savoureuse et impeccable, et celle de Caroline Lavigne très correcte, elle m'a semblé laisser légèrement à désirer dans le cas de Marie-Ève Bertrand, avec quelques petits accrochages, et un rendu qui aurait pu être sans doute moins enroué, plus clair, mieux découpé et articulé.

Intéressant exercice théâtral baptisé Rythmes, et qui justement en manque peu être un peu...

De bons moments, mais avec quelques inégalités.

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Une production Absolu Théâtre

Texte de Samule Beckett
Mise en scène et conception sonore par Serge Mandeville

Comédiens: Caroline Tanguay, Marie-Ève Bertrand, Caroline Lavigne et Pierre Limoge
Scénographie et costumes par Marianne Forand
Éclairages par Renaud Pettigrew


Du 15 au 22 novembre
Salle intime du théâtre Prospero
1371 rue Ontario Est

Billetterie : 514-526-6582




vendredi 14 novembre 2008

Fleurs d'acier — Théâtre Fracas


Le Théâtre Fracas propose une adaptation québécoise (François Tassé) de la pièce off-Broadway « Steel Magnolias » de Robert Harling. L’action qui se déroule originalement dans un salon de beauté d’une petite ville de Louisiane est ici transposée à Coaticook en Estrie. Un univers féminin, où on se croise partageant placotages, cancans, joies, colères et peines…


Sur la scène, une scénographie réaliste d’un prolétaire salon de beauté de province, flirtant avec le kitsch du prélart étoilé, des meubles en aggloméré/mélanine: intemporelle fin de vingtième siècle aux accents d’années 90. Les tons sont clairs, vivants. Côté jardin, la table à café, le séchoir à permanentes, puis côté cour, l’entrée et la fenêtre suggérée, quelques comptoirs de produits et le chariot à manucure. En avant-scène, centrale, les pupitres de coiffure et maquillage : judicieusement, le quatrième mur deviendra le miroir imaginaire dans lequel toutes se mirent, comme si le public les observait par une glace sans tain. Certainement un travail soigné et très plausible par la jeune Angèle Rassenti avec pourtant des budgets limités. Avant même l’entrée des actrices, on sait ou on est, à peu près quand, et avec à peu près qui…

Crédit: Caroline Laberge
Le quatrième mur devient le miroir imaginaire
À gauche, Annelle (A. Vermette)


Les costumes, coiffures, crêpages et perruques participent, eux, étroitement et de façon savoureuse à la description des personnages typés, avec d'iconoclastes décalages esthétiques, l’atroce des années 90 dans tout son truculent grotesque se rappelle à nous: couche d’ironie supplémentaire, les caractères, dans leur réalité se trouvent parfois profondément satisfait de leur look. Le styliste Michel Robidas me confiait avoir fait de petits miracles avec de modestes subsides, multipliant échanges et trocs dans un frénétique ballet d’allées et venues dans les friperies. Sur scène, l’illusion est riche et parfaite.

Crédit: Caroline Laberge
Quelques costumes...
Claire (M. Cantin), Thérèse, Louisette, Jacqueline et Claude (L.Thibeault)

L’espace de quelques saisons, d’un mariage, d’une naissance et de quelques épreuves, voilà a vie de quelques femmes dans cet espace d’abandon et de retrouvailles. Des personnalités diverses, contrastées et colorées, semblant ne pouvoir ni vivre ensemble, ni vivre sans chacune : une solidarité anguleuse, mais vraie. Piaillant, de confidences en prises de bec, en passant par les potins frénétiquement attendus et partagés, le salon devient un espace de défoulement, on y casse du sucre sur le dos d’un voisin détestable, de connaissances, et surtout sur, élus d'entre tous, les époux, qu’on sent paradoxalement profondément aimés: la présence de ces derniers, véritable lot de polichinelles dont on étale les tares, n'étant que suggérée. Le cœur aussi grand que leurs défauts, des harpies de tendresses et de solidarité. Puis un texte avec des répliques du tact au tac décapantes, on rit beaucoup.

Crédit: Caroline Laberge
Thérèse (S. Boucher), Jaqueline (G. Rioux): une oreille attentive au bon moment.

D'abord sur fond de jappements de chiens et de coup de fusils issus de chicanes de voisins (lire époux) , tout cela étant considéré comme la routine normale qu'on ne remarque même plus, les voilà, sororales: il y a Thérèse la patronne, flamboyante, au verbe sec et franc, grand cœur veillant sur toutes et soucieuse de maintenir harmonie en son lieu (Sylvie Boucher); Annelle sa protégée, une nouvelle petite coiffeuse, tronche timide et complexée ayant redécouvert dieu suite à un mariage désastreux dont elle s'échappa (Anik Vermette); Claire, la veuve désœuvrée d'un notable, qui vient chercher compagnie et réconfort (Marie Cantin); Louisette, irascible rombière, le Thomas, la pessimiste, l'enquiquineuse (France Pilotte); Jacqueline (Geneviève Rioux), la mère BCBG surprotectrice de sa fille Claude (Lily Thibeault), elle pimpant petit rayon de soleil voyant tout en rose et qui s'entête à avoir un enfant malgré une santé vacillante...

Crédit: Caroline Laberge
Au centre, Louisette (F. Pilotte), irascible rombière cynique

Décrire plus à l’avant ce rocambolesque ensemble de personnages n’ajouterait rien et dévoilerait même trop de choses. On peut simplement souligner la qualité de la distribution, de belles performances, des caractères certes très typés, mais bien habités et hauts en couleurs. Les comédiennes se sont déjà assez bien appropriées le rythme particulier de la langue, atteignant bien cette étincelle lié au tempo des répliques si particulier aux comédies, avec peut-être de légers creux occasionnels, les habituels petits ajustements du début.

Une mise en scène classique, sans flafla, précise et essentiellement axée sur le rythme et l’élaboration des personnages. Si on remarque la facture essentiellement télévisuelle, l’ensemble a l’avantage de constituer une œuvre au langage franc, avec des conventions claires et accessibles, très grand public et qui saura donc être apprécié par tous.

Certainement un moment agréable de théâtre, un divertissement doté d'un humour efficace et d'un propos touchant.


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Texte de Robert Harling
Adaptation et traduction par François Tassé
Mise en scène par Sébastien Corbeil, assisté de Véronique Charest

Comédiennes: Sylvie Boucher, Geneviève Rioux, Lily Thibeault, Marie Cantin, Anik Vermette, France Pilotte
Scénographie par Angèle Rassenti
Costumes par Michel Robidas, assisté de Lisette Leroux
Éclairages par David-Alexandre Chabot
Conception sonore de Lorraine Auger
Coiffures, maquillages et perruques par Pierre Lafontaine


Au Studio Hydro-Québec du Monument National
Du 12 au 22 novembre 2008


Notez que cette pièce est reprise à l'été 2009 à Châteauguay : 450.698.3357

Billetterie du Monument ­National
1182, boul. Saint-Laurent
Montréal (Québec) H2X 2S5
T. (514) 871-9883
info@monument­national.qc.ca







jeudi 13 novembre 2008

L’heure du lynx de Per Olov Enquist — Le Groupe de La Veillée


Par Yves Rousseau


Un hôpital psychiatrique, un patient interné pour un crime atroce, une pasteure et une psychologue . Mysticisme, dogme et science se rencontrent, et se heurtent.


En arrière-plan côté jardin, le cagibi de l’infirmier de service, avec cette fenêtre de surveillance. Passage obligé pour pénétrer cette cellule, l’unique accès. Ensuite côté cour, en fond de scène, une immense fresque monochrome représente un lynx, révélé parfois par quelques jeux de clair-obscurs. L’ensemble est d’abord brièvement éthéré par une semi-transparente membrane sur laquelle est projeté un extrait de l’Évangile selon Saint-Jean (chapitre 14, versets 2 et 3). Un projecteur avec gobo produit des reflets de fenêtre grillagée jettés au sol selon un angle expressionniste, d'une blafarde et lunaire lumière. S’y trouvent quelques chaises, une table, puis en avant-scène centrale, le tabouret du fou. Sombre, mystique atmosphère. Une scénographie sobre, efficace, de belle faction.

Trois personnages, plus une présence discrète, celle de l’infirmier. D'abord, long prologue en aparté par le personnage de la pasteure: le récit est de son point de vue en flash-back dix-huit années auparavant. La voilà appelée à la rescousse par une connaissance avec qui elle entretient pourtant une relation tendue : une psychologue poursuivant une expérience d’humanisation de criminels psychiatrisés par introduction d’animaux de compagnie, et tournant au fiasco. La pasteure occupera essentiellement l’espace territorial gauche (vu de la salle), en opposition totale à la praticienne, à droite. Lui, central, sur son tabouret, se révèle par son délire: enfance chaotique en deuils et blessures, foyer instable et parentalité carentielle (voire absente), avec comme ultime figure nourricière le grand-père. Dont la maison était maintenant occupée par un couple âgé. Qu’il allât revisiter. Cette maison, unique lueur dans une vie sombre, seuls petits morceaux de réminiscences aimées, le havre-frontière entre l’espoir et le néant : il perd la carte, les massacre à coups de barre de fer. Assassinés. Puis se livre à un bizarre rituel...

Crédit Le Groupe de la Veillée
La pasteure, le fou et la psy (Carmen Jolin, François Arnaud et Isabelle Tincler)


La rencontre a lieu après une tentative de suicide, quelques jours avant la dernière, réussie. Le chat Wally remis pour l’expérience, zigouillé, entre autres. Et pourtant il lui parle, le voit. Son chat l’attend, de l’autre côté, avec celui à qui l’on n’a pas à demander pardon. Aimés tels quels. Science et foi confrontées. Fabulation contre science, quête mystique révélatrice contre dogme. Psy excédée, presque hystérique, opposant sa science; pasteur offrant empathie, quête sensible de sens, prêtant ainsi flanc à la poursuite du récit fiévreux. Good cop, bad cop.

Crédit Le Groupe de la Veillée
L'Écoute de la pasteure prête flanc au récit fiévreux


En-dehors du cadre, en pleine déréalisation : voici un extrait :

— Le jeune dément : Wally, c'est fou ce qu'il pouvait dormir. Tu sais il était comme un lynx : eux, ils peuvent dormir vingt et une heure d'affilée, après quoi ils chassent pendant trois heures, bouffent pendant une heure puis, ils se rendorment.
— La psy : Tout ça fait vingt-cinq heures. Il n'y en a que vingt-quatre.
— Le Jeune : Ah? Eh bien, la vingt-cinquième heure se trouve peut-être... en dehors?

Hors du monde, du temps, de la raison, des conventions. Tout vacille. Incroyable pouvoir d’attraction de la folie: une démence pourtant crâneuse, ironique, cynique, tournant en bourrique la praticienne par l’humour noir, jaune et grivois d' un patient qui se croit dans son délire. Démentielle errance biographique, fabulatoires évocations de morceaux d'existence, fuite totale comme ultime mécanisme de défense: ses propos peignent le grand tableau schizoïde de sa vie. Avec cette dimension spirituelle, cette révélation qui ne pouvait naître que de l'extrême, et qui paradoxalement viendra remettre en question la vocation de la femme d'église...

Peu avant la pièce, la relationniste informa les journalistes qu'il y avait eu un remplacement de dernière minute : Carmen Jolin allait jouer la pasteure, et n’eût que cinq jours pour se préparer. Peu de comédiennes accepteraient de jouer dans ces conditions. Chapeau : son texte parfois en main pour les longs apartés, était déjà intégré pour les dialogues. Expérimentée, dotée d’une belle profondeur, madame Jolin réussi à sauver les meubles, à offrir une prestation plausible, intéressante, même si on sent encore tout le poids texte, des enchaînements, et l’inévitable flou d’intention grimé par l’unicité du ton empathique et préoccupé du caractère. Peu auraient pu faire mieux en aussi peu de temps. Devant cette approximation, François Arnaud dont les répliques sont surtout attachées à celle du pasteur, offre une performance très correcte, semblant broder au nécessaire quelques raccords devant certains flous d’entretien , bien articulé au niveau du ton et du langage non verbal de son personnage aux allures d’adolescents persifleur, iconoclaste et halluciné, souvent plus drôle que tragique (une limite?), en contretemps de sa douleur et de la gravité des autres, complètement dissocié. Plutôt que la narration, le personnage d’Isabelle Tincler hérite parfois de longues diatribes d’aspect scientifico-documentaire, me semblant assez cruelle à se mettre en bouche et à rendre avec naturel pour un acteur. Peut-être eu il fallut en faire des apartés, ou mieux souligner par métalangage et convention de mise en scène que c’en était : est-ce la nervosité de la première ou carrément la direction de jeu, toujours est-il qu’on a l’impression que l’interprète est parfois en avant du texte, les répliques déboulent, et les transitions entre l’espace aparté et l’espace personnage semblent insaisissables et conséquemment, globalement les intentions semblent procéder d’une matérialisation parfois désincarnée ou encore peut-être un peu surjouée, affectée.

Il faut dire que les éclairages, assez immuables (visiblement un choix de sobriété) ne contribuent que très peu à découper le propos en séquences, à définir des sous-contextes, et à rythmer l’espace et le temps. Malgré tout on réussi quand même à relativement bien appréhender la démarche des personnages (de la prêtre et du fou), en particulier la réflexion sur la foi déclenchée chez la pasteure, et tout le dantesque de la nihiliste trajectoire damnée d’illumination du jeune homme.

La musique – très discrète, essentiellement présente dans le build-up final est lancinant vortex, un mantra spatial, surréel, ténébreux et inquiétant, rajoutant au mystique de cette 25ième heure.

Que penser de l’œuvre dans son ensemble? Prometteuse, inégale dans son interprétation, pêchant parfois par un excès de sobriété conférant certains aspects du langage scénique au statisme. Plusieurs bons moments, reposant essentiellement sur la performance de monsieur Arnaud. Malgré certains aspects particuliers du texte. Cela semble essentiellement lié à une question de temps, comme une œuvre basée sur des prémisses intéressantes, mais hélas présentée trop tôt aux médias?

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Une production du Groupe de la Veillée

Texte de Per Olov Enquist
Mise en scène par Téo Spychalski
Traduction par Asa Roussel
Avec François Arnaud,
Isabelle Tincler, Carmen Jolin et Gaétan Nadeau
Éclairage par Marie-Ève Pageau
Costumes par Marie-Pyer Poirier


11 novembre au 6 décembre 2008
Théâtre Prospero
1371, rue Ontario Est
Montréal (Québec) Canada
Billetterie : (514) 526-6582




vendredi 7 novembre 2008

La Céleste Bicyclette — Théâtre Les Rêves de Mutabala (TRM)

Par Yves Rousseau


Dans « La Céleste Bicyclette », le public pose en visiteur d'un patient psychiatrique en cure fermée, car ayant commis l'irréparable. La pièce se déroule au pavillon Roland-Bock de l'hôpital St-Luc...


Total procédé de décloisonnement théâtral, de mise en contexte on ne peut plus réaliste : la pièce se déroule dans une unité psychiatrique partiellement désaffectée. Après s’être présenté au poste de garde, une infirmière nous autorise à emprunter l’ascenseur pour le troisième. Éclairage impersonnel, habituelles et morbides couleurs d'un nanane hospitalier, froid ameublement générique. Une seconde infirmière nous remet notre dossier médical (le programme), puis c’est la salle d’attente. Puis voilà, nous pénétrons dans une petite cellule, la même atmosphère , dans un claustrophobisant six mètres par dix. Le voilà. Pieds nus, vestons et gaminet. Au milieu de trois chaises en plein centre d’un mystique cercle de petits cartons de notes. Psychiatrique. Ailleurs, hors du monde. Un univers d’enfermement qui s’impose avant même la première réplique. Armoires, tiroirs, tout est verrouillé. Seul l’esprit tente de s’échapper. Ultime marginalisation, diagnostiquée et consacrée.

Crédit: Kim Spalding
Seul


Captif. Pas tant d'un lieu que d’un état. D’un acte. Désespéré et odieux lendemain amers amoureux, perte en éclats de canon. Alors la fuite. Dans l’éclatement du moi, dans ce morcellement de l’être en autofiction fusionnelle de planète, de galaxie, d’êtres, de sensations dans un grand sens des choses lié par un fil schizophrénique. Comme cette grande et lyrique balade de vélo, astrale et exalté, où la douleur d’être s’évapore de magnificence poudre d’étoile de rêves sur parcelles de temps et d’espace et de… Plateau Mont-Royal.

Une zone d’incertitude permanente, en éclipse de réalité, en aurore boréale de monde réinventé. Loin l’ancienne vie d’acteur de théâtre. Abyssale résurgence d’un mythique et mythifié passé, le voilà cherchant à trouver dans le regard de ses visiteurs une justification, une caution : dantesque toile d’araignée, tissage d’associatifs segments de délire et de morceaux de vrai. Ultime évasion, dans l’autodestruction, mort par retrait du monde.

Schizo-impressionniste univers de pensée, habité dans l’espace par un évanescent ballet de petites fuites, d’évitement, un clair-obscur de d'intériorité et de mouvements sublimés en fractures d’expressionnistes éclairages scandant les mouvements en vagues d’évitement et de retour, un travail impeccable de Richard LAROUCHE, malgré un équipement limité à une quinzaine de mini spots. Si repris en salle, l’ajout de quelques pendrillons sombre permettra sans doute d’éviter les retours de lumière (murs naturels de l’hôpital) et d’offrir un découpage plus décisif.

La musique de Éric Asouad, qui rappelle beaucoup l’univers de Ludovic Bonnier, une suite de spleenétiques plaintes, planant glissando de spatiale guitare, en mode mineur, juste assez présent, soutient à merveille la gravité au nihilisme halluciné du personnage.

Le texte de Roch Carrier, de substance poétique, qui date des années soixante-dix, a visiblement été rafraîchi dans ses références (lieux, bistrots), et n’a pas pris une ride, sauf peut-être pour les personnages évoqués, une infime portion de la pièce : la psychiatrie a bien évolué depuis, et l’approche technocratique imbue de théorie psychanalytique vaseuse d'un praticien olibrius obséquieux parait manichéenne. La même réserve pourrait s’appliquer à l’épouse, une cocotte capricieuse, dépensière et entretenue brossée à gros traits, image de la femme réactionnaire? Quoi ces aspects pourraient être partiellement justifiés par la distorsion perceptuelle du caractère et son délire de justifications.

La composition du personnage étonne par son réalisme. En entretient, après la pièce, j’ai demandé comment la préparation du personnage avait été abordée : il y eu certes consultation de spécialistes, mais nulle observation directe. Pourtant, on s’y méprend. Le regard troublant, fiévreux d’absence, l’occupation de l’espace et le discours suivant une logique associative aux syllogismes détournés, la relation dans la non-relation, effarant. À peine remarque-t-on quelques bêchages, parfois, sur certains mots de plusieurs syllabes. Mineur. Plausible, de toute façon, vu l’état. Captivant et certes dérangeant.

Pour quitter le lieu, la garde en chef doit actionner l’ascenseur à l’aide d’une clé. Avec un soulagement certain, et malgré la qualité de l’ensemble, on anticipe l’air libre, content de n’être que visiteur dans cet univers de murs épais et écrasants : preuve du but atteint, le théâtre par immersion cogne sur le bon clou. Exit.

Une expérience qui vaut le détour.

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Une production du Théâtre Les Rêves de Mutabala (TRM)

Texte de Roch Carrier
Mise en scène de Nathalie Piette
Comédien: Serge Alain Cambronne
Conception sonore par Éric Asouad
Régie et éclairage par Richard Larouche

Du 22 oct.au 14 nov.
Pavillon Roland-Bock de l'hôpital Saint-Luc.
1053, rue Sanguinet, Montréal

Gratuit
sur réservation au 514-529-1103.