Par Yves Rousseau
Le Théâtre de l'Opsis propose une adaptation du roman « Le bruit et la fureur » de William Faulkner. Le destin d'une famille (dysfonctionnelle) de propriétaire terrien sudiste aveuglée par les miasmes d'une illusoire gloire passée.
L'ensemble se déroule sur quelques jours d'avril 1928. Sur le bord du gouffre de la grande récession, on jette un regard sur une certaine Amérique schizoïde, avec une quête d'identité issue de la déliquescence sociale de l'aftermath postsécession. Dans les morceaux survivants d'un royaume de jadis, une famille bourgeoise l'est de moins en moins. Leur univers s'égraine, de la Cerisaie (Tchekhov) à la plantation de coton, c'est la même fin d'un monde. Il y a quelques servants noir restant, la mère névrosée dans l'illusion médicamentée du passé intact, et les enfants. Benjamin, un attardé mental, voue un amour sans limites à sa protectrice sœur Candace, elle-même liée incestueusement à son frère Quentin, un jeune étudiant de Harvard dysthymique qui éprouve pour elle une passion fiévreuse et maladive. Cette dernière, libérée, viveuse et féministe avant l'heure paye cher d'un exil et d'une répudiation son audace existentielle. Sa fille illégitime, tout le portrait de sa mère, est confiée au frère aîné (et à la mère), ce cynique Jason, fourbe et jaloux, celui qui a du se sacrifier et travailler pour maintenir la famille suite au décès du père. La réalité, oppressante et malsaine est ici alternativement examinée du point de vue de la voix intérieure des personnages, tissant le tissu social d'une douloureuse portion d'américanité.
Quel défi, mettre en scène le dantesque! Fabuleux, gigantesque, et pourtant simple, dépouillé par cette façon de brillamment cerner l’essence même de l’œuvre et des caractères de Faulkner.
Pourquoi? Comment?
Est-ce cette scénographie fantastique (Olivier Landreville), d’une puissante suggestion laissant pourtant toute la place, l’espace au propos et au jeu? Dans de chaudes couleurs terreuses, ocre, rouille, oui vraiment le sud évoqué avec tout son poids et sa langueur moite. Sur un magnifique plateau en marqueterie de mêmes tons, légèrement décalé côté cour, se trouve un gigantesque arbre, oui un vrai, avec ces typiques lichens pendant des branches. Puis côté jardin, un récamier. Ceignant la scène, un encadrement de tourbe rousse, évoquant le tabac. En périphérie, des colonnes de style néoclassique typique des grandes demeures de plantations sudistes : parfois tronquée, brisées, comme les ruines d’un évanescent univers en pleine déliquescence, parfaite évocation contextuelle.
Sont-ce ces costumes et coiffures début vingtième? Réalistes, impeccables, décrivant parfaitement les personnages, une lancinante évocation de bourgeoisie déchue : un travail très soigné de Julie Breton et Caroline Poirier.
Où peut-être est-ce cette adaptation particulièrement coulante, propulsant en premier plan l’intériorité des personnages, cette technique du « flux de conscience » de Faulkner, cet examen de la réalité du point de vue d’un caractère, non pas narratif, mais plutôt l'exposition de voix intérieure, dans un choix de mots, de phrases avec toujours ce dépouillement, dans le bon sens du terme, des mots qui exposent l’essence même des choses?
Serait-ce cette mise en scène: d’abord un rendu de cette réalité ne s’empêtrant pas de futilité d’étapes secondaires, avec ici un rapport étroit concentré sur enfance et âge adulte, mis en étroite opposition. Avec la structure initiale du roman très palpable, en quatre sections, quatre saisons, chacune avec ses caractéristiques dans cette façon de donner lieu à cette voix interne. D'abord l’enfance initiale, par les yeux de Benjamin, un déficient profond, tableau impressionniste, sensori-moteur stade de pensée émotionnelle auquel on donne voix: de rapides apartés, catatoniques saisies de destins, s’enchaînent immédiatement de représentations, d’actions en flash-back et retour successif entre le temps « réel » de l’âge adulte et celui de l’enfance, superbe exposition nous propulsant directement dans la psychologie des personnages et dans la genèse de cet état. Fine et complexe construction, pourtant simple et digeste de résultat. Tout est là. Puis la même famille, du point de vue de Quentin dans son ultime journée, vers 1910: l’idéaliste étudiant incest_ueux et suicidaire, lyrique, fiévreux et blessé marche sur le fil de fer séparant la vie et la mort, sous le parfum du néant. Le vil, jaloux, haineux et cynique Jason complète, avec un des ces points de chute assez évocateur, jouissif et cathartique pour tous, là , dans le temps « réel » de la pièce, aux portes du krach boursier de 1929, nous sommes en 1928. La quatrième portion emprunte ici la voix alternée de plusieurs caractères, un choix assez dynamique, permettant de bien emballer la chute, de ramasser et conclure.
Et que dire de cette suggestion de lieu et de temps, qui procède d’étroites annonces induites par d’atmosphériques changements d’éclairages un travail de texture, de zones de découpage en transitions rythmées et modulées, le travail de Jocelyn Proulx. La musique de Ludovic Bonnier complète, impeccable, comme d’habitude.
Est-ce sans doute également, en matière de jeu, lié à ces choix exigeants ? Les rapides transitions obligent d’instantanés changements d’état. Parfois en dents de scie de contre-effets, en rupture de ton unifiant d’effets révélateurs, toujours sous la flamme d’un témoignage brûlant de chaos étouffé. Parfois on joue avec le feu, s’arrêtant juste à temps, on triture les limites: le personnage du déficient (le flux émotionnel ?), une belle composition de Patrick Hivon, pourrait tomber dans la surcharge d’expression typique, c’est un peu serré, mais on s’arrête (tout juste presque?) avant. Le vil et cynique frère (le sur-moi?) atteint parfois une certaine truculence, par cette façon qu’il a dans son récit de procéder à son propre et (pour l'audience) jouissif anéantissement par la révélation de sa médiocrité crasse, et par ce qu’il révèle de sa vision de sa « famille de fou », et cela pourrait facilement tomber dans le comique, le polichinelle, en rupture: on s’en approche, quelques ricanements, la ligne est mince mais on ne tombe pas dans cette facilité. Certainement une fantastique aria de Pierre-François Legendre, dans le triste poids cynique d'une réalité, tordue et névrosée. Le personnage de la mère médicamentée (la mémoire blessée, l'oubli de l'illusion) , stoïque, dans l’illusion d’une grandeur maintenue intacte, étale avec toute la martialité nécessaire un rêve sali par une réalité ignorée d’aveuglement volontaire (?), suggèrant tout le poids d’un passé s’émiettant, une belle incarnation par Han Masson. Puis la verve blessée et assoiffée de Quentin (le moi?), comme une Amérique incestueuse et schizophrénique se noyant dans la marre aux reflets de ses propres autofictions, un rôle bellement soutenu par Francis Ducharme. Le personnage pivot, Candace (Émilie Bibeau) et celui de sa fille illégitime (Émilie St-Germain) (le ça?), ou l’abyssale charge pulsionnelle menaçante, dans un univers puritain et contrôlé, un retour d’humanité qu’on ne saurait voir, tolérer, et pourtant que tous cherchent, pétillante et allumée prestation, avec la verve insouciante, parfois torturée. Finalement, on remarque les compositions soignées de Mireille Météllus et Jean-François Harrisson dans les rôle de soutiens des servants noirs, comme des témoins de l’histoire et de la mémoire. J’imagine, en répétition, tout le défi du dosage, de la formule. Le résultant est probant.
Le tableau est gigantesque, tout comme le moment de théâtre. Un rabelaisien festin de tordues passions, une fresque dantesque empruntant tous les dédales de la tortueuse recherche d’identité.
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Une production du Théâtre de l’Opsis
Texte de William Faulkner
Adaptation scénique par Pierre-Yves Lemieux
Mise en scène de Luce Pelletier
Comédiens : Émilie Bibeau, Francis Ducharme, Jean-François Harrisson, Patrick Hivon , Pierre-François Legendre, Han Masson, Mireille Métellus et Émilie St-Germain.
Scénographie et accessoires de Olivier Landreville
Costumes par Julie Breton et Caroline Poirier
Musique originale par Ludovic Bonnier
Éclairages de Jocelyn Proulx
Du 28 octobre au 22 novembre 2008
Théâtre Espace Go
Billetterie: 514 845-4890






























