Par Yves Rousseau
Dans « Trois Histoires de Mer » Mariana de Althaus explore un troublant espace d'intimité entre trois demi-soeurs, abandonnées successivement en petite enfance par leur mère commune. À la mort de cette dernière, toutes se rencontrent pour la première fois dans la villa sur mer laissée en héritage.
Voilà la mer. Et la mère. Fusion : d’êtres, de lieux. Et de blessures. Le lien fondamental, le cordon primal, la seule forme d’amour inconditionnel? Brisé. Brûlure profonde. Trois âmes cicatricielles, trois demi-sœurs, adultes. Qui ni ne se connaissaient, ni ne savaient de soeurs avoir.
Rive océane. Villa, isolée par de labyrinthiques sentiers : l’héritage de la défunte, qui expia ultimement en confessant l'existence de cette fratrie sororale. Convocations, les voilà. Huit-clos, le temps d’une soirée, d’une nuit…
Le passé mis en exergue, trituré par ces souvenirs, albums de photos, vestiges et… par cet alcool coulant à flot. L’air salin chauffe les plaies. Maintes fois le désir d’évitement, partir, se défiler, mais quelque chose retient. L’esprit maternel torturé plane, en espoir de pardon, de réparation, sous l’intemporel, triste et lancinant ostinato des vagues aux scintillants reflets bleutés. Ainsi, à partir d’un réalisme situationnel, le choc! de la rencontre s’éclatera de dérives fantastiques où chacune, possédée, donnera voix à la disparue. On en frissonne.
Et quel choc! Trois êtres totalement différents. À chacune sa recette de vie, sa façon de s’étourdir, de noyer l’insupportable outrage de l’abandon et cette cuisante solitude existentielle. La cadette, Ananu sculpteur et céramiste, vêtue comme une femme de ménage, qui se découvre plutôt d’un monde de féminitude, humble, lunaire, vulnérable et délicate boule d’espoir néanmoins résolue dans sa quête de réunion sororale : oui vivre ensemble, partager cette villa, ou chacune y a vécue, séparément, successivement, un petit bout d’enfance (une sensible composition toute en suggestion et retenue par Sounia Balha). Puis Vania, chic rombières en petite robe noir style Chanel, tonitruante bourgeoise viveuse, chromée et avinée évoluant dans l’univers des galeries d’art, se dissociant et déconstruisant tout ce qui pourrait la toucher par un paravent de persiflages aux maniérismes snobinards et affectés, et surtout par un véritable tir de barrage d’humour cynique, décapant : une composition truculente et juteuse, un peu à la Zsa Zsa Gabor (comme personnage…) par Thalia Hallmona, le public craque et s’esclaffe de cet humour de dérision particulier. Puis, plus tard, l’ainée Josefina, ascétique, d’une hystérie étouffée par son côté obsessionnel, vieille fille rigide, catatonique, carriériste, la belle fuite dans l’activisme désincarné abruptement interrompue par une restructuration corporative: mise à pied, jetée, désœuvrée, fauchée, sans bouclier occupationnel face au vide de sa propre détresse, une généreuse prestation de Francesca Gosselin, doublée d'une convaincante métamorphose, avec vêture terne et grise, maquillage et coiffure courte en flip central (on ne recule devant rien pour incarner) lui donnant l’apparence d’une défroquée quasi schizophrénique.
Tout cela avec ce mélange à contretemps, avec cet humour typiquement sud-américain, acide, d’une bonhomie presque fataliste et ironique, livré en contretemps avec un drame profond et humain se cristallisant ultimement par les vibrants et quintessenciels passages fantastiques, surréels. L’écriture, comme une lancinante série de charge et retraits, comme les vagues découvrant petit à petit de son sable une pierre de vérité, celle d’âmes, communales, sororales, d’une finesse tout en dédale, éminemment, féminine, d’une poésie dépouillée, sur les sentiers intriqués des complexes relations mères-filles et de la transmission.
La principale force de la pièce, déjà en cette phase précoce des représentations, me semble découler d’un solide travail de recherche, de références, de résonances se traduisant par un rendu assez incarné, un travail de direction de jeu certainement très correct, particulièrement pour une première mise en scène.
L’aria quasi lacrymale de la cadette dans une valse de persuasion face à ses sœurs, pourraient être légèrement, à mon humble avis, plus sentis, coulante, incarnée. De plus, si l’implication, l’utilisation de l’espace scénographique centre-scène et côté jardin, avec le pseudo Récamier, la commode, le bar et la sculpture des trois sœurs, est optimal, il m’a semblé parfois procéder d’une métaphore légèrement moins intégrée avec l’évocation d’habitation en arrière-scène et ce bac de sable (le chemin vers la mer mère), côté cour. Enfin, de petits détails, normaux à cette étape avec une pièce qui reste éminemment touchante et agréable.
Les émotions sont promenées en paradoxaux mouvements de montagne russe, avec le rire surfant sur les surréelles vagues de la mort et de la vie, sous le vent impétueux de tous ces liens fondamentaux qui nous y rattachent.
Certainement un bon moment de théâtre.
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Une production de la compagnie de théâtre Tresss
Tres historia del mar, un texte original de Mariana de Althaus
Traduction Francesca Gosselin
Mise en scène Miguel Doucet
Avec Sounia Balha, Francesca Gosselin et Talia Hallmona
Scénographie de Xavier Charbonneau Gravel
Conception des éclairages et régie par Catherine Fasquelle
Du 23 septembre au 4 octobre 2008
Théâtre Prospero — Billetterie au (514) 526-6582
Communiqué





