Par Yves Rousseau
27 juin 2008 – Parc Westmount – version française
Vous voilà dans le parc. Devant-vous une petite scène dépouillée, toute simple, avec la portion arrière formant une pente avec à son sommet une évocation de l’habituel et traditionnel balcon qui plus tard sous la force de la suggestion deviendra tour, montagne, vaisseau. Nous ne sommes pas au London Globe, un théâtre construit selon les plans originaux élisabéthains, mais comme à l’époque le parterre est en plein air.
Conte fantastique, tragicomédie, romance, voilà un choix particulièrement approprié pour la saison dont voici sommairement l’histoire: Prospero, un Duc trahi et exilé par son fourbe frère, se retrouve sur une île déserte avec sa fille. Ayant développé magie et pouvoirs, il règne sur Ariel, bon et fidèle esprit du vent qu’il libéra jadis d’un maléfique sort issu de feue la sorcière Sycorax, ainsi que sur Caliban (fils de Sycorax), monstrueux et séditieux esprit de la terre, revêche esclave ronflant, éructant et crachant. Les conspirateurs de cette trahison, Antonio, le traître frère, et son comparse Sébastian, frère d'Alonso le roi, seront précipités avec une partie de la cour du roi sur cette île où, oeuvre de vengeance de Prospero, une série de mésaventures les attendent. Fils du Roi au cœur pur ayant un œil sur la belle, Ferdinand se voit infligé de lourdes mises à l’épreuve par Prospero avant que ce dernier ne lui cédât la main convoitée de sa fille. Sébastian et Antonio complotent pour occire le Roi afin d’usurper le trône, alors que Caliban manigance contre Prospero avec deux clowns avinés masqués, lâches fats et vaniteux : Trinculo (ici changé en Trincula, grotesque rombière vénale) et Stéfano. Même le bon, sage et érudit Gonzalo se laisse aller à d’utopiques rêveries de pouvoir. La nature humaine est bien vile. Mais enfin, toujours avec l’aide d’Ariel, le bien fini par triompher, les amants son réunis, et tout tourne en faveur de Prospéro, qui pardonne, un triomphe du bien, soit, mais toujours cerné par l’inévitable fourberie humaine. Prospéro abandonne ses pouvoirs, quitte l’île avec tous et s'en remet à son destin, après de touchants adieux à Ariel.
Crédit photo SPG / spg@esselab.com Sous la magnifique et bleutée luminescence crépusculaire, les amoureux.
Sans tomber dans le piège du réalisme ostentatoire, les costumes de James Lavoie, tout à fait plausible suggestion d’époque, participent étroitement de la description des personnages , et ce avec une belle sobriété. De la superbe de pacotille de Stéphano, en passant par le gris funéraire des hommes de rang et d’armes, un bel esthétisme qui culmine avec le look des personnages surnaturels, comme cette Ariel en harpie déployant de vastes et larges ailes, ou le monstrueux Caliban. Les maquillages sont tout aussi soignés, simple écran blanc pour certains, mais plus élaborés pour les créatures.
Crédit photo SPG / spg@esselab.com Ariel le bon esprit et le vil et grotesque Stéfano complotant avec l'infâme Caliban.
Visiblement ici on n’a pas tenté de réinventer la roue mais plutôt procédé d’une lecture certes imagée et créative, et respectueuse de l’œuvre tout en étant accessible pour le grand public. Même si la mise en scène utilise parfois l’espace environnant, hors scène, l’action reste beaucoup plus centrée et s’éparpille beaucoup moins que pour les années précédentes, avec d’autres œuvres. Sur le plateau, les univers suggérés, parfois avec quelques accessoires, découlent tout de même beaucoup plus du jeu que n’importe quoi d’autre et plusieurs scènes semblents soigneusement chorégraphiées, avec quelques tableaux saisissants.
L’ensemble prend vie avec aisance, défendu avec verve par les comédiens : Danielle Désormeaux fait bien, d'abord en Alonza (version féminine du Roi Alonzo) ubuesque, infatuée, à la garde-robe boursouflée et à la diction beaucoup plus proche de la roturière, de la gueuse qui s’efforce, avec force de faux de parvenue, puis aussi en Trincula délicieusement grotesque et potache; Antoine Yared est convainquant en vil Sebastian et particulièrement craquant en Stéfano à l’accent italien de pochard genre Comedia; Aurélie Morgane en Ariel offre de très beaux moments d’émotion avec un jeu très sensible, incarné et équilibré, et Amelia Sargisson joue avec énergie étourdissante et aplomb ce scélérat de Caliban avec un jeu très physique, grognements et tics à l’appui. Jean-Jacques Simon insuffle à l’utopiste Gonzalo ce côté presque naïf, bon enfant, avec une bonté presque comiquement dissociée de la vileté environnante, ainsi mise en exergue; Emily Skahan donne une belle pureté dépouillée, mais amoureuse et combative à cette Miranda, une Juliette en quelque sorte, et ce jeu trouve écho dans le romanesque emporté et fiévreux et desepéré de Ferdinand, le Roméo, joué par Jean-Philippe Baril Guérard; Pierre-Yves Cardinal-David affiche une vilénie au chevaleresque affecté, perfide et torve de faux maniérisme et raffinement en séditieux Antonio. Pour la version française, François Trudel incarne Prospéro, et plutôt que la dantesque superbe martiale déclamatoire attendue, semble insuffler à son personnage à la foi force, mais humanité et vulnérabilité : d’ici quelques représentations, le quelques accrochages (surtout après l’entracte) sur les textes seront sans doute disparus, ajoutant un soupçon de fluidité au rôle en libérant de ce poids l’expression, déjà correcte.
Prospero et Ariel.
Même si l’aspect tragique pourrait parfois être légèrement plus palpable (versus la comédie), la pièce s’avère malgré un temps de préparation d’à peine un mois, être tout à fait agréable, avec de nombreux chants en chœur in vivo très beaux. Très rythmé, avec des enchainements serrés, des changements de personnages au quart de tour. Certainement une belle soirée sous les astres, un superbe rétablissement pour le Répercussion Theatre qui nous fait ici complètement oublier le Molière de la saison dernière.
D’autre part, nous ne pouvons que souligner l’apport incroyable de cette compagnie qui présente depuis de nombreuses années, gratuitement, des pièces classiques: puissante initiative de démocratisation du théâtre avec un impact certain au niveau du développement d’intérêt et donc de nouveaux publics, un impact qui profite à toute la communauté artistique.
À voir!
NDLR: En sueur et éclairés, les courageux comédiens deviennent d’hallucinantes proies sans défense, véritable buffet pour de gourmands moustiques, car les Trincula, Prospero, Gonzalo et compagnie ne peuvent surtout pas se permettre d’interrompre leurs laïus par de sonores et victorieuses tapes. Stoïques et inébranlables, nos sacrificiels héros de l’art ne laissaient rien paraître...
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Gratuit dans plusieurs parcs, en français ou en anglais, les détails sont ici .
Texte de William Shakespeare, traduction de Normand Chaurette.
Mise en scène de Paul Hopkins, assisté par Arianna Bardesono
Direction Musicale par Nick Carpenter
Scénographie et costumes de James Lavoie
Comédiens : Jean-Philippe Baril Guérard, Pierre-Yves Cardinal-David, Danielle Desormeaux, Aurélie Morgane, Amelia Sargisson, Jean Jacques Simon, Emily Skahan, François Trudel, Antoine Yared
Régie par Vincent Absi , assisté de Katerina Sokyrko
