mardi 29 juillet 2008

La Tempête - Repercussion Theatre



Par Yves Rousseau
27 juin 2008 – Parc Westmount – version française

Vous voilà dans le parc. Devant-vous une petite scène dépouillée, toute simple, avec la portion arrière formant une pente avec à son sommet une évocation de l’habituel et traditionnel balcon qui plus tard sous la force de la suggestion deviendra tour, montagne, vaisseau. Nous ne sommes pas au London Globe, un théâtre construit selon les plans originaux élisabéthains, mais comme à l’époque le parterre est en plein air.


Conte fantastique, tragicomédie, romance, voilà un choix particulièrement approprié pour la saison dont voici sommairement l’histoire: Prospero, un Duc trahi et exilé par son fourbe frère, se retrouve sur une île déserte avec sa fille. Ayant développé magie et pouvoirs, il règne sur Ariel, bon et fidèle esprit du vent qu’il libéra jadis d’un maléfique sort issu de feue la sorcière Sycorax, ainsi que sur Caliban (fils de Sycorax), monstrueux et séditieux esprit de la terre, revêche esclave ronflant, éructant et crachant. Les conspirateurs de cette trahison, Antonio, le traître frère, et son comparse Sébastian, frère d'Alonso le roi, seront précipités avec une partie de la cour du roi sur cette île où, oeuvre de vengeance de Prospero, une série de mésaventures les attendent. Fils du Roi au cœur pur ayant un œil sur la belle, Ferdinand se voit infligé de lourdes mises à l’épreuve par Prospero avant que ce dernier ne lui cédât la main convoitée de sa fille. Sébastian et Antonio complotent pour occire le Roi afin d’usurper le trône, alors que Caliban manigance contre Prospero avec deux clowns avinés masqués, lâches fats et vaniteux : Trinculo (ici changé en Trincula, grotesque rombière vénale) et Stéfano. Même le bon, sage et érudit Gonzalo se laisse aller à d’utopiques rêveries de pouvoir. La nature humaine est bien vile. Mais enfin, toujours avec l’aide d’Ariel, le bien fini par triompher, les amants son réunis, et tout tourne en faveur de Prospéro, qui pardonne, un triomphe du bien, soit, mais toujours cerné par l’inévitable fourberie humaine. Prospéro abandonne ses pouvoirs, quitte l’île avec tous et s'en remet à son destin, après de touchants adieux à Ariel.


Crédit photo SPG / spg@esselab.com
Sous la magnifique et bleutée luminescence crépusculaire, les amoureux.

Sans tomber dans le piège du réalisme ostentatoire, les costumes de James Lavoie, tout à fait plausible suggestion d’époque, participent étroitement de la description des personnages , et ce avec une belle sobriété. De la superbe de pacotille de Stéphano, en passant par le gris funéraire des hommes de rang et d’armes, un bel esthétisme qui culmine avec le look des personnages surnaturels, comme cette Ariel en harpie déployant de vastes et larges ailes, ou le monstrueux Caliban. Les maquillages sont tout aussi soignés, simple écran blanc pour certains, mais plus élaborés pour les créatures.


Crédit photo SPG / spg@esselab.com
Ariel le bon esprit et le vil et grotesque Stéfano complotant avec l'infâme Caliban.


Visiblement ici on n’a pas tenté de réinventer la roue mais plutôt procédé d’une lecture certes imagée et créative, et respectueuse de l’œuvre tout en étant accessible pour le grand public. Même si la mise en scène utilise parfois l’espace environnant, hors scène, l’action reste beaucoup plus centrée et s’éparpille beaucoup moins que pour les années précédentes, avec d’autres œuvres. Sur le plateau, les univers suggérés, parfois avec quelques accessoires, découlent tout de même beaucoup plus du jeu que n’importe quoi d’autre et plusieurs scènes semblents soigneusement chorégraphiées, avec quelques tableaux saisissants.

L’ensemble prend vie avec aisance, défendu avec verve par les comédiens : Danielle Désormeaux fait bien, d'abord en Alonza (version féminine du Roi Alonzo) ubuesque, infatuée, à la garde-robe boursouflée et à la diction beaucoup plus proche de la roturière, de la gueuse qui s’efforce, avec force de faux de parvenue, puis aussi en Trincula délicieusement grotesque et potache; Antoine Yared est convainquant en vil Sebastian et particulièrement craquant en Stéfano à l’accent italien de pochard genre Comedia; Aurélie Morgane en Ariel offre de très beaux moments d’émotion avec un jeu très sensible, incarné et équilibré, et Amelia Sargisson joue avec énergie étourdissante et aplomb ce scélérat de Caliban avec un jeu très physique, grognements et tics à l’appui. Jean-Jacques Simon insuffle à l’utopiste Gonzalo ce côté presque naïf, bon enfant, avec une bonté presque comiquement dissociée de la vileté environnante, ainsi mise en exergue; Emily Skahan donne une belle pureté dépouillée, mais amoureuse et combative à cette Miranda, une Juliette
en quelque sorte, et ce jeu trouve écho dans le romanesque emporté et fiévreux et desepéré de Ferdinand, le Roméo, joué par Jean-Philippe Baril Guérard; Pierre-Yves Cardinal-David affiche une vilénie au chevaleresque affecté, perfide et torve de faux maniérisme et raffinement en séditieux Antonio. Pour la version française, François Trudel incarne Prospéro, et plutôt que la dantesque superbe martiale déclamatoire attendue, semble insuffler à son personnage à la foi force, mais humanité et vulnérabilité : d’ici quelques représentations, le quelques accrochages (surtout après l’entracte) sur les textes seront sans doute disparus, ajoutant un soupçon de fluidité au rôle en libérant de ce poids l’expression, déjà correcte.


Crédit photo SPG / spg@esselab.com
Prospero et Ariel.


Même si l’aspect tragique pourrait parfois être légèrement plus palpable (versus la comédie), la pièce s’avère malgré un temps de préparation d’à peine un mois, être tout à fait agréable, avec de nombreux chants en chœur in vivo très beaux. Très rythmé, avec des enchainements serrés, des changements de personnages au quart de tour. Certainement une belle soirée sous les astres, un superbe rétablissement pour le Répercussion Theatre qui nous fait ici complètement oublier le Molière de la saison dernière.

D’autre part, nous ne pouvons que souligner l’apport incroyable de cette compagnie qui présente depuis de nombreuses années, gratuitement, des pièces classiques: puissante initiative de démocratisation du théâtre avec un impact certain au niveau du développement d’intérêt et donc de nouveaux publics, un impact qui profite à toute la communauté artistique.

À voir!

NDLR: En sueur et éclairés, les courageux comédiens deviennent d’hallucinantes proies sans défense, véritable buffet pour de gourmands moustiques, car les Trincula, Prospero, Gonzalo et compagnie ne peuvent surtout pas se permettre d’interrompre leurs laïus par de sonores et victorieuses tapes. Stoïques et inébranlables, nos sacrificiels héros de l’art ne laissaient rien paraître...


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Gratuit dans plusieurs parcs, en français ou en anglais, les détails sont ici .


Texte de William Shakespeare, traduction de Normand Chaurette.

Mise en scène de Paul Hopkins, assisté par Arianna Bardesono
Direction Musicale par Nick Carpenter
Scénographie et costumes de James Lavoie

Comédiens : Jean-Philippe Baril Guérard, Pierre-Yves Cardinal-David, Danielle Desormeaux, Aurélie Morgane, Amelia Sargisson, Jean Jacques Simon, Emily Skahan, François Trudel, Antoine Yared

Régie par Vincent Absi , assisté de Katerina Sokyrko

vendredi 4 juillet 2008

Belle famille ! - Le Théâtre du 450


Par Yves Rousseau

Entrons dans la salle de spectacle Rona (adjacente à la maison de jeune Kekpart), un lieu polyvalent aménagé en format cabaret et pouvant sans doute accueillir, avec parterre et balcon, environ 100 spectateurs : plafond vertigineusement surélevés, architecture commerciale rectiligne, se prêtant de façon correcte au théâtre malgré l'absence de manteau d'arlequin et donc ce spatial supérieur dissolvant. Sur cette scène d'environ huit mètres par cinq, la voix des comédiens se propage bien, sans trop d'écho. Les équipements d'éclairages sont spartiates, mais adéquats, quoi qu’on aurait pu tirer la toile, ai-je bien vu, de cette large fenêtre au balcon, de façon a obtenir un contrôle total sur les contrastes d'éclairages, ici mitigés par cette blafarde luminescence naturelle donnant directement sur la scène.

Sur le plateau, la représentation typique de ce que je n'oserai pas nommer « chalet », mais ce qu'on désigne plutôt sous le vocable plus communément entendu de « shack » de campagne : ici du pré fini beige crème genre fausses briques, des planches rustiques, de vieilles portes, et l'habituel ameublement bigarré constitué des « vieilles affaires » qu'on rapporte de la ville, comme cette table à carte bancale, ou ce sofa couvert d'une affreuse courtepointe multicolore. De l'ensemble se dégage une ahurissante impression de pacotille d'un kétaine burlesque. Les costumes sont, légèrement, dans le même style. Le ton est déjà donné. Estival.

L'histoire? Un pauvre bougre, Toe, maladroit, pas méchant pour deux sous, perclus d'insécurité, constipé d'angoisse, un malchanceux chronique ayant le malheur d'être le neveu d'un mafioso notoire, se pointe dans le but d'assassiner la maîtresse enfuie avec le fric du caïd . Toe retrouve le magot, mais pas la fuyarde. Il tombe plutôt sur la mère de cette dernière, l'archétype parfait de la maman envahissante, une tornade de bonnes intentions, qui se pointe avec son kit de ménage et un déluge de petits plats mijotés : elle pense que Toe est son nouveau gendre. Survient la sœur jumelle, en détruisant les véhicules garés dans un fracassant accident, fuyant la chaleur de son trois et demie minable au centre-ville. Elle est à la brunette sage et rangée, à l'hystérie ridicule, la jalousie et à l'auto-apitoiement manipulateur ce que sa sœur est au glamour jet set blond, criminel et mégalomane. Et elle a un béguin pour Toe. Pour couronner le tout surgit le policier du village, qui est aussi le garagiste du coin, et qui prend racine dans le lieu. Faux-semblants, quiproquos, bref un univers tentaculaire, une fosse de sables mouvants : plus ce pauvre Toe se débat pour s'en échapper, plus il en devient captif et s'enfonce...

Le texte est léger et amusant, une comédie d'été sans prétention qui offre de multiples embrouilles de jeux de mots dont l'effet comique réside en bonne partie, comme pour un texte de Devos ou certaines répliques d'absurdes comédies de cancres italiennes ou françaises, sur le ton, la façon de jouer avec les syllabes, les intonations en conjugaison ou en contre effet de l'expression et de l'utilisation de l'espace: les comédiens parviennent à atteindre un certain effet amusé, mais tout le potentiel comique ne me semble pas encore cerné, normal en ce début : encore un peu de « carl-béchard-isation » du geste et du verbe, et voilà. Le jeu rapide, rythmé, vivant et coloré, avec les actes découpés par cette musique de cuivres comme on s'attendrait à entendre dans un Feydeau, atteint un stade avancé dans la recherche de cette façon de rendre une réplique selon la règle impardonnable de l'insaisissable fraction de seconde séparant en comédie le sourire amusé du rire tonitruant: presque. Il se dégage une fervente énergie festive de l'ensemble, ce qui sublime, heureusement, le côté prévisible, improbable , le convenu habituel, le potache inévitable et nécessairement surfait du genre.

J'ai peu eu l'occasion de voir Dominique Quesnel dans ce genre de rôle, une comédienne habituellement lancée puissamment, tête première, de points tournants en odyssée dans les turpitudes torturées de personnages se débattant dans l'univers des neiges noires de leur hippocampe existentiel. Comme d'habitude, là, solide, impeccable. Et semblant s'amuser. Puis de belles découvertes, déjà repérées au Conservatoire : d'abord Véronique Pascal, qui roule déjà sa bosse depuis 2005, et que j'apprécie particulièrement dans ce type de rôle de fille d'un comique névrosé, et qui semble s'être bien approprié son texte, en bonne voie d'être bien mis en bouche, non pas tant au niveau du contenu que celui de la diction, et nous serons sans doute, à mon humble avis, bientôt en mesure de saisir non pas la plupart, mais bien toutes ses répliques; Nicolas Chabot, avec cette bouille particulièrement expressive à la Eric Idle, parfait et craquant dans ce rôle de pauvre bougre. Finalement, le metteur en scène-comédien Jean Belzil-Gascon, méconnaissable avec cette moustache et ce régional accent, très bien en constabulaire pataud paroissial villageois.

Pour qui recherche un moment d'insouciant abandon, un amusant divertissement d'été assez archétypalement typique du genre et de la saison, voilà une gentille comédie grand public qui atteindra son plein rythme d'ici quelques représentations.

On passe un bon moment.


NDLR : À ne pas confondre, cette même pièce est également montée à Saint-Romuald par des finissants du CADQ, mais je n'ai pas assisté à cette autre version. Ceci ne couvre donc que la mouture du Théâtre du 450.

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Une production du Théâtre du 450

Texte d'Isabelle Hubert

Mise en scène, scénographie, costumes et accessoires par Jean Belzil-Gascon

Avec Véronique Pascal, Nicolas Chabot, Dominique Quesnel, Jean Belzil-Gascon

Éclairage, bande sonore et assistance à la mise en scène par Andrée-Anne Garneau


Dates: 3,4,5,10,11,12,17,18,19,31 juillet et 1,2,7,8,9,14,15,16 août à 20 h

Réservations: 450-646-6435, plus d'informations sur le site.
1100 boul. Roland-Therrien, Longueuil