mercredi 25 juin 2008

Cyberjack - Les Productions Dérivées


Par Yves Rousseau

Nous sommes en 2020. L’air est pollué, la terre est surpeuplée, l’informatique est maintenant biologique et moléculaire avec lunette de visualisation et système de reconnaissance vocale. Pourtant Joe, un lettré grano macrobiotique timide et effacé s’accroche au vingtième siècle, qu’il n’a pourtant à peu près pas connu, sinon comme enfant. Dans sa minuscule loge de concierge modestement meublée (un décor réaliste), de vieux téléviseurs analogiques, plantes alimentaires et médicinales qu’il cultive en hydroponique, quelques cassettes VHS et beaucoup de bouquins, qu’il s’applique à apprendre par cœur. Beige et brun. Le beau refuge, la belle fuite de la réalité en cette Terre de plus en plus oppressante et speedée.

Puis un météorite, une tornade, son frère perdu de vue depuis belle lurette, son opposé absolu, arrive. Véritable survenant, techno junkie chromé, hyperactif camé et narcoleptique, Jack est un hacker professionnel. Poursuivi, traqué et endetté. Rapidement la carte de crédit du bloc est piratée, et voilà deux b-52 avec lunettes de vison, le nec plus ultra informatique, là sur cette table en avant-scène. D’abord résistant, outré, Joe est progressivement entraîné dans les méandres de l’underground cybernétique international...

Punché, rythmé, allumé, la rencontre de ces deux êtres comme métaphore de la collision de deux systèmes de pensée : la civilisation classique, judéo-chrétienne avec sa quête sacrificielle, ses penseurs, son culte du travail, ses textes, sa perspective, et le postclassique du 21e hédoniste, sous le principe de l’instantanéité, du jetable et consommable, du déracinement identitaire dans la grande marmite de la mondialisation.

Le texte, offre une perspective effervescente allant jusqu’à, dans de belles tirades, tracer l’évolution exponentielle de l’humanité (beau numéro de Maxime Després) jusqu’au, point culminant et portes du désastre, degré de rupture annoncé: non pas celui d’une catastrophe nucléaire ou d’une guerre atomique, mais de la lente déliquescence surpeuplée, avec l’environnement vicié, sous l’égide du néo-libéralisme sauvage, où tout se vend et s’achète, même la vie que se sont approprié de grands conglomérats via la génétique. L’univers internet est bien documenté et mis en perspective, ça n’a peut-être déjà plus l’impact de 2001, année de la production originale, mais ça reste pertinent.

La portion vidéo, ce qui est vu dans leurs lunettes-écrans et rendu par une projection, est particulièrement bien réalisée et rajoute au psychédélique techno, avec de constantes et enlevées interactions avec plusieurs personnages secondaires, entre autres : le cyber inspecteur, qui s’approche de plus en plus de la capture, et Lola et Rawa, de grosses pointures d’une mafieuse internationale de hacker avec qui tout se négocie. Une atmosphère de thriller virtuel scandé par cette musique techno tout à fait appropriée.

L’affrontement fiévreux et la fuite à l'avant sont bien rendus par les jeunes comédiens, de façon intéressante, plausible, avec une belle expression, plus rarement surjouée. Les caractères sont correctement habité, un processus de recherche en progression, avec peut-être juste un peu de travail au niveau de la voix, du ton, parfois un peu laconique, inégal, et occasionnellement d’un léger chantonnant récitatif pour au moins un des rôles principaux. Le résultat final, quoique perfectible, est sans doute très correct pour une jeune compagnie émergente, c’est stimulant, on embarque.

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Cyberjack par « Les Productions Dérivées»

Un texte de Michel Monty
Mise en scène par Corine Rodrigue

Sur scène Maxime Després et Vincent Juneau
Sur vidéo Xavier Malo, Étienne Jacques, Jean-François Grondin, Évelyne St-Pierre, Cynthia Wu-Maheux et Fabien Fauteux.

Costumes par Marie-Ève Parent
Accessoires de Annie Durocher
Son Josiane Fontaine-Zuchowski
Éclairage Sylvain Ratelle


26, 27, 28 juin à 20h
28, 31 juin à 15h

Information et réservations: (514) 526-2496
ou
productionsderivees@hotmail.com





mardi 24 juin 2008

Le Grand Froid - Les blondes de Johnny - Fringe 2008


Par Yves Rousseau

Première exposition à un texte de ce jeune auteur déjà titulaire d'une maîtrise en littérature et qui vraisemblablement vient d'être admis en écriture dramatique à l'ENT. Le genre de propos qui vous décroche un ricanement intérieur jouissif, sardonique, presque sadique, dans cette façon qu'il a de vous déconstruire un univers, un microcosme précis, dans un exutoire «freak-out» organisé révélateur de l'aliénation humaine. Méthodiquement, cyniquement.

Une table, la machine à café, oui, fumante, pour vrai, avec les petites crèmes et tout le tralala. Puis en rafale, fiévreuse, dans une valse-relais qui tournoie autour de cette table, trois égéries de bungalow, trois fées de sous-sol en pré fini : la petite vie plate, d'une ville plate, dans un bureau plat, avec une job plate, entourée de faces plates. Beige et brun. Puis on devient un peu tout cela. La petite vie de trois bonnes petites madames de bureau dans toute sa splendeur. Le petit badge avec le nom écrit dessus : le marquage du bétail. Un petit univers obsessionnel où chacun, sans recul critique et sans ambition particulière, s'applique à construire la vacuité avec application et bonne volonté.

Puis une collègue qui craque, progressivement, inconsciemment. Bien sûr, elle tente de continuer, mais l'acting-out funeste et ubuesque survient, comme une explosion issue d'une accumulation d'abrutissement. Voilà où la pièce débute, on est après la crise, un bilan relaté en build up halluciné par nos trois pasionarias de la photocopieuse: leur détresse anxieuse post-traumatique, leur urgence de dire, ne font qu'ajouter au plaisir, à la truculence du récit, puisque leur propos participe, parce qu'il révèle d'elle-même du fait de leur point de vue, à ajouter une couche supplémentaire d'absurde et de dérision et à les enfoncer dans une appartenance profonde à cet univers. Certaines tirades sont assez hallucinantes. Un crescendo dramatique bien dosé et dirigé à quelques petits piétinements et légers enchevêtrements près.

Bien sûr les trois jeunes comédiennes s'en donnent à coeur joie, en particulier Véronique Pascal qui nous compose une mémère constipée d'anxiété, avec un mélange d'ahurissement légèrement outré, de l'incrédulité ascendant hystérie contenue, et de la (fausse?) compassion affectée teintée du jugementalisme des bien-pensants sauce ragots et commérages de bureau. Avec tout le non verbal de rigueur, tendance oh mon dieu, mon doux de pauvre elle.

Si parfois certaines en mettent un peu, comme c'est le cas lorsqu'on doit jouer un caractère beaucoup plus âgé, ça reste dans l'ensemble tout à fait agréable, correctement plausible, avec une forme d'humour qu'il me tarde de retrouver d'ici peu lorsque les œuvres créées pendant la formation, un mûrissement de trois années, seront montées.


À suivre.

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Une production « Les blondes de Johnny »

Texte de Guillaume Corbeil
Mise en scène de Jean-Belzil Gascon

Avec Francesca Bàrcenas, Évelyne Fournier et Véronique Pascal

Les Arbres - Pour le moment - Fringe 2008


Par Yves Rousseau

Deux sœurs. Le deuil, grand-maman est partie, et avec elle, un morceau de mémoire. Alors le vide, la torture de l'absence, la plaie vive de la douleur sous l'eau saline des réminiscences. Puis d'abord une réaction de repli, là, dans cet espace impressionniste : quelques panneaux translucides suggèrent des couloirs latéraux ou le dédale d'une forêt existentielle (les caractères y peindront des arbres), puis en avant scène, côté cour, de l'eau et de la terre comme support de vie. Belle métaphore scénographique.

Splénétique, intimiste, une lutte sororale en vase clos. Les heurts du vide, les conflits latents en prises de bec étouffées, détournées. On s'étourdit d'évitement, on n'arrive plus à dire. Alors, ça éclate de besoin d'espace. L'ainée part pour la Norvège où un supposé bellâtre et un projet écologique forestier l'attendent. Surviens l'ex de l'exilée, et on comprend : jalousie quand tu nous tiens, la cadette prétend au décès de l'ainée, et une idylle, contenue, point. Trahison. Presque tragique avec cette visite, cette excusions quasi funèbre dans le blizzard norvégien.

Ce n'est pas cette petite histoire de conflit entre soeurs, qui sans cette approche raffinée aurait pu sembler quelque peu « soap-opératique » que la pièce se signale, mais bien plutôt par cette grande recherche, cette exploration d'une zone trouble de sentiments, avec ce ballet territorial imagé par ces actes contenus ou ratés, cette valse-hésitation triste et blessée et parfois cruelle, une représentation sensible et subtile des viscérales contradictions, des pulsionnels conflits déchirants. Un genre qui pardonne peu les écarts de jeu : trop chargé, et on tombe dans le mélo, trop peu et voilà, choux blancs. À ce titre les comédiens font preuve d'une grande pudeur, une belle retenue, avec une belle maîtrise du langage de l'espace et du geste et avec une impression de continuité, de progression non achevée dans la recherche d'intentions, d'incarnation des personnages (déjà habités de façon correcte) dans l'expression, un ensemble assez touchant. Tout cela malgré la chaleur accablante et le manque d'air écrasant dans cette salle...

La musique pianistique de Philip Larouche, méditative, profonde, satiesque, ajoutait une dimension essentielle au propos, à l'atmosphère.

Un autre élément intéressant chez cette jeune compagnie est, il me semble, cette capacité à s'interroger, à poser un regard sur la mémoire dans la beauté, la fragilité, la grandeur mais aussi le drame et la futilité de la vie, bref le paradoxe de la continuité dans la discontinuité, c'est-à-dire cette propension que nous avons à habiter par le souvenir, après le grand départ, l'âme de ceux qui nous ont connus, mais aussi, d'où le paradoxe, cette horreur du vide qu'à la nature et la rapidité stupéfiante avec laquelle l'espace que nous occupions sera comblé. Mais quelle est-elle, cette essence même de la vie ? Ici, on y touche un peu...

Certainement une jeune compagnie pleine de promesses, avec une très belle recherche. Composée de finissants de la promotion 2005/06 du CADQ.

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Une production de la compagnie « Pour le Moment »

Texte et mise en scène, scénographie de Krystel Descary et Édith Patenaude

Avec Krystel Descary et Édith Patenaude et Jean-René Moisan

lundi 23 juin 2008

L'inspecteur Drive Rapplique (strikes again) - Pretium Doloris - Fringe 2008


Par Yves Rousseau

Lors du Fringe 2007, le Pretium Doloris avait présenté « La dernière enquête de l'Inspecteur Drive », une petite comédie policière musicale, légère, amusante, agréable, sans prétention écrite par Bernard Da Costa, et raisonnablement bien préparée compte tenu du contexte d'un tel festival. En terme de personnages et de situation, un genre de « Clue » (le jeu de société), un « whodunit » burlesque et éthylique se déroulant dans un casino de pacotille.

Voilà qu'on rapplique avec cette suite, un calque qui donne l'impression d'une structure, d'une construction beaucoup plus laxiste. C'est que dans le genre, la comédie potache aux caractères archétypaux, le rythme, la texture des réparties, l'éclair du moment sont principalement liés à la réussite d'un punch, d'un gag, bref, c'est la mince ligne fragile séparant le drôle du ridicule.

Un prologue qui s'éternise, une narration fade, omniprésente, voir envahissante comme palliatif à un récit vaseux, une écriture haletante, des répliques se perdant dans l'écho de cette salle, une scène trop surélevée pour permettre le sentiment d'intimité de la première mouture, des chants éparpillés (et beaucoup moins bien exécutés, plus chenus), mais sans l'à propos dans cette façon qu'ils avaient de colorer, de rythmer et découper les étapes pour la première mouture. Ne parlons pas des intentions de mise en scène qui m'ont semblé être au théâtre ce que la costarde est au remplissage de la tarte: une longue heure à combler. Que de flou et de confusion.

Le grotesque caricatural rigolo qu'avaient les personnages en premier lieu cède la place à une série de simagrées désincarnées, un défilé de clichés qui, comme lorsque les blagues d'un humoriste ne permettent pas d'atteindre un deuxième niveau de dérision hilare venant jeter un nouvel éclairage ironique sur le tout, restent coincés avec pathétisme au premier niveau avec, comme réactions chez certains, un rire nerveux, et chez d'autres, un croissant sentiment de malaise. Les efforts de certains pour masquer de pirouettes le vague d'intentions ne firent, il me semble, que finir de noyer le plat sous une indigeste sauce de cabotinages. Une impression d’« à la va-vite », de tricot en cadence désespéré avec des mailles sautées.

Passons rapidement sur cette interprétation du rôle principal, qui n'avait rien de la verve et de la superbe originale, mais semblait découler ici d'un maladroit lazzi de remplissage aux effets répétitifs et parfois même bizarres. Je me suis pris à imaginer une pièce de théâtre improvisé par des collègues pompettes lors d'une fête de bureau, avec ce même besoin irrépressible d'échapper au malaise et de trouver la sortie.

Exit.

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Un production Pretium Doloris

Texte et mise en scène de Véronick Raymond
Asistante à la mise en scène Gaële Cluz-ElGouriou

Avec Stéphanie Breton, Patrice Madgin, Serge Mandeville, Carlo Mestroni, Marie Olscamp, Stéfan Perreault, Véronick Raymond, Annie Roy, Annick Terral, Véronique Trudeau

dimanche 22 juin 2008

Spectacle pour emporter - Les Néos - Fringe 2008

Par Yves Rousseau

Pas de scéno, quelques accessoires sommaires. Puis une liste, trente-trois courtes pièces, deux ou trois minutes chacune, presque des clins d'œil. Écrites. Pas improvisées. Chronomètre visible de tous. Tables numérotées, format cabaret. Votre numéro est choisi? Vous avec deux secondes pour choisir, là sur un tableau, la pièce à jouer. Sans arrêt, à la suite, une tornade théâtrale de courts.

Et l'école de pensée? Le Néo-Futurisme de Greg Allen, un mouvement né vers la fin du 20e siècle à Chicago : précisons que les membres de la distribution y ont suivi des stages.

D'abord, un survol des principes du mouvement : des pièces de coût abordable, aux contenus audacieux, mais accessibles au plus grand nombre; pas de contexte permanent, mais un procédé de redéfinition constante et interactif du contextuel, l'obsolescence planifiée; l'opposée du théâtre de l'illusion, pas compositions fictives, le propos est issu d'événements vécus, la scène comme continuation de la vie réelle; établir des liens étroits entre l'acteur et le public. À ces principes s'ajoutent quelques règles d'or comme, entre autres : créer son propre matériel plutôt qu'être esclave des intentions d'un auteur; le spectacle intrinsèquement en fusions avec l'endroit choisi en terme d'utilisation des caractéristiques et de l'espace; contenu intéressant pour l'audience, mais sans complaisance ou confort installé; éviter les comédiens prima donna; créer un théâtre de la vérité et ce dans la vérité du moment, jamais deux fois identique et jamais catégorisable; offrir au public des éléments identitaires. Voilà.

Le résultat? Forcément inégal, instantanéité relative oblige, avec certains numéros plus habités que d'autres, mais d'une formidable intensité, complètement allumé, avec cette vérité qui découle justement d'une certaine spontanéité. Je pense, entre autres au numéro de la biographie, où vrais, à la fois offerts et vulnérables les comédiens en canon non synchronique, déclinaient, en circulant entre les tables, quelques flashs existentiels profondément sentis, inductifs d'une certaine essence du moi, révélateurs et assez troublants; et que dire de ce numéro où, à grands contre-effets cyniques de roulement de caisse claire et cymbale, comme au burlesque, un comédien trace la schismogenèse douloureuse d'un lourd héritage de violence familiale? Déchirant.

Bien qu'intéressants, certains principes de maximisation de l'utilisation de l'espace, par exemple la capacité de mettre l'arrière-scène en avant-scène, trouvent ici leurs limites, bêtement, du fait de la réalité physique, et ainsi plusieurs scènes en arrière-plan latéral n'étaient tout simplement pas visibles pour les spectateurs de l'extrême cour et jardin. La formule de courts ne favorise pas, évidemment, l'approfondissement. Finalement, lorsqu'un numéro n'est pas disponible du fait de ce système de rotation de comédiens, il devrait être barré d'avance sur le tableau pour éviter les tergiversations qui brisent le rythme.

Une démarche qu'on souhaite, même si écrite et construite, la plus véridique possible et sans doute aussi troublante pour le spectateur qu'elle doit être exigeante pour le comédien, car il y a une personnalisation de l'acte théâtral: pas de bouclier-personnage, pas quatrième mur, un carpe diem existentialiste sous l'égide du ici et maintenant, le moment théâtral unique dans son essence, dans sa quintessentielle irréproductibilité, dans toute son humanité. Aucun clonage possible.

Très intéressant et stimulant comme approche.


À suivre.

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Une production « Les Néos »

Écriture, conception, interprétation :
Sylvestre Caron, Julie Dionne, Josée Lacombe, Sophie Lepage, Mathieu Leroux, Gabrielle Néron, Martin Plouffe et Antoine Touchette

22 juin @ 16.15
2111 St-Laurent

vendredi 20 juin 2008

Shavirez le tsigane des mers - Belzébrute - Fringe 2008


Par Yves Rousseau

La critique mise à jour incluant la nouvelle version 2010 se trouve là :

http://www.lequatrieme.com/2010/06/shavirez-gypsy-of-sea-belzebrute-fringe.html


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Une production Belzébrute

Mise en scène : non créditée
Scénographie : Francis-Farley Lemieux et équipe.
Comédiens : Jocelyn Sioui, Caroline Fortin, Éric Desjardins et Amélie Poirier (accordéon).

19 juin @ 18.45
21 juin @ 22.15

60 Rachel O.



mercredi 18 juin 2008

Midi-Minuit Rallye Théâtral - la S.H.O.P.

Par Yves Rousseau


Le dimanche 15 juin 2008 au Théâtre Prospero avait lieu la quatrième édition du rallye théâtral Midi Minuit. Cinq blocs répartissant dix-huit courtes pièces, douze heures de théâtre.

Nouveauté cette année, seuls les textes originaux, les créations, étaient acceptés. En plus de la présence de quelques vétérans de la génération X tardive, on remarquait surtout la montée d’une nouvelle cohorte de jeune relève, génération Y tout début vingtaine et fraîchement graduée, créateurs montant aux barricades des communards de la résistance culturelle.

Nouvelles têtes, nouvelles visions et préoccupations, sans pourtant qu’il n’y eût aucune concertation, on remarquait deux thématiques dominantes : la mort et le deuil sous toutes leurs déclinaisons splénétiques et existentielles, et puis le couple au tout début de l’âge adulte, sauce cynique (ou lucide?) et ironique, avec la recherche de l’autre dans la peur de l’engagement et l’éclatement des repères et valeurs.

Un climat particulièrement convivial et animé, avec de nombreuses discussions sur, évidemment, le théâtre pendant les pauses séparant les blocs, et après au bistrot du coin jusqu’à assez tard…

Voici donc, classées selon l’ordre original de présentation, les œuvres analysées. Les titres en rouge identifient les pièces s'étant, à mon humble avis, démarquées.



BLOC 1


Le journal d'Adam et Eve

Une exploration exceptionnelle et inhabituelle du genre masculin et du genre féminin, mentionnait la synopsis. À quoi s’attendre? D’abord les costumes d’un kitsch forain vaguement disco, parfois des échasses et perruques psychédéliques, pha_llus de théâtre pour les personnages masculins. Atmosphère de farce (volontairement) kétaino-underground au jeu à mon humble avis, d’un clownesque typique et affecté. Voix à la pose flageolante, projection passable, diction approximative (ce n’était pas la langue maternelle des acteurs), ton un peu statique, d'un récité chantonnant.

Le contenu? Les collisions existentielles d’elle et lui; lui lapin, lui auteur, lui polichinelle astral, dans une non-écoute rocambolesque et absurde non dénuée de pertinence dans sa représentation du "être seul ensemble" contemporain. Une scène particulièrement intéressante dans sa satirique représentation de l’état des lieux télévisuels, celle de l’interview télé où un auteur intello inhibé et timide tente de présenter son œuvre en étant constamment interrompu par une annonceuse plus intéressée à se mettre en valeur, à passer ses pubs, et à obtenir des informations sur la vie privée de son invité plutôt que sur le contenu de l’œuvre.

­­
Une pochade sans prétention, à prendre avec un grain de sel, dans un genre assez présent dans certains festivals de théâtre anglo-saxon alternatifs, mais auquel nous sommes sans doute moins habitués, je présume, du côté francophone.


De Csaba Raduly, Pavla Mano
Avec : Csaba Raduly, Pavla Mano
Conception de costumes et éclairage : Ivan Stavrev


Choix multiples

Surgissent les comédiens, sans maquillages ni costumes particuliers. Sous un éclairage générique, « l’intrigue » éclate : nous sommes en quelques sortes au beau milieu d’un « focus group » portant sur le couple. Un questionnaire est, laborieusement, distribué au public. Choix multiples, genre «que feriez-vous si» …

Les situations évoquées sont essentiellement anecdotiques et feraient, il me semble, sans doute les beaux jours de certaines tribunes téléphoniques et courrier du cœur : que faire pour capter l’attention de l’être convoité ; a) commettre un exploit où essayer de rendre jaloux; b) se jeter à son cou; c) l’ignorer ostensiblement. On poursuivait, sauce péril de la vie de couple et dépit amoureux.

L’impression, je dis bien l’impression, d’un texte non appris découlait de la vision de ces feuilles constamment consultées par les comédiens avec parfois hésitation apparente, m’a semblé alourdir, entre autres, les transitions. Sans tomber dans le normatif, la diction eu sans doute pu être mieux détachée, articulée et le ton moins laconique. Certains comédiens m’ont parfois semblé, était-ce les notes consultées, avoir tendance à plutôt fixer le sol que l’objet d’entretien.

L’objet théâtral performatif se conclue sur une phrase d’une grande sagesse : à savoir « si l’appréhension de la douleur de la fin vous prive de vous engager et savourer le début », où enfin quelque chose comme cela, puisqu’interrogée à la fin, une comédienne ne m’a pas semblé en mesure de me répéter le texte…


De Eve Leclair, Maude B. Lafrance, Vincent Boucher
Mise en scène : Maude B. Lafrance
Avec : Eve Leclair, Maude B. Lafrance, Vincent Boucher



Le purgatoire de l’enfer


Un excès de vitesse dans une zone résidentielle, lui conduit, elle passagère, puis une petite vieille dont on entend les os craquer sous la force de l’impact, et puis…, et puis on ne sait plus. Ou plutôt se plaît-on à ne pas vouloir admettre le fait d'être mort. St-Pierre refuse l’entrée, alors les limbes, lumière glauque avec, là côté jardin, ce carré rouge (simple, mais efficace éclairage) : la porte de l’enfer. C’est là que notre prétentieux et fat nombriliste et sa rombière épouse se prennent aux cheveux, dans une rocambolesque valse d’orgueil, de prétention, un jamais avec mais jamais sans toi pour cet archétypal petit couple plate et fragile.

Certainement amusant, dans une langue québécoise rythmée, percutante, avec une occupation de l’espace en dent de scie intéressante, genre je te rejette et je te reprends, un dialogue absurde de couple toqué, même dans la mort. Osera-t-on plonger ensemble dans l’inconnu rougeoyant? Hum…

Malgré une belle vision ironique d’une certaine catégorie de couples, à partir d’une belle expression, le texte lui déboulait parfois, ici et là, de façon plus où moins mâché, surtout lors de ce solo en accroupi avant scène. La vision anecdotique du couple, ironique, ne semble pas nous mener plus loin. Forme assez télévisuelle.


A place between heaven and hell de Olivier Savoie, en coll. avec Mylène Savoie
Traduction de Mylène Savoie

Avec : Mylène Savoie et Stéphan Vigeant


L’Ironie du tort

J’ai cueilli des souffrances et je les recrache en boule. De chutes en rebonds, je cherche et roule survivant au vide... (extrait)

Alors là, vraiment une très belle occupation de l’espace, un propos soutenu et alimenté par une métaphore du geste valsée, en patin à roues alignées. D’abord en presque obscurité, glissante, flottante dans une viscérale douleur coupable, une jeune femme expie de déchirements, de survie coupable au suicide de sa sœur. En équilibre sur le fragile fil la vie, la tentation du néant. L’âme sombre, à peine éclairée par deux blafardes diodes, visage déchiré d’espoir interdit, le sémaphore des tortueux chemins du deuil. Alors, n’importe quoi, n’importe quoi, on s’accroche à n’importe quoi, d'où cette vision cynique des thérapies et autres étourdissements-béquilles. Recroquevillée sur soi et ses blessures comme peut l’être un animal blessé, comme on peut l'être à vingt ans, sous l’effervescent flot d’interrogations existentielles postadolescence.

Puis un jour, la rédemption, le pardon et le droit qu’on finit par se donner de…vivre. Puis un jour, la lumière…

Le texte, beau et sensible, aborde avec beaucoup de retenue le deuil et la douleur de ceux qui « survivent » au suicide de l’être cher.

L’ensemble est bien servi par Caroline Bernier-Dionne, belle présence, belle fluidité dans cette représentation chorégraphique du propos, diction et projection impeccable, belle expression, bien incarné.

Petite anecdote, lors d’une aria désespérée et poignante du personnage, où le caractère exalté exultait de tout pouvoir faire, « je peux voler, je peux aller au cinéma, je peux… », un cellulaire sonne au premier rang, fortement, avec un de ces petits airs ridicules. La comédienne ne perd rien de la ligne de son personnage et de l’expression de circonstance, mais rajoute la réplique « je peux tout faire, comme faire sonner mon cellulaire dans un théâtre » avec une superbe diction normative et claquante. Je m’en tape encore sur les cuisses...

Collaboratrice d'ancrage et de mots : Sarah Deschênes
Scénographe : Anne-Marie Rondeau
Avec : Caroline Bernier-Dionne


BLOC 2

Quand je serai petite

Trois femmes ou sœurs, où un concert de voix intérieures obsessionnelles, autocritiques, la dans ce cercle, les séants posés sur ces petits bancs. Le propos obscur, expressionniste passe les schizoïdes dédales d’une certaine pensée féminine, automutilatoire, étranglée sororale, tribale et chamanique. Intéressant, mais obscur, tout en zigzag.

De/avec : Anne-Marie Ouellet, Anne-Juliette Larcher, Vanessa Seiler


Dulcinée

Un café chic. La méchante bourgeoisie affairée se pavane. Dehors le froid. Sur le trottoir une prostituée des bas quartiers, piailleuse et gouailleuse, mais avec, bien sûr le grand cœur des petites gens. Beaucoup d'apartés. Après une mauvaise nuit, elle étire ses heures, question de faire quelques sous. Toisée par une vilaine femme d’affaire, ignorée par la serveuse veule à qui elle demande un café, voilà qu’un client, le prince charmant, le prend sous sa protection, offrant cent dollars à la tenancière afin que cette dernière offre un café à notre pauvre hère frigorifiée, et lui donne la balance. Subjuguée, notre vilaine donne l’argent à la serveuse qui éprouvait de la difficulté à payer la garderie (fait exposé lors d'une scène téléphonique), car transportée par le fait d’avoir enfin été vue, d’avoir existé aux yeux de quelqu’un.

Comme un mélodrame Mexicain, un télénovelas misérabiliste pour lequel on pourrait imaginer un orchestre de mariachis larmoyant pour compléter le ton, un propos gros, manichéen à souhait, une intrigue cousue de fil blanc, peu plausible et au dénouement télégraphié, un jeu allant du désincarné hésitant et laconique au surchargé tonitruant. Semble découler d'un schéma télévisuel proche du téléroman.

De Esther Hardy
Mise en scène : Patrick Olafson
Avec : Esther Hardy, Sonia Quirion, Janique Kearns, Pierre Olivier Fortier


Le Poisson

Décor de bureau.

Un français récemment marié se ramasse dans l’entreprise de grossiste en poisson de son beau-père comme responsable principal des ventes. Le fils du proprio, contremaître dans l’usine, qui sent sa place menacée, surgit régulièrement, bottes de caoutchouc, tablier et gants, pour dénoncer les décisions apparemment saugrenues prises par son beau-frère. Il faut dire qu’effectivement, les commandes placées sont assez bizarres. Tout risque d’éclater…

Dans le rôle du français typique, accent marseillais à l’appui, Raphaël Roussel se tire bien d’affaire, jouant la pauvre poire de service, le franchouillard inadapté, mais oh que oui, bien intentionné, qui mélange tout et sème le désastre. Mais que de stéréotypes, que d’archétypal. Le théâtre d’été d’une certaine époque se rappelle à nous, costumes, perruques, scéno et accessoires à l’appui. Puis des seconds rôles interprétés tantôt de façon correcte, mais parfois assez rigide, désincarnée. Très anecdotique. Semble découler d'un schéma télévisuel proche du téléroman.

Et puis, va-t-on faire jouer les propriétaires de dépanneur à tous les finissants de théâtre asiatiques, les chauffeurs de taxi à ceux de race noire? N’avons-nous pas dépassé ce stade en théâtre? J’ose l’espérer.



De Antoine Portelance, Raphaël Roussel
Mise en scène : Jean-François Poirier
Avec : Antoine Portelance, Raphaël Roussel, Michel Vallières.


Vertiges

Deux sœurs, plus ou moins fin adolescence. Plus ou moins fugue, dans une chambre d'hôtel. Une s'empiffre, c'est une diva de bungalow exalté , hystérique et pseudo suicidaire. L'autre, la punquette plus sage, tente de recoller les morceaux, de mettre fin à cette escapade.  Ça ne marche pas. La situation se dégrade, les couteaux volent bas. Nul ne sait où elles se trouvent, sauf une amie,  une simplette pot de colle de qui par la bouche sortent vérités. À partir de ce moment, dans une savoureuse série d'absurdes répliques du tac au tac aux sous-entendus révélateurs, tout se précipite...

Voilà une savoureuse comédie de situation, avec cette finesse particulière dans le rythme, ce sens particulier de la répartie en équilibre sur le fil : chaque élément de tempo dans l'expression, le ton, le rendu d'une réplique est étroitement lié à la réussite du gag. On y trouve un humour aigre-doux, où chaque situation « dramatique » trouve un point de chute iconoclaste et légèrement cynique, comme du Jean-Michel Ribes, mais avec des préoccupations plus féminines et en plus trash, plus cru. Tout cela dans un univers suggéré, presque sans scéno.

C'est un plaisir de découvrir cette écriture émergente particulièrement prometteuse, ainsi que ces excellentes jeunes comédiennes.


De Marie-Claude Garneau
Avec : Marie-Claude Garneau, Kim Gourdeau, Christelle Juteau


BLOC 3

Faire ses Devos

Voilà une très rafraîchissante et très originale approche des textes de Raymond Devos. Pantomimique, iconoclaste, aussi absurde que les textes soutenus, bellement chorégraphié, trois pantins à remontoir se livrent une lutte territoriale gentille avec une poupée à la dégaine coquine, espiègle et réjouie. Un univers de geste et d'expression genre « Le magicien d'Oz ». Particulièrement soigné, bellement joué, un vrai bonbon. Étonnamment les textes du maître s'incarnent avec beaucoup de naturel et d'à propos à cet univers fabulé.

Montage performatif de courts textes de Raymond Devos / Compagnie Artemage.
Avec : Anne-Maude Fleury, Vincent Boucher, Mathieu Cléroux, Olivier Ethier, Sophie Desmarais



Malaise matinal

La formation d'un couple en motion inversée :

Un appartement, à elle. Lit, cuisine, loft. Le réveil, lendemain de veille, on ne se souvient de rien, surtout pas du nom de l'autre. Lui, hésitant, sur le point de partir. Elle, tente de le retenir, enfin plus ou moins. Le téléphone sonne, l'ex actuel copain réclame l'envoie de ses choses, là-bas en France. Rupture, puis début?

N'eut-ce été du sous-texte, du suggéré, ce récit aurait pu tomber dans l'anecdotique. Mais non. Quand même. Une vision cynique de cette époque de fou, tout à l'envers de celle de grand-maman. Jadis, amour engagement pour la vie, puis tabou, après le cu_l. Là, dans ce lieu, c_ul à tout vent, olé olé sans se connaître, mais réactions anxieuses, presque panique à la moindre évocation d'engagement, à la moindre naissance d'un sentiment amoureux. Tous ou presque ont connu les foyers éclatés, puis les petits couples fragiles qui éclatent constamment, là, autour , chez les parents et amis. Alors pas de lien, pas de rupture, donc pas de souffrance.

L'aspect le plus intéressant de la pièce se situe au niveau de la démarche non verbale, du ton: les regards qui ne se croisent qu'avec hésitation, l'avance d’un dans la bulle (physique, psychologique, relationnelle) de l'autre immédiatement équilibrée d'une forme de fuite ou de retrait de l'autre, puis ces négociations relativement à une collocation éventuelle, un lien fragile et négocié, mainte fois relativisé et dilué, peur de la perte oblige. Tout découle de cette blessure. Il y a un côté tragique, et très présent dans tout cela, la belle soupe matrimoniale du siècle présent dans laquelle aura à se débattre la génération Y, on sent la préoccupation et le besoin de représenter, de nommer. Guillaume Tellier s'y démarque au niveau de l'interprétation.


De Sébastien Filiatrault
Mise en scène : Christian Leblanc
Avec : Gitane Larouche, Guillaume Tellier



In situ

Deux copines dans un salon de quille. La plus grande, avec ses couettes, une zen freak qui n'en finit plus par lancer sa (maudite) boule à force de s'extasier sur l'extraordinaire de l'instant, la joie de ce moment ensemble et sur la nécessité d'en savourer chaque parcelle. Son amie, la petite, niaise et clownesque, a beau tenter d'amener l'amorce d'un lancer, rien à faire, chaque fois interrompue par les simagrées existentielles sauce carpe diem. Puis noir. Boum. Nos Laurel et Hardy féminines sont victimes d'une mystérieuse explosion les projetant dans le royaume du néant...

Très amusante, intéressante comédie de cancres prenant, par surprise, une dimension fantastique avec cette dérive impromptue au royaume des morts. L'utilisation de ce noir, avec quelques éclats lumineux épars rend bien ce climat mystico-potache.


De Élisabeth Locas, Brigitte Hébert
Avec : Élisabeth Locas, Brigitte Hébert


BLOC 4

En attendant Gaudreault

Alors là, un des clous de la soirée, trois destins parallèles, chœur alterné pour junkie, vieille fille inhibée vivante recluse dans son appartement et jeune homme vengeur dont le frère est décédé d'une surdose. Le lien? Gaudreault, l'écœurant de pusher à trouver...

Fiévreux, tout d'un trait, rythmé comme un poème de Ginsberg genre Moloch, avec un petit twist « spoken word », un beat urbain, un « here and now » existentialiste fébrile, là, présent, palpitant, buzzant: un rendu transique, en osmose possédée par le fiévreux récit de cette soirée, avec déconstruction en jump cut de ces trois trajectoires tordues qui se croisent aux détours des bas fonds. Mais t'es où, Gaudreault!

Fascinant, incarné, là, ici, maintenant, superbe interprétation pour ce superbe texte.


De Sébastien David, Frédéric Côté, Marie-Hélène Gosselin
Mise en scène : Sébastien David
Avec : Sébastien David, Frédéric Côté, Marie-Hélène Gosselin
Composition musicale:Thierry Gauthier
Scénographie : Anne-Marie Bérubé



Morceaux 1-100 de la femme kamikaze (croquis théâtral)

Que fallait-il comprendre de cette mosaïque de l'air du temps? Deux femmes s'étant rencontrées en voyage discutant d'un être semblant convoité, un homme halluciné de poésie, la déclinant, là dans les gradins; puis ce père, lisant le message laissé par sa descendance? Et puis cette fin bizarre où j’avais presque l'impression qu'un comédien avait raté une entrée attendue.


De Anne-Marie Grondin
Mise en scène : Anne-Marie Grondin
Avec : Robert Loisel, Élisabeth Locas, Anne-Marie Grondin



Demain, peut-être

Performatif, complètement iconoclaste, par bribes expressionnistes, un patchwork existentiel kaléidoscopique, défendu avec une très belle verve, tout en retenue et subtilité, en ironie spleenétique, par dérives parallèles, parcelle de vie agrégée douce et blessée. On laisse deviner plus qu'on ne dit, par la force de l'émotion induite, par ce qui émane du tableau. On parle du rêve d'écriture, on susurre d'onirisme dans un ampli, on accompagne un mourant, on se libère, on se promet, par petits pas. Le grand récit de l'errance de l'ordinaire, des lumières de la vie sur le quotidien, des petites victoires sur la vacuité du destin dans la simplicité tout n_ue et vulnérable, comme le fil de la vie.

Particulièrement bien habité, incarné, d'une belle tendresse, fine, délicate, touchante. Que dire de plus!


Une création de Jean-Pascal Fournier, Maia Loinaz
Une présentation de K-O/Chaos
Avec : Jean-Pascal Fournier, Maia Loïnaz


Lily

À partir d'un texte exclusivement anglais, une nunuche, meneuse de claques vient « cheerer » avec nous. Cabrioles, simagrées, « steppettes », bref toute la dynamique de l'habituelle danse de Saint-Guy athlétique du genre, avec en plus une dimension de fausse ingénue légèrement agace, promettant un dîner en tête à tête à qui attrapera son bandana. Voilà pour la dimension psychologique du personnage.

J'en suis encore à me demander ce que cela venait faire dans un marathon de création théâtral, francophone de surcroît. Le propos ou le texte en jupette, sur le papier rose bonbon de la vacuité poudrée et pomponnée.


Chorégraphie de meneuse de claques par Marianne Desjardins

Avec : Meneuse de claques Teoma Naccarato
Aide-entraîneur : Marie-Lyse Laberge Forest
Signaleur de son : Guillaume Landry


BLOC 5

Pour deux personnes

Le babillage érotico-mocheton ultra prévisible de couples, dans un restaurant, avec les habituelles négociations, donnant-donnant, en vue de la réalisation de prévisibles fantasmes à cinq cennes. Oui, ces petits couples plates et insignifiants, en panne et cherchant la charrette à trois où quatre roues. Cousu de fil blanc, une interprétation inégale, rebondissements prévisibles, et anecdotique à souhait. Semble découler d'un schéma télévisuel proche du téléroman.


De Brigitte Hébert-Carle
Mise en scène : Benoît Finley
Avec : Patrick Renaud, Martin Vachon, Maude Payette, Brigitte Hébert-Carle


Photo-Marathon

Motivé par l'appât d'un rendez-vous galant comportant un défi saugrenu, un jeune homme se ramasse en petite tenue à l'intérieur d'un photomaton de métro. Après s'être départi de son pantalon il réalise s'être fait poser un lapin. Une jeune femme passant par là accepte, bien entendu, de lui passer son froc. Mais une mystérieuse vieille femme, mainte fois brusquée et éconduite par nos chenapans, s'avère être un genre d'ange de la mort. Enfin, c'est à peu près ça. Hou!

Complètement échevelé, confus comme écriture, peu plausible, même dans le cadre d'une comédie se voulant délirante, avec une fin en forme de cafouillage et une mise en scène globalement très approximative. L'ensemble m'a semblé plutôt simpliste, maladroit.

Avec : Marie-France Fournier, Marianne Paquette, Marc-Antoine Larche, Joseph Martin


Dodue et Dindon, le Duo dynamique II

Vous désirez devenir comédien, mais ne souhaitez pas passer quelques années dans une école de théâtre? Qu'à cela ne tienne. Dodue et Dindon, nos sympathiques professeurs de théâtre possèdent la méthode miracle pour vous former en quelques leçons. Le port altier, la démarche incarnée, l'air précieux, la voix projetée, tonnante, théâtrale et grandiloquente : c'est avec le plus grand sérieux exalté et avec cérémonial obséquieux que nos amis et leurs comparses se proposent de nous aider.

Sur le ton de la parodie du culte de l'instantané, du vedettariat pop-corn, avec une verve pince-sans-rire remplie d'ironie, là, en collants, pour libérer le corps, le coooorrrrp de l'acteeeuuuur, les principes s'étalent. Un invité slave, le grand comédien Krissovski le regard halluciné avec force de grands gestes affectés, est là pour participer de la démonstration.

Une série de tableaux tout à fait délirants, délicieuse satire du théâtre dans toutes ses prétentions techniques et artistiques. Par exemple, après avoir expliqué le principe d'équilibre du plateau, chaque fois qu'un personnage tient la place centrale pour entretenir le public, les compagnons se répartissent symétriquement, équilibre de l’occupation de l'espace oblige, mais avec de ces poses d'un recherché tellement affecté et grotesque!

Des comédiens posant en spectateursdans les gradins s'opposent, mettent en doute la technique, et deviennent immédiatement les cobayes de l'expérience.

Une belle farce totalement délirante, impeccablement interprétée, aux multiples blagues d'initiés (mais accessibles, appréhendables), une belle finale dans la franche rigolade pour le rallye.


De Stéphanie Lachance, Pierre-Olivier Champagne
Avec : Stéphanie Lachance, Pierre-Olivier Champagne, Pierre-Antoine Lasnier, Sharon Ibgui, Éric D'Alo, Gilles Poulin-Denis

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Le Midi-Minuit - Une production la S.H.O.P.

Organisateurs: Luc Bouffard, Phylippe Cyr et Stéphanie Julien

lundi 16 juin 2008

Acné Japonaise - Théâtre « La Mort dans l’âme » - Fringe 2008


Par Yves Rousseau

Entrons dans la boîte noire du théâtre Lachapelle. Devant nous un praticable haut d'une trentaine de centimètres tout de blanc vynilisé couvert, avec en son centre un rectangle monolithique nain dont le sommet est orné de quelques branches d'arbres tout de rouge, intéressant concept minimaliste se prêtant particulièrement bien au propos, un travail d'Angela Vaags. Rouge et blanc. Bientôt, perruqués, grimés et habillés à la japonaise dans le même jeu de teintes, surgissent d'archétypaux personnages. Entre autres : des samouraïs, père et fils qui se livreront une guerre d'honneur et de vengeance oedipienne digne d'une tragédie grecque, sur fond de fable animalière médiévale; des geishas recevant hommes de pouvoir en besoin de se faire rabaisser et maltraiter pour exulter; une "asian school_girl" et son copain dont les avances timides pour un baiser déclanchent plutôt des comportements, chez son élue, très cyniquement bien en avance sur son âge...

Voux commencez sans doute à le deviner, deux principaux niveaux mis en opposition. D''abord au niveau visuel, apparence, occupation de l'espace: maniérisme rigide, ascétisme expressif, parallélisme existentiel, hiérarchisation outrancière, avec tout l'obséquieux cérémonial nippon, comme représentation du poids de la tradition, du carcan social rigide atavique, où plutôt d'une vision occidentale (ou une recherche de) participant d'un certain désir d'incarnation, mais dérivant également, inévitablement, du cliché. Puis, au niveau verbal, textuel, le précipice cynique et blessé, sombre et noir de la décadence, le côté caché issu d'une hypocrisie sociétale, l'inévitable déliquescence des moeurs d'une modernité désillusionnée, désinvestie, où on instrumentalise et fécalise l'autre, où la relation, désincarnée, s'étale de perve_rsion, de lubricité comme participation individuelle exutoire à la déchéance collective. Comme si cette exposition grossie, fabulé, un carnaval de l'anali_té constipée, comme représentation fantasmagorique, permettait justement la distanciation nécessaire à la représentation, avec une ironie cinglante, une belle déconstruction de la façade.

Chaque civilisation a, inévitablement, connu sa phase de décadence, après un apogée installé et confortable, ici imagée dans le plus grand raffinement affecté : la décadence comme moteur de recherche, de raffinement? Les extrêmes des mouvements de pendules sociaux comme moteur de création? L'ensemble sous le grand cirque minutieusement étalé de la vulgarité humaine dans toute sa splendeur...

La distribution est certainement d'une grande qualité. De l'expressionnisme, heu disons, japonais, presque surréel, impeccable comme jeu. Une distribution essentiellement formée par de jeunes finissants d'années récentes de l'ENT, sauf pour Érick Tremblay, qui provient du CADM. À peine quelques éléments de rythmes, de transitions à régler, des pertes de perruques à prévenir, les petits ajustements normaux du début.

On attribue le texte à une auteure japonaise au destin trouble, qui aurait écrit cette pièce à l'âge de quinze ans et qui aurait connu très jeune les bor_dels , mais je n'ai à ce jour, ô surprise, réussi à obtenir aucune documentation, ni référence à son sujet. Sur le site du CEAD, on attribue plutôt ce texte à Étienne Lepage , un jeune finissant en écriture dramatique  crédité du rôle de préposé aux clés dans le programme.

Toujours est-il que ce voyage étonnant se décline comme une station obligatoire pour le Fringe, un impératif dans le parcours du festivalier.

À voir !

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Texte de Koutaishihi Kami, traduit par Nihon No Kibib

Mise en scène par Catherine Vidal
Scénographie par Angela Vaags
Conception sonore et graphisme de Francis Rossignol

Préposé aux clés: Étienne Lepage
Régie par Olivier-Gaudet Savard

Comédiens: Léa Traversy, Geneviève Schmidt, Emmanuel Reichenbach, Éloi Archambaudoin, Érick Tremblay, Geneviève Alarie, Véronic Rodrigue, Alexis Lefebvre.

19 Jun @ 19.45
20 Jun @ 15.45
21 Jun @ 20.45
22 Jun @ 15.30

Théâtre Lachapelle

PORTALAPHRAPON - Théâtre du XXIIième Siècle - Fringe 2008


Par Yves Rousseau

Sur scène, il n'y a qu'une porte, presque au milieu du plateau, là, seule dans son cadre, puis une chaise, côté jardin en avant-scène. Une jeune femme y prend place et fond en larme, avant de se précipiter vers la porte, car on cogne. Du fond de la la salle, dans les gradins, une voix tonitruante, ulcérée, obséquieuse et imbue fuse. Nous sommes au beau milieu de la répétition d'une pièce, et un metteur en scène autocontemplatif de son propre génie dirige des comédiens qu'il tourne en bourrique. Jamais correct, trop, pas assez, bref reprises ad nauseam avec chaque fois un ajout en forme de parodie des intentions de jeu et de mise en scène.

Le fallacieux concept théâtral de notre illuminé mégalomane s'étale: des entrevues complaisantes avec une journaliste qui est à quatre pattes devant le grand « créateur », puis le merveilleux monde du théâtre et de la création, qui au travers de ces « répétions », est tourné en ridicule dans une savoureuse et rythmé comédie à la française, une rareté dans le firmament théâtral québécois, hélas. Plus le travail de la troupe progresse, plus il s'enlise de prétentions ridicules. L'ultime présentation de la pièce terminée, touche au burlesque. On pense à toutes ces grandes épopées satiriques du cinéma français des belles années avec les de Funès, Galabru, Lefebvre et compagnie, ou plus récemment le Placard ou le dîner de con de Veber avec cette verve particulière, cette façon de mettre en lumière tous les torts et travers d'un milieu et de tout touner en ridicule, bref, cette joyeuse faculté de l'autodérision.

Certaines scènes sont assez délirantes, comme celle du comédien éconduit, qui après un long séjour en psychiatrie, revient et se voit offrir un rôle tout en rêvant d'étrangler le dictateur, une tordante prestation de Dave Jenniss appuyé par Nicolas Duxin.

Si certaines inégalités de la distribution sont évidentes, avec quelques longueurs dans la partie médiane, n'en demeure pas moins que la recette rigolarde marche : la pâte lève et le théâtre en prend pour son rhume, on s'amuse vraiment.
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Texte et mise en scène de Michel Gatignol

Avec Nicholas Duxin, Brigitte Hébert-Carle, Dave Jenniss, Jonathan Pronovost, Marie-Claude Therrien, Mickson Dubuisson et Michael Richard.

18 juin @ 22.45
19 juin @ 21.30
21 juin @ 17.00
22 juin @ 18.30

Théâtre Lachapelle

samedi 14 juin 2008

Scènes de litS - Les Sans papier - Fringe 2008


Par Yves Rousseau


Quelques évocations de lits, tout de rouges, des couches verticales dans le plus pur style « pôpa et môman », hé petite vie. Puis les voilà, les petits couples fragiles, tricotage plutôt élastique d'êtres aspirant à aimer, mais incapable de donner, et peut-être même de recevoir. Mesquins, calculateurs, vénaux, fourbes, profiteurs, le pathétique spectacle du narcissisme qui rêve de l'autre, mais qui se noie dans sa propre incapacité à rejoindre. Alors, on instrumentalise l'autre, qui devient non pas un être en soi, mais un objet de plaisir que l'on manipule, consomme et jette.

Oui, se consommer et se jeter, voilà en quelques mots ce qui résume cet assemblage de saynètes, feuilleton hyperactif en « jump cut » électrisant. Sur le ton d'un boulevard cynique, entre autres; scènes de drague d'une ronde en discothèque où élégie de la vacuité du culte de l'image; couples dont la supposée liberté réciproque masque une incapacité à s'investir qui s'éclate d'un éch_angisme à voile et à vap_eur sauce consumérisme relationnel; g_ay au maniérisme affecté qui se persuade d'être hétér_o dans une délirante scène de dragu_e, ou errance des identités de plus en plus floues. Un portrait paroxystique et satirique (vraiment?) des dérives du désengagement et de l'individualisme au niveau de ce qui reste du couple et de structure sociale.

Si bien sûr on rigole tout au long pour cause d'une série de gags grivois et de situations cocasses, mais parfois affectées, il me semble que l'ensemble cherche encore son ton : cohabitant avec la farce, une sous-dimension dramatique se pointe timidement, pour finalement éclater dans le tiers final, la plus belle portion de la pièce : une brillante utilisation de l'espace et de l'éclairage met en relation deux univers parallèles. Une splendide aria d'une adoles_cente découvrant l'amour halluciné d'espoir et d'illusion, comme baume de douleur sur une enfance au vide meublé de reprise de Passe-Partout, d'un évanescent père absent aux milles conquêtes successives, le vrai grand vide d'amour qui fait mal et qui ne guérit jamais, là sur ce déambulatoire surplombant la scène, en alternance découpée avec retour vers ce monde désillusionné, sur le plateau en contrebas, celui des parents et de leur héritage empoisonné.

Oui, bien sûr, les répétitions furent courtes, on en parle même dans le programme. Les enchaînements sont parfois un peu lourds, avec de brefs vides scéniques, on beurre parfois de facéties l'inévitable flou d'intention, on s'incarne d'archétypaux dépannages et il y a des procédés de répétitions qui m'ont semblé chargés. De plus la scène de n_udité du prologue est gratuite et puérile et ne s'alimente d'aucune intentions de mise en scène, autre que le "stunt" exutoire. Mais la pièce contient un humour grinçant, pose de valides questions, capitales, un processus en mûrissement parfaitement à sa place dans un festival qui permet justement d'exposer et de faire croître une œuvre qui jette un regard délirant d'ironie, mais lucide sur l'état des lieux.

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NDLR:

Dernier sprint de la saison : depuis vendredi déjà quatre ou cinq pièces au Festival Fringe, puis demain les douze heures de théâtre du rallye théâtral Midit Minuit et ensuite Fringe endiablé jusqu'au 22. Donc, les pièces seront couvertes, mais parfois sous forme de brèves.

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Texte et mise en scène de Stéphan Perreault, assisté de Christine Drouin

Avec Stéphanie Breton, Martin Desgagné, David-Alexandre Després, Camille Loiselle D' Aragon, Serge Mandeville, Martin-Davis Peters, Virginie Morin, Véronick Raymond, Véronique Trudeau.


Théâtre Ste-Catherine

06/16/2008 - 23:15
06/17/2008 - 18:00
06/20/2008 - 19:30
06/21/2008 - 14:00
06/22/2008 - 17:30


samedi 7 juin 2008

Nous étions une fois - Théâtre Douze à Table


Par Yves Rousseau

Assez étonnant, le mandat de cette jeune compagnie: du théâtre, certes, mais avec un côté performatif étroitement lié à l’occupation d’un lieu particulier, une existentialiste osmose, une appropriation exutoire, une corporalisation spatiale, un théâtre in situ.

Un déambulatoire jouant avec notion de perspective, de territorialité face à la perception du jeu. L’occupation de l’espace, le point de vue, le dépaysement scénographique multimodulaire comme nouvel éclairage et comme composante du langage d’intention. Après les beds in, les sit-in, une nouvelle façon de créer l’événement théâtral, le théâtre in, un petit côté sixties pas du tout désagréable.

Le comédien Sébastien David m’expliquait d’ailleurs l’importance viscérale du choix de lieu pour la perpétration de l’acte scénique, à la base même du concept. Ici, un choix particulièrement judicieux, un bâtiment patrimonial au 2013 Saint-Laurent dont la rénovation en cours favorise l’exposition des poutres, de la maçonnerie d’origine en conjugaison avec des éléments de design moderne utilisant les matériaux de récupération. Le lieu est déjà habité d’une histoire, d’une présence agréable, chaleureuse.

Au premier, une friperie psychédélique et un comptoir à café, quelques tables et, déjà un très bon point, une véritable machine à café italienne. Au second, une galerie d’exposition surmontée du déambulatoire du troisième ceignant une ouverture béante, créant un genre d'atrium , puis globalement une multiplication de prosceniums de défilé et de petites salles intimes semi-ouvertes.

Un guide nous prend en charge. Le voyage commence. Une fiévreuse exploration schizokaléidoscopique et bigarrée de l’univers dramatique, en onze stations, onze contes pour les grands :

— Soigne ta Chute, de Flora Balzano : Spleen nihiliste trash tribadique sur fond d’aftermath socio-culturel post migratoire, fécalisation du lien mère-fille comme révolte œdipienne, autodestruction, prostitution, voyage en enfer, un texte-psychodrame très dur et très cru, au ras du trottoir, dans une marre de sang. La déviance, l’extrême, comme miroir grossissant et paroxystique de la quête, de l’identité, de la place. Rendu ici avec retenue, dénuement, comme si on avait voulu éviter « d’out stager » un texte déjà lourd de signifiance et tomber dans le cirque, la surcharge. Avec Laura Barbeau.

— Le Petit Chaperon rouge, des frères Grimm : Fausse ingénue, jouvencelle enjouée au cynisme sous-jacent, une version revisitée de ce conte, avec expression corporelle genre marelle comme couche d’ironie supplémentaire, juchée sur une étroite scène (qui permet de trottiner) sur fond d’éclairage de red-light et de projection de photographie début vingtième siècle (pourquoi?) de gens avec cette typique expression particulièrement sévère et posée. Bien rythmé, allumé, bien incarné par Marie-Eve Huot.


— La Robe de Gulnara, de Isabelle Hubert : Mikla, quatorze ans, la vie en rêve, les espoirs en promesse, là dans ce misérable wagon abandonné, où elle vit avec les siens, réfugiés. Comme un moment de lumière dans le gris du quotidien, voilà le mariage de sa sœur ainée, Gulnara. Mais pauvre Mikla, en se pavanant avec la robe la tache de goudron. Racheter sa faute, oui, mais au cruel prix d’un destin sacrifié.

Empruntant parfois au théâtre d’objet afin d’incarner de multiples personnages, comme ces valises parlantes (symbolisant le déracinement) , voilà une interprétation (Estelle Richard) particulièrement allumée, habitée, les yeux hallucinés de rêve, le geste comme une grande et chantante valse d’espoir toute de tulle vêtue, toute la beauté de l’enfance dans la laideur et la cruauté d’un monde pervers et laid. Un très beau texte. La perspective ajoutait à l’aspect aérien et dramatique : sur une galerie ceignant l’atrium jouait la comédienne, surplombant ainsi les spectateurs.

-Le Pip_i, de Suzanne Lebeau : dans une petite salle intimiste, une rangée de chaises de bois, oui comme à l’école. Devant, dans la pénombre, le visage immobile et sévère de l’institutrice juché au sommet d’une immense robe noire et éclairé par un unique spot. Son royaume, celui de l’ordre, de la discipline, ô satisfaction. Mais, ô épine, je cite le texte (mais d’une beauté!) « Il y a bien une ombre au tableau, une petite tête rousse au bout d’une rangée qui jette le désordre dans la classe, tache de soleil au milieu du plus triste de novembre ».
Les débordements de vie d’une âme lumineuse dans la contrainte de l’obscur conformisme, ou l’élégie de la divergence, un bon moment avec Isabelle Grégroire.

— Bowling for Trois-Rivières de Sébastien David, ou la cruauté de l’école secondaire dans toute sa splendeur. Harcèlement, ségrégation, violence, taxage, tous les ingrédients pour un éclatement vengeur et mortel, une cruauté sans nom. Et pourtant, c’est là, régulièrement, dans les journaux.

Incarnant la tronche, le « rejet » de service, voilà par SD une dénonciation bien envoyée, bien sentie, et particulièrement bien habitée, un cri pour tous ceux et celles qui pour les moindres différences se sont font ostraciser. Là, devant ces casiers, à même l’atrium, les stations du calvaire en cinq étapes numérotées à la craie sur les casiers scandent ce dantesque et sanglant récit. Un appel à la tolérance, mais aussi un regard cru et lucide sur le phénomène de la violence juvénile et de ses funestes escalades, dans un récit paradoxalement truculent et souvent d’un comique cyniquement ironique. Certainement une très belle performance et un texte très lucide par Sébastien David. On doit montrer cela dans les écoles.

— Vive la Canadienne! de Dominick Parenteau-Leboeuf : les lendemains qui déchantent la féminité « sacrifiée » d’une jeune fille prise sous les assauts du féminisme dogmatique d’une certaine époque où la maman militante refuse de permettre à sa fille d’accéder à son rêve, devenir majorette, un texte extrait de la pièce « Filles de guerres lasses » présentée en 2005 et qui explorait tout le paradoxe de la féminité versus les défis du renouveau féministe. Ici, encerclée par les spectateurs, un espace délimité par quelques rouges lumières au sol, et un texte scandé, rythmé par une quasi-chorégraphie, presque danse, tribale, viscérale, chamanique sous un auto éclairage à la lampe de poche en sémaphores corporels sur fond de fable forestière. Une approche physique et punchée, avec une occupation de l’espace en cri, par Josianne Dicaire.

Na Na Na Na Na Na Na Na Hey Hey Hey Good Bye, de Catherine Léger : on reconnait tout de suite l’univers rocambolesque, ironique et éclaté de CL qui nous a donné. « Voiture américaine » et plus récemment « Princesse », dans cette fable. Un olibrius surgit, chandail et drapeau du Canadien, et tenant une énorme et grotesque poupée gonfl_able ultra bas de gamme fraîchement dérobée, à la faveur de cette émeute. Le café où sont assis les spectateurs, pour l’entracte, devient son ultime refuge, car dehors voilà la police. Son hallucinante et fiévreuse confession, une métaphore sur l’acculturation, la dépossession, le désespoir d’un peuple au devenir errant, comme principal moteur d’exultions sportives identificatoires, en fait un véritable cataplasme identitaire. Une impressionnante prestation enflammée par Jean-Moïse Martin, qui pour les besoins de la cause a du réellement se promener dans la rue ainsi affublé…

Miracle sur la 77e Rue de et avec Philippe Robert : là contre cette fenêtre, tout contre nous, le récit intimiste de la divine quête d’absolu et ce qui se rapproche le plus de cet idéal est, pour notre pauvre hère, Woody Allen! Suit tout une série de péripéties complètement déjantées où notre sympathique perdant calcule minutieusement la trajectoire habituelle du maître pour se rendre au club de jazz où il se produit hebdomadairement, afin, bien sûr, de le croiser « par hasard ». Mais au moment de l’ultime rencontre surgit une cocotte issue d’un passé qu’il eut préféré n’avoir jamais existé…

Le récit est particulièrement bien rendu, rythmé, et d’un burlesque rigolo parfaitement dans le ton de l’œuvre de son principal sujet…

Rosaline, à partir des textes de Shakespeare, par Yvan Bienvenue et Michel Duchesne, ou quand un personnage sort complètement de son cadre dramatique pour acquérir son existence propre, et jeter un regard ironique, cynique et critique sur ce même univers jadis peuplé. Jaquette d’hôpital, perruque blonde et barbe d’un jour, le cas psychiatrique délirant à l’identité et au genre déconstruit nous entraîne dans un ailleurs dramatique surréel à mi-chemin entre le classicisme (Romée et Juliette) et le conte trash-bitchy, une interprétation sensible sur une ligne très délicate, mettant bien en relief tout le drame identitaire sous-jacent à cette autofiction, cette fuite du caractère. L’utilisation de l’escalier, comme tour imaginaire de la « belle », est assez judicieuse

— Le coq en pâte de la nonne Jeanne, de Yves Thériault, une sulfureuse, rabelaisienne, irrévérencieuse et festive histoire de nonne folâtre, de garçon boucher bien mem_bré et disponible. Bellement joué par une Fanny Rainville en coquine religieuse alanguie, tout en corsage et en chausse, là sur cet antique lit de fer; nous observions (on nous pose en voyeurs) par les interstices de cette cage d'évasion en planches disjointes.

Lui, de et avec Nicolas Germain-Marchand : peur de vieillir, de disparaître, alors tant qu’à mourir direction espace, en supernova de l’absolu. Miroirs d’univers, à l’extrémité de toutes les dimensions, une troublante rencontre avec soi (en référence à ou inspiré de 2001 l'odyssée de l'espace?). Juchés au balcon surplombant l’atrium, les spectateurs observent le lancement interplanétaire existentiel spatio-temporel. L’effet de contemplation d’une destinée sous l’immensité d’une voute céleste aux scintillements de boule en miroir, par le caractère à l’exaltation blessée, dans une valse fauteuil à roulettes, illustre et donne vie au propos avec une verve sensible et splénétique.

De façon générale, on remarque l’effort sans commune mesure, pour une jeune compagnie modeste de moyens, afin d’offrir un spectacle de qualité : la multiplication des lieux entraîne, évidemment, une multiplication des montages, colossale tâche. Les costumes sont soignés, les accessoires, et les interventions (trames) sonores recherchés et la façon dont l’espace est habité est tout simplement fascinant. Les scènes sont ponctuées de retour à la réalité pour les déplacements : et si l’hôte avait été un personnage aurait-ce rajouté un certain liant entre les scènes? Je me pose simplement la question.

Toujours est-il que l’ensemble demeure un généreux voyage, on passe un très bon moment.


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Une production Théâtre Douze à Table

Textes par François Archambault, Flora Balzano, Sébastien David, Nicolas Germain-Marchand, Les Frères Grimm, Isabelle Hubert, Suzanne Lebeau, Catherine Léger,Dominick Parenteau-Lebeuf, Philippe Robert, William Shakespeare et Yves Thériault

Mise en scène par Gervais Gaudreault
Assistante à la mise en scène et direction de production : Manon Claveau

Comédiens : : Laura Barbeau, Sébastien David, Josianne Dicaire, Nicolas Germain-Marchand, Isabelle Grégoire, Marie-Eve Huot, Jean-Moïse Martin, Fanny Rainville, Sébastien René, Estelle Richard et Philippe Robert

Jusqu'au 11 juin (dimanche au mercredi) au 2013, boulevard Saint-Laurent
Informations : 514 597-0598 ou douzeatable@gmail.com.