mercredi 28 mai 2008

Vroom ! - Théâtre du Goudron


Par Yves Rousseau


L’intrigue? Captif des idéaux et du narcissisme maternel de sa génitrice, un jeune homme, plutôt que de devenir pianiste, rêve à la carrière de pilote de formule un. Pourtant musicien accompli, ses récitals sont ponctués de dérives oniriques peuplées de bolides, et c’est avec un ennui (du plus grand comique) qu’il pianote. Ah! la quête de liberté et d’accomplissement, puis échapper à sa marâtre et devenir pilote de course comme papa…


 Crédit : David Ospina


Les personnages? Une maman pocharde, acariâtre, contrôlante et envahissante, un beau père mollasson, la copine sensible et raffinée du garçon, le spectre de son père décédé en plus de quelques caractères secondaires, tous personnifiés par de délicieusement affreuses « marionnettes », des bas et des godasses à peine pourvus de quelques attributs : la mère, par exemple, une vieille chaussette de laine à l’extrémité pendouillant comme affreuse truffe, deux chaînettes comme boucle d’oreille, et quelques poils de vadrouille comme chevelure.


Crédit : David Ospina

La scéno ? Une table (et banc de piano) ingénieusement transformable, devenant tour à tour vanité de loge d’artiste (le concert), table de cuisine (la maison), piano, voiture de course et tutti quanti. Quelques accessoires. Presque du théâtre d’objet.

Et alors, la mise en scène? Électrisante, où chaque situation s’enchaîne et est récupéré par la suivante, une valse sans fin, étourdissante de péripéties rocambolesques. Très physique comme jeu, dans un délirant univers riche en références, superbe texte complètement éclaté et une trame sonore particulièrement travaillée. Le « drame » œdipien repose sur une décapante parodie de Hamlet (Shakespeare), avec le personnage spectral du père déclamant quelques vers, parfois généreusement trafiqués et détournés pour les besoins de la cause (le « personnage » « décroche ») avec la plus joyeuse mauvaise foi : ce dernier motive, encourage et guide son fils dans la réalisation de ce désir d’occire la mégère. Il ya de larges portions en pantomime, comme le récital de piano ou la direction de l’orchestre (on utilise ici surtout Beethoven) : on pense à la verve satirique de Chaplin (Limelight, entre autres) et à la folie de certains caractères de dessins animés de Ben Hardaway, comme Bugs Bunny. Outre ce burlesque, le côté irrévérencieux et légèrement grivois de la farce sauce commedia dell'arte, dans le ton général et dans le geste. En prime, du théâtre d’ombre en « puppets-o-vision » pour certaines scènes olé olé.



Crédit : David Ospina

Finalement, rendons à César ce qui appartient à César, David-Alexandre Després est tout simplement incroyable. Complètent « possédé » par ses personnages, il nous fait facilement oublier qu’il est seul. Souple, agile et acrobatique, occupant tout l’espace, expressif comme pas un, et vif comme l’éclair et précis dans ces multiples transitions instantanées d’un caractère à l’autre. L’espace est complètement habité par cette farce, devant un public visiblement complice et hilare.


________________________________

NDLR : Ce spectacle est repris dans sa version originale avec le même comédien par le Théâtre en l’Air,  du 5 au 7 novembre et du 16 au 19 décembre 2009.


Le lieu :

Théâtre Aux Écuries
7285, rue Chabot Montréal
Billetterie : 514-ÉCU-RIES (328-7437)


Production originale 2008 :

Théâtre du Goudron
Texte et interprétation : David-Alexandre Després
Mise en scène de Robert Drouin

Conception sonore par Alexis Rioux
Décors et accessoires par Robert Drouin et David-Alexandre Després

Du 25 mai au 10 juin 2008, Théâtre La Licorne

lundi 19 mai 2008

Le Feuilleton IV — Les Productions À suivre


Par Yves Rousseau

De l'impro-théâtre tendance burlesque. Pourquoi ces mots, impro et théâtre? Parce qu'il y a un canevas, un tempo prédéfini, des personnages construits, des intentions structurées : mais les dialogues, eux, sont spontanés. Pourquoi burlesque? Parce que comme à l'époque du burlesque, dans le même type de climat délirant, des virtuoses du punch line décapant improvisent à partir dudit canevas. Remplacez la techno et les projections scénographiques par les décors de cartons-pâtes, et voilà, pareil. Autre époque, autres moeurs, les thématiques ont changé, mais le procédé, lui, reste le même.

De hier à aujourd'hui, de Grimaldi et Guimond à Corbo et Rouleau, la même joie, le même plaisir, le même délire. Entre nous, plantés avec désespoir devant nos ordinateurs dans ces bureaux-galères déshumanisants, et nos grands parents après l'esclavage de la manufacture, le même rire exutoire, la même communion rigolarde, le même petit moment de chaleur humaine, de liberté et d'humanité.

Et le même mépris du genre de la part d'une certaine classe dirigeante. Car cette année le Feuilleton n'a pas reçu un sou de subvention. Pas un rond. Comme si comédie ne pouvait pas se conjuguer avec « créativité », comme si « art » ne pouvait s'accorder avec « improvisation ». Very shocking.

Cette année, toujours les mêmes principes : des projections, comme arrière-plans contextuels, deviennent les extensions naturelles de la scène. Les acteurs in vivo peuvent interagir entre eux, ou avec des personnages filmés. Par tour de passe-passe, certains caractères sur scène peuvent se ramasser sur l'écran, et vice versa.

L'histoire, elle, est toujours aussi rocambolesque. Cette année, un clin d'œil potache à l'univers cinématographique du polar, film noir splénétique et jazzy (fantastiques musiciens in vivo), avec d'audacieuses utilisations de noir et blanc. Une pauvre cloche, (Antoine Vézina, incroyable) véritable clown triste pathétiquement malchanceux, se fait larguer par sa femme, très pressée de lui faire signer les papiers du divorce. Mais voilà que la mère alcoolique et névrosée de ce dernier lui révèle l'existence d'un frère jumeau, donné en adoption à cette époque éthylique, fumante et soixante-huitarde de sa vie, alors en France. Notre pauvre hère s'y précipite pour le trouver, et après avoir bu beaucoup d'absinthe dans une auberge normande, il se transforme en quelque sorte en détective privé, imper et chapeau. Son ex dont le mariage avec son psy est imminent et qui doit coûte que coûte faire signer lesdits papiers, et ses deux soeurs jumelles envoyés par la mère inquiète, se lancent à sa poursuite, dans une hallucinante épopée complètement débridée, peuplée de personnages archétypaux et satyriques tournant en ridicule toutes les prétentions, tous les torts et travers de notre belle vie moderne. Certainement de l'humour intelligent, et surtout pas gratuit. Plutôt coulant, bien rodé comme spectacle. Impeccable.

Une salle pleine à craquer, le rire au rendez-vous avec un public ayant salué triomphalement la performance exceptionnelle d'une distribution particulièrement riche et solide: le savoureux bonbon printanier, le cocktail rafraîchissant qui annonce les beaux jours. Pour ceux ayant manqué un épisode, sachez qu'un résumé cumulatif permet d'embarquer dans le train à n'importe qu'elle des quatre stations.

À ne pas manquer !

________________________________


Le Feuilleton IV — Les Productions À suivre — 18 et 25 mai, 1er et 8 juin 2008 —
Info: http://www.lefeuilleton.com/

Réalisateur, scénariste : Vincent Rouleau
Metteur en scène et coscénariste : Salomé Corbo
Musique par Dominique Hamel et Benoît Rocheleau
Éclairage par Marie-Ève Pageau

Sur scène: Jean-François Aubé, Frédéric Barbusci, François Bernier, Delphine Bienvenu, Émilie Bibeau, Isabelle Brouillette, Sophie Cadieux, Salomé Corbo, Alphé Gagné, Guillaume Lemée, François Papineau, Frédéric Paquet, Sylvie Potvin, Charles-Alexandre Quesnel, René Rousseau, Simon Rousseau et Antoine Vézina.

Sur vidéo: Sylvie Moreau, Stéphane Crête, Réal Bossé et des surprises...

dimanche 11 mai 2008

Festival du Jamais Lu - 10 mai - La vie des tamagotchis


Par Yves Rousseau

En direct du Festival du Jamais Lu, qui se tient du 2 au 11 mai, quelques brèves quotidiennes.

___________________


La vie des tamagotchis - un texte de Pier-Luc Lasalle

Prenez un comédien décidant de « méthode acter » son personnage torturé jusqu'au bout, de suivre sa ligne de destin sans compromis, sans craquer, pas de rédemption, pas de porte de sortie, fidèle aux prémisses du caractère jusqu'à son autodestruction. Voilà un peu, beaucoup, passionnément ce qu'on ressent face à cette pièce comme approche ou climat littéraire.

Comme une grande tragédie de rois maudits, avec le même grossissement paroxystique de la misère humaine, les personnages ont des destins sacrifiés, damnés, et tous leurs efforts pour se tourner vers la lumière, l'autre et la vie s'achoppent sur les récifs d'un destin cruel tracé par un dieu rieur et goguenard n'ayant plus grand-chose à foutre, finalement, de cette humanité ridicule et abandonnée.

Le tourbillon de divinités de l'antiquité fait ici place à celui de la postmodernité, du « spin » psychédélique multimédia sauce consumérisme, où la vacuité de valeurs et l'effritement des cellules sociales amènent de jeunes banlieusards adultes-enfants-clé-dans-le-cou, blessés et perdus, à s'étourdir dans un activisme (en terme de mécanisme de défense) frénétique et libidineux, avec comme miasmes des dernières figures rassurantes d'avant, les évanescents reflets trompeurs du palais des miroirs-aux-alouettes, mirages qu'on pense en vain saisir, comme de tristement fausses images de bonheur tranquille en forme de fiction médiatique à la Passe-Partout. Une doudou-tamagotchi existentielle: dehors, seul, et il fait si froid.

Le ton de grande tragédie prend ici celui d'une comédie à la Woody Allen, punch-lines décapantes et cyniques, un contre-effet dramatique ne faisant que davantage mettre en relief le sous-texte de ce grand drame humain. Comme ces jeunes désirant le « ensemble", tentant le “aimer”, mais qui à cause du “trop douloureux”, du “blessé”, du “j'ai mal”, s'épivardent d'évitement face à un insight menaçant.

Le rire, jaune, se paie le lendemain d'une percutante prise de conscience aux relents d'amertume.

L'histoire, elle, se répète de ses minotaures.


Brillant.



Mise en lecture de Vincent-Guillaume Otis
Avec Anne-Élisabeth Bossé, Maxime Denommée, François-Xavier Dufour, Alexandre Fortin, Isabelle Lemme, Édith Paquet et Cynthia Wu-Maheux


samedi 10 mai 2008

Festival du Jamais Lu - 9 mai - Correspondances

Par Yves Rousseau

En direct du Festival du Jamais Lu, qui se tient du 2 au 11 mai, quelques brèves quotidiennes.

___________________

Correspondances - un texte de Carole Ammoun (Liban), Olivier Coyette (Belgique) et Evelyne de la Chenelière (Québec)


Après la discussion « Le territoire influence-t-il l’écriture? » dans la même veine, un projet spécial vraiment intéressant et intitulé « Correspondances », coécrit par trois auteurs : du Liban Carole Ammoun, de Belgique Olivier Coyette et finalement du Québec, Evelyne de la Chenelière. Oui, trois pays non dominants, trois entités nationales dont l'identité est soumise, disons, aux tergiversations sociales et politiques.

Un tableau impressionniste et épistolaire, livré par bribes de pensées avec l'humour spleenétique et légèrement ironiquo-tristounet de ceux qui se cherchent, avec un cri identitaire pris dans la gorge, et des déchirements sublimés en autodérision exutoire. Outre les heurts linguistiques, les blessures de guerre (dans tous les sens du mot), les errances nationales et les désirs du ici ou de l'ailleurs, c'est dans les couleurs jolies qui quotidiens que les âmes, dans toute leur humanité sensible, se rejoignent de préoccupations communes. De petits moments lumineux chargés de pointes d'ironie: un visage aimé, une ombre de souvenir, un geste, une brise caressante, un sourire, les images qui se bousculent; ici la neige aimée par un peuple, car unificatrice dans ce qu'elle permet de haine collective à son égard; là, ces vacances d'enfance dans le sud de la France et cette frontière visible, car, des autoroutes éclairées, Belges, voilà les routes françaises, obscures...

Dans le grand livre de l'existence, où que l'on soit, la vie et l'autre se ressemblent étonnamment. Mais n'est-ce pas là la racine du mal, la raison de ce viscéral besoin de différence, d'identité?

Je pose la question...


Script-édition et mise en lecture par Marcelle Dubois
Avec Lætitia Ajanohun, Delphine Bienvenue et Olivier Kemeid

vendredi 9 mai 2008

Festival du Jamais Lu - 8 mai - Princesses

Par Yves Rousseau

En direct du Festival du Jamais Lu, qui se tient du 2 au 11 mai, quelques brèves quotidiennes.

___________________


Princesses - un texte de Catherine Léger


Un genre de Pedro Almodovar féminin, me disais-je en sortant. Un univers complètement iconoclaste, sur un ton presque de farce, de western spaghetti, mais sans le western. Trois bobonnes de l'ère postféministe, trois sœurs, puis une mère, sénile. Son silence pèse. Alors pourquoi pas, pour son anniversaire on lui offre torche, bidon d'essence, car de toute façon elle fait tout bruler (la bouffe), et même mitraillette, tout ça avec prescription pour le suicide. Les compliquées relation mère-filles, dans la plus grande et cynique des caricatures. Puis la soeur ainée, cette beauté désespérée qui craque, laisse enfants obèses et époux pour se réclamer du droit d'être une princesse protégée, adulée et aimée, bref retour vers le futur. À bord de la fourgonnette familiale, notre madame Brossard fugue au centre-ville vêtue d'une burka qu'elle s'est confectionnée elle-même, séduit un pochard arabe gardien de stationnements, son prince de service, et, complètement exalté et halluciné, se ramasse avec lui dans un hôtel de passe. Les deux autres, l'ainée sérieuse et responsable et la cadette pharmacienne batailleuse en compétition sexu_elle compulsive avec toutes, partent à sa recherche. Mais voilà, la cadette se bat avec une prostituée pour la dominance territoriale d'un coin de trottoir d'observation sis en face de l'hôtel où s'est réfugiée la fugueuse. Ça continue comme à se dégrader...

Derrière ce rocambolesque, une série de répliques étalent avec humour noir sans concession et avec grande auto dérision tout l'état des lieux des relations entre femmes dans les lendemains qui déchantent de l'ère postféministe : on parle de jalousie toujours présente, de compétition et séduction, avec des protagonistes qui s'accusent d'avoir des vies de carriéristes contrôle freak névrosées ayant choisie des maris facilement contrôlables pour ainsi se conforter dans de petites vies platement prévisibles, et en plus trop fatiguées pour baiser, ce qui explique ces p_utes, nombreuse, là face à cet hôtel qu'on observe. Alors devenir une princesse, trash, (la tradition idéalisée versus les modèles féministes idéalisés) ici aussi ridicule que la super women. Tous les "modèles " féminins passent au broyeur, tout est remis en question, toute chose et son contraire. Par exemple, les petites mesdames 9 à 5 bungalows se battent avec des p_utes arguant qu'elles sont capables de bien mieux côté performances fellat_oire : comme métaphore de la révolte contre les dogmes de la sur sexual_isation avec ces super icônes charriées par la pub et les médias qui font se sentir inadéquate insuffisante, he bien ici vlan dans les dents des icônes; mais aussi, à l'opposé comme forme de libération exutoire des modèles de bonnes petites filles sages et parfaites.

L'approche est tout à fait étonnante et rafraîchissante, car elle propose le point vu de la nouvelle génération qui cherche, en balayant par l'humour tout le carcan des anciens lieux communs chroniques et ataviques, à réinventer le féminisme. Ça donne une comédie débridée avec un humour très particulier, d'une rare intelligence et quand même rigolarde à souhait, pas du tout rasoir.

On retrouve le rythme soutenu et l'univers éclaté de « Voiture américaine » (qui avait été montée par les finissants 2006 de l'École Nationale) avec un sens de l'observation et de la parodie de la grande mosaïque de l'humanité qui s'aiguise, et s'aiguise encore et encore, dangereusement...


Mise en lecture par Diane Pavlovic
Avec Marie-Ève Huot, Agathe Lanctôt et Fanny Rainville

jeudi 8 mai 2008

Festival du Jamais Lu - 7 mai - Tu finiras vieille fille

Par Yves Rousseau

En direct du Festival du Jamais Lu, qui se tient du 2 au 11 mai, quelques brèves quotidiennes.

___________________


Tu finiras vieille fille - texte de Carole Ammoun


Liban. Femme. Trentaine qui se pointe. Famille traditionnelle, oh pas méchante, mais qui tient à ses idées. De l'autre côté la soif de liberté, nouvelle, le besoin de dire, de crier son être. Entre les modèles surfaits de superfemmes, la nouvelle fiction féministe de la femme performante en tout et pour tout et indépendante comme une île, et la réalité du travail, de la vie et du désir, tout le tiraillement contemporain de jeunes femmes qui tentent de conjuguer féminité et féminisme, désirs, droits et amour. Tout cela dans les cicatrices palpables d'un pays marqué pas de déchirants conflits. Il suffit de cesser de penser, de fermer les yeux, et on entend encore les bombes, on voit les enfants blessés à vie, dans tous les sens du terme.

Et pourtant, Dieu qu'on l'a dans la peau, cette terre à (re) construire. Même pour la génération dite perdue, celle des lendemains qui fument et déchantent. Oh oui!, on est allé voir ailleurs, et pourtant voilà. C'est ici la maison. C'est ici qu'on a aimé, pleuré, rit, vécu. C'est là qu'on va mourir. De toute façon, maintenant, avec ces passeports de pays « dangereux »...

Certainement un texte d'une grande sensibilité ironique, qui induit autant qu'il dit, dans une très belle lecture, simple et dépouillé, mais authentique, par Elkahna Talbi.

Après, on comprend.


Mise en lecture : Martin Desgagné
Distribution: Elkahna Talbi



mercredi 7 mai 2008

Festival du Jamais Lu - 6 mai - Pour en finir une bonne fois pour toutes avec Woody Allen


Par Yves Rousseau

En direct du Festival du Jamais Lu, qui se tient du 2 au 11 mai, quelques brèves quotidiennes.

___________________


Pour en finir une bonne fois pour toutes avec Woody Allen -
texte de Emmanuel Reichenbach

Deux frères, chacun croyant cocufier l'autre avec la même copine et compagne de péripétie, donc trois jeunes comédiens frais émoulus, où plutôt fraichement jetés d'une école de théâtre.

Veulent mettre en scène une adaptation québécoise d'une œuvre de Woody Allen, mais voila une lettre cinglante des représentants de l'artiste jugeant complètement affligeante cette adaptation en dialecte québécois. Qu'à cela ne tienne, on emprunte un machin à voyager dans le temps afin de se rendre dans le passé assassiner Woody Allen à son école secondaire, ceci afin de pouvoir s'emparer de son oeuvre, le tout avec un... arc! Mais attention, d'autres voyageurs temporels ont eu la même idée, en particulier un jeune comédien français dont s'entichera la belle, ce qui ne fera qu'alimenter les chassés-croisés déjà compliqués, pauvres cloches...

Le récit est complètement rocambolesque, d'une (volontaire) haute improbabilité avec une mauvaise foi en forme de clin d'œil d'auto-dérision: d'abord au niveau de cette enfilade de faits grotesquement improbables et pourtant proposés comme éminemment naturels, une élégie de l'absurdité quasi burlesque; ensuite auto-dérision dans cette façon de parodier de jeunes finissants de théâtre, avec toute une série de jeux d'esprits et de commentaires, de multiples blagues d'initiés sur le milieu théâtral (ce soir là, artisans du milieu: devant un public extérieur au métier par contre, hum...); finalement dérision tout court dans cette construction « dramatique » joyeusement bancale, comme un autre méta clin d'œil voulant dire « hey on est ici pour s'amuser, on ne se prend pas au sérieux ». Comme si on ne pouvait pas que se contenter de « détruire » ces personnages en forme de caricatures de jeunes artistes émergents, et qu'on cherchait à atteindre un second niveau en caricaturant la prétention de la réalisation d'une pièce, et le théâtre lui-même dans toutes ses prétentions.

Et pour rigoler, on rigole! Bien sûr, le procédé a ses limites et, parfois, question dosage, on force la note, bien sûr des bouts (il me semble) à retravailler, normal à cette étape, mais l'humour iconoclaste de monsieur Reichenbach s'avère intelligent, touche la cible, une farce joyeuse et une verve festive et rafraîchissante.

_________________________


Mise en lecture par Claude Poissant
Avec Marc Beaupré, Émilie Bibeau et Alexandre Fortin

mardi 6 mai 2008

Festival du Jamais Lu - 5 mai - Soupers

Par Yves Rousseau

En direct du Festival du Jamais Lu, qui se tient du 2 au 11 mai, quelques brèves quotidiennes.

___________________

Soupers - un texte de Simon Boudreault


Des deux textes de Simon Boudreault présentés ce soir, un très intéressant : « Soupers ». Un grassouillet vieux garçon testeur de jeu vidéo, âgé de trente-trois ans, pas de (où jamais eu de) copine, et complètement désincarné de ses émotions viscérales. Son chat, cast_ré et dégriffé, comme pratiquement seul objet d'investissement affectif. Sa soeur, dépendante et en conflit ouvert avec sa maman, et cette dernière, contrôlante, envahissante, semble maîtriser à la perfection cet art que les mères ont de pouvoir dire, pour notre bien évidemment, les vérités les plus gênantes, les commentaires les plus embarrassants et les révélations les plus humiliantes.

Mais ne vous trompez pas, pas de pathos où de drame social ici : plutôt une rocambolesque satire des relations enfants mère, avec entre autres ces scènes de restaurant où la mère passe en revue l'ensemble des travers du garçon, et ce, afin de l'aider à, enfin, se trouver une copine. Comme un clown triste complètement décalé et dissocié de la dimension réelle de son manque de senti et de sa maladresse relationelle, plus ce dernier tente de s'en sortir, plus il ne fait que s'enfoncer, pour notre plus grand dilatement de la rate.

Paradoxalement, la pièce comporte une sous-dimension dramatique profonde, car elle parle de tous ceux qui ne seront jamais aimés, et sous un couvert humoristique elle explore toutes les formes de déni ou de compensation utilisées par des êtres humains sensibles pour se couper de la douleur, du vide affectif. Notre personnage mange pour se remplir le vide, et n'a que son chat. Pas de conte de fées, les personnages n'atteignent pas la rédemption, seulement la petite chienne de vie, toute nu_e et toute crue qui poursuit son chemin.

Un work in progress prometteur.
_______________________


Mise en lecture : Martine Beaulne
Distribution : Sophie Clément, Simon Gfeller, Marika Lhoumeau et Marie-Ève Pelletier.

lundi 5 mai 2008

Festival du Jamais Lu - 4 mai - Le Nid

Par Yves Rousseau

En direct du Festival du Jamais Lu, qui se tient du 2 au 11 mai, quelques brèves quotidiennes.
___________________


Le Nid - par Félix Beaulieu-Duchesneau et Sandrine Cloutier

La belle et sa volière d'oiseaux recueillis car blessés, puis une corneille adoptée, il faut la coller contre soi pour la conforter dixit la belle au compagnon hébété (qu'est-ce qu'un gars ne ferait pas...), sinon pauvre créature, elle est si jeune qu'elle se laisserait mourir. Voilà, entre autres, le quotidien d'un couple d'ornithologues en symbiose de plus en plus drôlement pathétique avec leurs sujets d'étude au fur et à mesure que leur couple s'étiole, une allégorie délirante truffée de références, métaphores et jeux de mots liés au monde des oiseaux. Le texte, lumineux, truculent, coulant, intelligent et particulièrement rythmé est un délice de répliques du tac au tac, on pense un peu à l'absurdité de Ionesco, et à la verve imagée de Guy Beausoleil, comme il l'avait fait avec « Devant les Maîtres » qui se déroulait dans le monde de l'art et des peintres, avec cette façon de faire flèche de tout bois (en terme d'atmosphères), avec délicatesse, mais ironie, à partir d'un univers thématique et référentiel.

Sous les cris d'oiseaux, en particulier ceux de la corneille rétive (par des comédiens qui s'en donnaient à coeur joie), les prises de bec de ce couple sont tout simplement truculentes. On suit la progression de leur union, à partir du temps « actuel» du lendemain d'un incendie ayant ravagé leur « nid », en alternance avec de multiples dérives historiques traçant la genèse du désastre depuis leur rencontre. Plusieurs scènes comportent un riche langage proxémique évoqué par les didascalies et révélant les véritables motivations des caratères, comme cette incroyable scène de drague, où les verbalisations d'une cour plus où moins dissimulée (orgueil, timidité, peur du rejet) d'un universitaire imbu et prétentieux se doublent d'une démarche non verbale calquée sur les comportements nuptiaux d'un paon en quête d'une femelle.

Déjà tordant à cette simple étape de la lecture, il me tarde de retrouver ces drôles d'oiseaux : la pièce sera présentée la saison prochaine dans un théâtre Montréalais...

À surveiller!


Mise en lecture par Jacques Laroche
Avec Félix Beaulieu-Duchesneau, Sandrine Cloutier et Jacques Laroche

dimanche 4 mai 2008

Festival du Jamais Lu - 3 mai - L’effet du temps sur Matevina


Par Yves Rousseau

En direct du Festival du Jamais Lu, qui se tient du 2 au 11 mai, quelques brèves quotidiennes.
___________________


Après l'effervescente soirée d’hier, un climat quelque plus intimiste, hockey oblige. Quand même assez de braves, de vrais, pour (presque) remplir la salle...

Le climat était plutôt convivial, une bonne occasion de discuter théâtre avec les artisans, ce soir là affables et disponibles.

En première partie, thématique « indignation » avec un texte de Virginia Woolf qui n'avait jamais été traduit et qui avait été écrit sous le bombardement allemand, à la toute fin de son existence (elle se suicide en 1941). Le non-sens de l'humanité, la bêtise et l'hommerie avec ces mots sans compromis, issus de la lucidité de la fin. Intéressant, malgré une lecture laconique.


L’effet du temps sur Matevina — texte Annie Ranger

"J'ai peur qu'on s'endorme le jour où il ne faudrait pas », dixit l'auteur dans ce programme, comme prémisse de l'oeuvre. Interrogée à ce sujet, Annie Ranger expose sa réflexion sur l'inévitable passage: de la vingtaine avec la conscience au vif, le monde qu'on veut changer, la vie en cri, en coup de poing, vers la trentaine avec cette peur du glissement, du confort de l'indifférence, de l'embourgeoisement, du cocooning idéologique, de la lobotomie existentielle, bref rentrer dans les rangs. Comment prendre sa place, s'accomplir comme adulte en évitant l'aliénation, en entretenant la flamme face au « système »?

Dans un monde onirique, poétique de déchirements, le destin des caractères de la pièce reflète cette préoccupation de l'auteur envers le « devenir ». Dans un ailleurs métaphorique, un univers légèrement fantastique, par tranche de vie, nous suivons l'évolution des Hyppocampes Noirs, un groupe d'activistes social, de manifestants sauce altermondialistes. Des stratégies explosives de l'un, en passant par celles axées sur l'utilisation du système par l'autre, chacun tente d'arriver à ses fins. Mais les capacités de récupération du « système » sont inépuisables, et puis avec le temps, on change...

La technique du récit, en jump cut temporel, brise la continuité existentielle, les bribes du passé idéaliste étant mises en oppositions avec le futur intemporel des personnages, une approche intéressante dans ce qu'elle permet comme mise en perspective contrastée des ces destins. On y retrouve, par éclat, tout le style particulièrement sensible de l'auteur dans "La Cadette", mais plus en cri, en dire viscéral, en urgence d'être, comme si on ne parlait plus d'avant, mais de maintenant.

On a visiblement voulu jouer au "casse-tête " avec l'agencement des sections de vie et l'ensemble s'incarnera nécessairement plus facilement pour le spectateur avec le support visuel, spatial et scénographique avec des zones théâtrales de temps perceptibles de facto, car le théâtre de la compagnie INK est de plus généralement très « agi », très corporel.

La pièce ne sera pas montée, au dire de l'auteur, avant deux années, quelques autres pièces étant déjà prévues et dans un état plus avancé de chantier. Oeuvre en évolution, très intéressante, à surveiller donc.

Mise en lecture : Luce Pelletier
Distribution : Julie Beauchemin, Simon Boudreault, Mathieu Handfield, Marilyn Perreault et Annie Ranger

samedi 3 mai 2008

Festival du Jamais Lu - 2 mai - l’Assassinat d’Andrew Jackson


Par Yves Rousseau

En direct du Festival du Jamais Lu, qui se tient du 2 au 11 mai, quelques brèves quotidiennes.
________________________


État d’urgence, celui de "vivre, de dire, d’écouter, de réinventer, de rassembler, de nommer, d’identifier, pour croire qu’on peut modifier la suite du monde par nos actions", dixit Marcelle Dubois en préambule du programme du festival. Pour la suite du monde, donc, des marsouins l'Isle-aux-Coudres aux espaces d’éclatement de l'imaginaire, la même quête de transmission et de liberté, avec l’expression littéraire et théâtrale comme horizon océan infini.

Cette urgence et cette ferveur étaient particulièrement palpables dans la salle du Patro, bondée d’artisans heureux et fébriles, surtout de la jeune et vieille relève théâtrale. Un climat de happening, de cocktail festif.


Première partie: lecture - Dictionnaire culturel et politique du Québec - collectif, Revue Liberté.

Lucide, jouissif, aiguisé, percutant, politisé, humaniste, cynique, ironique, décapant, exutoire, anti droite et néo-libéralisme dégoulinant, voilà qui peux résumer cette délicieuse première partie assurée par le collectif d’auteurs ayant perpétré ce délicieux pamphlet intitulé « Dictionnaire culturel et politique du Québec. La position (extrait du site du festival) : « En cette époque où notre démocratie cède avec allégresse aux facilités du marketing, des sondages et de la notion de profit dans ce qu’elle a de plus bête, il nous apparaît des plus urgents de remettre la parole au centre de l’espace public. »

Sur scène, quelques lutrins, puis certains des auteurs ayant contribué (dont Olivier Kemeid avec toute sa verve pince-sans-rire et sarcastique) lisent quelques "définitions". Comme une bouffée d’air frais, comme une bonne dose d’humour noir en cette période d’écrasement sociétal, de dérive idéologique. Pour vous donner une idée, avec la permission des auteurs, voici quelques extraits publiés dans la Revue Liberté, numéro 280 d'avril 2008.


Bêtise : Ce qui passe le mieux à la télévision. -
Larry Tremblay

Couleuvre : Serpent non venimeux, au goût salé et à la texture visqueuse, que nous fait avaler chaque soir la télévision.
- Robert Lalonde

Culture : Fléau combattu par les cadres, généralement d’obédience radiocanadienne. -
Olivier Kemeid

Humouriste : Personnage de premier plan. A remplacé le philosophe. -
Larry Tremblay

Solidarité : Conséquence d’un violent glissement de sens vers la droite, désormais forme mesquine de corporatisme syndical. -
Pierre Lefebvre


Deuxième partie: l’Assassinat d’Andrew Jackson de Philippe Ducros

Faux monnayeur, chasseur de prime, chanteuse de saloon blasée, poursuites, fusillades, quêtes de richesses, trains story, les personnages archétypaux s’illusionnent d’échapper à leurs destins qu’on devine damnés. Brillants traits mis dans la bouche des personnages (traits qui pourraient être légèrement plus incarnés, plausibles, moins posés) portant le racisme, la montée de la droite, le culte de l’apparence et la chirurgie esthétique, bref l’américanité schizophrène dans toute sa splendeur Las-Végasienne, dans un climat de western potache et rocambolesque à mis chemin entre un film de Sergio Leone et un univers de bande dessinée à la Lucky-Luke, mais avec un aspect cajun, sur fond de musique zydeco. Encore un peu d'élagage, quelques coupes peut-être.

Œuvre de commande destinée, à ce qu’on m’a dit, à un festival culturel de Carleton-sur-Mer et présentée au Quai des Arts de Carleton du 15 juillet au 23 août par le Théâtre À Tour de rôle, unique compagnie de création théâtrale professionnelle de Gaspésie.

Étonnamment vivant pour une lecture, bellement enluminée par la musique in vivo de Ludovic Bonnier. De nombreux chants (entre autres ce truculent air country-zydeco interprété par Evelyne Brochu) et avec une distribution impeccable, bref un musical aussi rythmé qu’un road movie à la Buster Keaton, qui saura sans doute plaire au public estival, et peut-être rejoindre plus particulièrement les jeunes adultes.

______________________________

Mise en lecture : Philippe Ducros
Musique : Ludovic Bonnier
Distribution : Sylvio Archambault, François Bernier, Gary Boudreault, Evelyne Brochu, Richard Lemire, Alain Lépine et Luc Roy




Burlesque - Omnibus

Par Yves Rousseau

En bref



Burlesque – Théâtre Espace Libre jusqu'au 24 mai.

Sur une scène bordélique d’accessoires en tous genres dans un fatras incroyable et surréel, s’affrontent deux clans, l'un vidant et l'autre remplissant le logement car c’est le jour du déménagement. Dans une incroyable série de va et viens hystériques de bouffonneries rappelant et principes de détournements d’objets et pantomimes de Chaplin , pauis aussi les maniérismes de Jacques Tati, on se dépêche avec une lenteur effroyable: le cercle vicieux absurde où chaque action annule la précédente.

Certes plusieurs gags rigolos; certes toute la finesse du mouvement dans toute sa splendide signature Omnibus; certes aussi de magnifiques comédiens. Mais la construction, tellement surchargée d’actions simultanées, tellement bariolée d’objets traversant l’espace perceptuel, laisse à désirer et ce désordre burlesque se change rapidement en désordre tout court, en saturation, en surcharge de la proposition. Manque d’élagage, work in progess inachevé, on a pourtant l’impression que ce dantesque capharnaüm s’approche de bien près de ce qu’il aurait pu être, ou de ce qu’il sera bientôt…
________________________________


Dirigé par Jean Asselin, avec Francine Alepin, Catherine Asselin-Boulanger, Jean Asselin, Réal Bossé, Guillermina Kerwin, Bryan Mornau, Sylvie Moreau et François Papineau. Production Omnibus.

Abraham Lincoln va au théâtre — PàP

Par Yves Rousseau

En bref

Abraham Lincoln va au théâtre – Espace Go jusqu’au 17 mai

Savant procédé de déconstruction théâtral, grande direction d’acteurs d’une finesse incroyable, en équilibre sur le fil du rasoir, une mise en abîme d’une grande prouesse, avec des caractères quasi-schizophréniques et ayant quelques couches de pseudo-identités superposées en système de poupées russes (chaque caractère en contient un autre): Patrice Dubois et Maxim Gaudette dans , en surface, ces Laurel et Hardy maquillés pour le troisième balcon ou ce Benoît Gouin en metteur en scène vêtu et grimé comme la statue de cire de Lincoln, (personage en fusion avec ... son personage) obsédé par la réalisation de sa pièce sur le meurtre de ce dernier. Comme une partie de ping-pong d’un psychédélisme certain, chaque réplique, chaque aller-retour de la balle théâtrale redéfinit les préceptes de réalité et relance l’ensemble dans une nouvelle dimension, le tout comme métaphore, comme écho existentiel d’une américanité éclatée, psychotique, contradictoire et déchue de ses rêves décrochés, affligée de sa propre autofiction.

L’interprétation touche au génial, que dire de plus, certainement un de nos grands moments de théâtre.

Mais attention, ce bijou nécessite attention, concentration. Arrivez frais et dispos.
_______________

Avec Patrice Dubois, Maxim Gaudette et Benoît Gouin, dans une mise en scène de Claude Poissant, une Production du Théâtre PÀP.