mercredi 30 avril 2008

La vie continue - TOF (Théâtre officiel del Farfadet)


Par Yves Rousseau

Sur la scène, un vaste praticable sombre, puis un terne mur blanc en "V" évasé comme arrière-plan avec au centre une projection-fenêtre: une rue l'hiver, la neige tombe et c'est presque Noël. Éclairage genre néon. Musique d’ascenseur. Drabe. Côté cour, un bureau, quelques dossiers médicaux, un professionnel de la santé, côté jardin, trois chaises pour trois patients. Derrière ce mur, la présence évoquée de mourants, seuls. Nous sommes dans la salle d’attente d’une clinique de sérologie, car ici on ne dit pas SIDA.

La situation : un individu, jeune, décédé (du SIDA), puis comme testament empoisonné une liste de personnes à contacter. Confronté, chacun nie pourtant avoir connu l’individu ou avoir eu des contacts, un leitmotiv cycliquement répété au cours de la pièce. Comme build-up dramatique, la lente érosion de cette défense par le déni, la peur refoulée. L’inavouable se heurte aux interrogations insistantes du toubib, comme révélateur de l’intériorité, de l’existentialité des protagonistes, chacun dans son corridor d’espace et de temps.

Si le procédé de mise en scène (qui m’a semblé sommaire) lasse et s’érode de ses effets, par cycles de répétitions en tombant dans le prévisible, il permet tout de même certaines arias assez fascinantes et bellement rendues lorsque les personnages, à bout de résistance, fébriles et anxieux, finissent par craquer et se livrer par bribes fiévreuses: Suzanne Champagne en femme sans histoire, qui se découvre probablement trompée après une longue union, dans une tirade profondément habitée, belle d’une tristesse et d’une tendresse déchue, dans cette ultime tentative d’amour charnel avec le conjoint impotent ( et probablement gai, dans le garde-robe); Joachim Tanguay en tronche trentenaire et puceau, obsessionnel, coincé, qui relate le grand événement éro_tique de sa vie dans un festive et surréelle épopée rabelaisienne, grivoise et complètement débridée (comme seul Yvan Bienvenue sait le faire), c'est-à-dire un blouson déboutonné et la poitrine d'une collègue furtivement exposée, et une main frôlée à la salle de photocopie (!); Johanne Fontaine en femme mature éconduite, âme éclatée par tous les excès et toutes les déchéances, pour qui une rageuse et viscérale vengeance amoureuse mène peut-être trop loin.

L’inégalité du jeu pour certains autres caractères semble assez palpable : parfois assez rigides, mécaniques, désincarnés, amenant un sentiment de non plausible. Occasionnellement, de la lourdeur dans un texte qui s’égare dans de pesantes évidences, des vérités de La Palice, comme pour ce rôle du concierge (le témoin, la conscience, la voix du trépassé), qui assure le lien entre les saynètes, avec des dérives poétiques surfant, à mon humble avis, entre le touchant, le vrai, mais aussi le posé et le surfait. J’ai également eu quelques questionnements sur ce choix de niveau de langage, du français international épuré, mais avec l’accent québécois et, entre autres, sans élision, avec ce sur appui au niveau du prononcé intégral de toutes les syllabes, un parlé ainsi dépouillé de son rythme naturel et rappelant certains exercices de diction d’écoles de théâtre.

On ne peut cependant pas passer sous silence la pertinence aiguë du propos sur les effets de la maladie, et ce, tant au plan social, avec l’ostracisme ( les nouveaux lépreux du 21e siècle) que sur le plan humain.

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Mise en scène de Martin Desgagné

Avec Suzanne Champagne, Johanne Fontaine, Jacques Jalbert, Adrien Lacroix, et Joachim Tanguay

Assistant à la mise en scène: Philippe-André Brière
Scénographie par Mathieu Giguère
Costumes de Julie Breton assistée par Marie-Noëlle Klis
Éclairage par Erwann Bernard
Son par Éric Forget

22 avril au 10 mai 2008 au Théâtre Prospero

samedi 26 avril 2008

L'Imprésario de Smyrne - Théâtre Du Nouveau Monde

Par Yves Rousseau

Venise, 18e siècle, la Mecque théâtrale, l’Eldorado des espoirs narcissiques d’une faune imposante de poseurs aux talents, hum, disons, supposé. Poudrés, perruques et crêpages défiant les lois de la gravité, tenues exubérantes de froufrous, de décolletés plongeants et de poitrines gonflées, tout pour se démarquer, se faire remarquer. Sous une fausse atmosphère de fraternité et confrérie délicieusement affectée et surfaite, et d’obséquieuses et mielleuses hypocrisies (comme les grandes « amitiés » du milieu théâtral), tous ces « artistes », ces intrigants, ces précieuses ridicules manient verbe, perfidies, séductions, complots afin de s’assurer un rôle dans ce prochain opéra patronné par un riche Pacha et négociant turc. Pas d’assurance emploi, pas de couvert social, pas le choix, foncer dans le tas ou crever. Pseudo poète, chanteurs et cantatrices de pacotille, impresario arriviste: un esprit moliéresque, mais avec une verve et une ironie tout italienne dans cette lumineuse, joyeuse et festive comédie satirique, un grinçant regard que porte Goldoni sur un certain milieu et dont le propos n’a rien perdu de sa pertinence…

L’univers d’un potache féérique est rendu d’autant plus fascinant par cet aspect théâtre dans le théâtre : comme si nous assistions, à l’époque de Goldoni, à une représentation de la pièce en province, avec des comédiens faussement ringards venant alternativement se planter devant la trappe du souffleur (plusieurs comédiens n’apprenaient à l’époque que les lignes principales de leurs textes) tant pour capter les répliques que l’attention, dans un ballet enchevêtré où chacun essaie d’éclipser l’autre. Plusieurs tactiques déloyales, également d’époque, sont « utilisées » par les personnages à cette fin : coup de botte, appel du pied ou faux trébuchements, maniérismes, tics complaisants et œillades vers l’audience, simagrées d'une grandiloquence risible de superbe affectée et surfaite destinée à marquer l’entrée en scène, apartés d’intention en italien. On s’amuse même à déculotter la vieille, avec des éléments scénographiques volontairement « accidentellement » dévoilés évoquant les mécanismes du théâtre d’antan, comme ces tableaux vivants pleins de fioritures sur chars tirés par un bougre, comme cette fausse manivelle actionnant les « vagues » de la lagune vénitienne en arrière-plan de cette scénographie. Cette dernière, étonnamment sobre, est composée de murs gigantesques entourant un espace qui deviendra tour à tour, avec quelques jeux de rideaux et éclairages, place publique, auberge, appartements. Les somptueux costumes d’époque gardent paradoxalement une touche de sobriété, car ils sont vraisemblablement en lin. Visiblement ici on a voulu éviter la surcharge.

Les tableaux de ce truculent marché de dupes sont ponctués de magnifiques chants, parfois en cœur d’acteurs, et autrement essentiellement par la mezzo-soprano Catherine B. Lavoie, une voix juste et vibrante et une très belle présence. Une belle partition musicale d’Yves Morin, légèrement anachronique par le côté opéra romantique à la Rossini, Verdi avec peut-être une touche française à la Gounod, Bizet, Delibes, enfin vous voyez le climat.

Un travail de mise en scène impeccable par Carl Béchard, qui en plus de ses inoubliables prestations scéniques, enseigne, heureusement, voix et parole au Conservatoire d’art dramatique de Montréal. Un rythme qui ne s’essouffle pas, riche et magique, et une très grande distribution, et ce, dans tous les sens du mot, comme on aime en voir au théâtre : soudé, équilibrée, ensemble, au service de leurs personnages, et avec un plaisir manifeste. Outre les routiers expérimentés, on y retrouve parmi les noms les plus prometteurs de la jeune et vieille relève.

Comme les premières brises tièdes, comme les premiers bourgeons d’espoir, la pièce est porteuse d’une ferveur printanière, d’une verve mordante de moquerie, un divertissement parfait pour nous ouvrir les portes de la belle saison.

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Texte de Carlo Goldoni, traduit par Marco Micone
Mise en scène de Carl Béchard

Distribution : François Arnaud, Emmanuel Bilodeau, Catherine B. Lavoie, Sophie Cadieux, Pierre Chagnon, David-Alexandre Després, Sébastien Dodge, Sylvie Drapeau, Robert Lalonde, Rénald Laurin, Pascale Montpetit et Alain Zouvi.

Accessoires de Normand Blais
Assistance à la mise en scène et régie par Claude Lemelin
Conseiller en mouvement par Rénald Laurin
Costumes de Marc Senécal
Éclairages par Michel Beaulieu
Maquillage par Jacques-Lee Pelletier
Musique et conception sonore par Yves Morin et Joël Melançon
Perruques par Rachel Tremblay
Scénographie par Geneviève Lizotte

Présenté au TNM - 15 avril au 10 mai





vendredi 25 avril 2008

Il était onze heures le soir - Conservatoire d'art dramatique de Montréal


Par Yves Rousseau

Brièvement, déluge théâtral et dernier sprint printanier avec avalanche de pièces obligent, quelques mots sur le quatrième et dernier exercice public des finissants du CADM, ce qui marque la fin de leur formation.

La pièce expose essentiellement les préoccupations et défis auquels fait face la génération Y, mais avec un aspect fascinant : contrairement à la quasi-totalité des pièces vues précédemment, signe du temps qui passe, les protagonistes ne sont plus dans la période incubatoire (enfance, adolescence étendue) mais se situent pour la plupart au tout début du défi de l'âge adulte, l'heure des choix. Le regard qu'il jettent sur les accomplissements, idéaux, rêves et lubies des générations précédentes, les boomers et la génération X, nous projette dans un genre de futur présent, comme lorsque on traite d'événements lointains, historiques, mais qui ne sont plus intrinsèquement lié à notre quotidien, à notre identité. Comme les espoirs de nation, d'indépendance, comme les guerres, les camps de concentration. La conscience se fait plus globale, les grands ralliements des boomers, ou le cri existentiel des X ont fait place au pragmatisme individualiste, pacifique et allumé, mais cynique, anxieux et peut-être légèrement affectivement carencé (génération garderie, divorce, clé dans le cou), dans le contexte compétitif, buzzé, hyperactif et multimédia du 21e siècle.

Et comment tout cela se concrétise-t-il? D'abord avec une certaine ironie scénographique. On reçoit les amis, une petite fête. Dans ce qu'on suggère être une villa-artéfact (prêtée par des parents en voyage) avec magnifique vue sur le fleuve, un ensemble de plateformes en tec évoquent les lignes épurées d'une certaine architecture des années soixante, dans ces intérieurs de ces maisons blanches d'aspect cubiste. Comme si ces jeunes campaient sur des vestiges générationnels du vingtième siècle, l'héritage (...). Puis une mise en scène en dent de scie, poussant les caractères vers des contacts éclatés, en écoute distraite, avec une occupation de l'espace sauvage, tribale, comme un groupe de primates territoriaux surexcités s'affrontant en vagues de retraits et de charges. Comme métaphore de notre ère d'une branchitude hallucinée. Certaines portions de la pièce, tout en pirouettes, en traits et persiflages, en langage non verbal traduisant toute l'ambiguïté des contacts, sont particulièrement électrisantes, dans ce climat à l'humour noir terrible de délire tablant sur toutes les zones d'incertitude et d'absurdité relationnelles. Ici, on ne vise pas le confort, on dérange.

Dans le texte (en terme de climat), l'ère de la de la postmodernité a inventé l'ego, mais aussi, mitraillage médiatico-scientifique oblige, la conscience conséquente de n'être qu'un infime grain de sable, sur une planète immense, dans un univers infini et sans Dieu. Les personnages ont le motton, et la soif de vivre se heurte au tourbillon perpétuel, à l'Autre qui s'échappe, évite, et à l'anxiété de l'oubli, de la futilité de l'être: ces idéations ne trouvent plus de réponses dans le dogme ou le confort de l'ignorance.

En alternance, moments d'émotions extrêmes; comme ce jeune gamer compulsif qui confond, presque, l'univers cybernétique de jeux de rôle et la réalité; comme ce jeune adulte qui perçoit avec horreur et résistance justement l'arrivée de cet âge, adulte; comme cette violence omniprésente, comme cette jeune femme enceinte doutant qu'un jour son élu puisse vieillir l'appuyer et qui pressent cette grossesse avec peur et réticence, cette féminité animale et atavique qu'elle voudrait oublier. Puis des moments de profonde humanité, dans tout son désespoir, ses peurs, mais également toute sa force de vie. La scène finale, sur fond de chant triste et communal, est déchirante, la grande phobie humaine de la disparition et de l'oubli, le grand non-sens de la vie : ya t-il quelqu'un, quelque part qui un jour saura que untel, ici sur cette petite boule bleue des homo sapiens sapiens, a vécu?

Certainement un texte très profond et pertinent, par Reynald Robinson, servi avec générosité et abandon par un groupe de jeunes talents prometteurs, et dont la substance met en relief toute la détresse humaine, une tragi-comédie éternelle, de Virgile à Shakespeare, en passant par Tchekhov, le théâtre dans toute sa force de représentation du grand cirque récurrent de l'humanité d’hier et de maintenant.

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Veuillez prendre note que cette production sera reprise du 09 au 27 septembre 2008 à la salle Fred-Barry du théâtre Denise Pelletier par la compagnie "les Production Théâtre Passé Minuit", formée des finissants 2008 du Conservatoire d'art dramatique de Montréal.


Informations

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Une production du Conservatoire d'art dramatique de Montréal (avril 2008)

Textes et mise en scène par Reynald Robinson

Les comédiens, promotion 2008 du CADM: Mathilde Addy-Laird, Yannick Chapdelaine, Robin-Joël Cool, Romy Daniel, Myriam Fournier, Catherine Le Gresley, Guillaume Regaudie, Isabelle Sasseville et Guillaume Tremblay.

Assistance à la mise en scène par Sophie Vaillancourt
Scénographie par Francis Farley-Lemieux
Costumes àpar Isabelle Saint-Louis
Éclairages par Émilie Voyer
Musique par Frédéric Janelle

Était présenté à la Cinquieme Salle de la Place des Arts du 18 au 26 avril 2008.

mardi 22 avril 2008

Autobahn - Théâtre de la Banquette arrière


Par Yves Rousseau

Sur les champs noirs de la nuit-vie, de l'isolement, de la solitude dyadique, sur ce sol charbon, une forêt de fleurs-spots noires éclaire d'un éclat blafard les visages. On the road. Perdu sous cet immense plafond de voiture, aussi disproportionné que cette course sans fin au travers des horizons de destins perdus déménageant ces allusoires mots d'émotions qui n'en finissent plus d'être non dits.

Comme territoire de jeux, deux banquettes tours d'ivoire, deux êtres juchés en hauteur, épinglés, captifs de la vélocité, du trajet, destination dissection de l'âme par un auteur-scalpel, et un metteur en scène d'une précision entomologique. L'habitacle d'une automobile, un des derniers endroits de notre époque complètement "buzzée", qui réunit encore les conditions, de plus en plus rares, liées à une conversation et parfois confidences, révélations accidentelles et règlement de comptes : un sentiment d'isolement, la durée du trajet, et surtout l'aspect moins menaçant du côte à côte, avec les regards qui ne se croisent que furtivement.

Tel un dieu vengeur s'amusant avec ironie d'une humanité tentant en vain de s'extirper de ses faiblesses, au prix de dérisoires et futiles efforts, Labute plonge ses protagonistes dans la vacuité d'un quotidien-sables mouvants, où leurs gesticulations existentielles ne les amènent qu'à s'enfoncer dans l'ire de leur vulnérabilité, les colères de leurs impuissances.

Jeux de détails, de subtilité. Dans un regard, une mimique : un ballet de retenue, d'allusions, d'actes ratés, de lapsus étouffés à saveur d'absurde. Truculente Anne-Élizabeth Bossé en adolescente passe-partout, qui sous le prétexte d'un principe de franchise appris en désintox, agresse sa mère BCBG par la violence des stupéfiants qu'elle compte se taper dès son retour. Mathieu Gosselin, en gros gars rugueux, l'âme en forme de deux par quatre, qui tente de se faire prose, lyrisme afin d'obtenir le pardon de sa bobonne, la sublime poésie du grotesque; Renaud Lacelle-Bourdon impayable en Yo adulescent qui y va d'un de ces laïus à saveur de pop-psycho d'une mauvaise foi savoureuse afin de convaincre son ami fraîchement séparé de se pointer chez son ex et faire face au nouveau afin, non pas de s'occuper de ménage ou progéniture, mais bel et bien récupérer sa console de jeux!; Rose-Maïté Erkoreka, toujours égale à elle-même avec ce jeu sensible, intériorisé et pénétrant en nunuche (entre autres) finalement machiavélique dans sa façon de s'assurer de ne pas être larguée par ce garçon avec qui elle fait du parking, désopilant Éric Paulhus en pauvre bougre complètement ahurit et dépassé par la situation; Amélie Bonenfant tordante en femme d'allure très réservée, qui sous le barrage de question du conjoint, laisse deviner obséquieusement par non-dits, allusions, qu'elle se fut probablement retrouvée au sein, une fois encore à cause de l'alcool-congrès, d'une partouze; bien sûr on rigole, avec parfois des moments graves, comme cette enfant (superbe performance de Anne-Marie Levasseur complètement dans son personnage), subjugués par cet être qu'on suppose être un agresseur, personnage qui pose comme une personne de confiance, avec un Simon Rousseau rendant le monstre, tout en mièvreries perfides, avec vérité, et une fin qui glace le sang par ce qu'elle suggère...

Il y a bien sûr un aspect modulaire dans cette suite de courts, un genre de plus en plus populaire auprès des jeunes compagnies, parce qu'ils permettent aux membres, des travailleurs autonome qui doivent conjuguer parfois de multiples activités, de faire concorder plus facilement les horaires de répétitions en petits groupes. Si on cherche parfois le liant entre les unités, outre les grands principes d'intentions précités, et si occasionnellement on constate une inégalité d'intérêt au niveau de la portée des textes, l'ensemble est néanmoins habilement équilibré (voir masqué) par la construction impeccable du tout. Force est d'admettre que le Théâtre de la Banquette arrière se révèle être une puissante machine bien huilée, regroupant parmi les principaux talents de la vieille relève. On passe certainement une bonne soirée, et on attend déjà la prochaine...

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Texte : Neil Labute, traduit par Fanny Britt
Mise en scène par Martin Faucher

Comédiens: Amélie Bonenfant, Anne-Élizabeth Bossé, Rose-Maïté Erkoreka, Mathieu Gosselin, Renaud Lacelle-Bourdon, Anne-Marie Levasseur, Éric Paulhus, Simon Rousseau

Costumes de Marc Senécal
Conception sonore de Jean-François Pednô
Éclairages par Étienne Boucher
Scénographie par Jonas Veroff Bouchard

Une production du Théâtre de la Banquette arrière

Diffusé au Théâtre La Licorne du 8 avril au 3 mai 2008

jeudi 17 avril 2008

Slague (L'histoire d'un mineur) - Théâtre du Nouvel-Ontario


Par Yves Rousseau

Company town, la mine. Creuse où crève la gueule ouverte, Y'a rien d'autre ici. Mineurs: il y a ceux qui en reviennent, ceux qui y restent, mais surtout, entre les deux, l'attente. La terrible attente. On vit avec ça, toujours.

Pour s'en sortir un peu mieux, le bonus, mais produire, comme des fous. Alors, on rogne sur la sécurité, puis des pressions sur les petits nouveaux zélés, on en a vu d'autre. Mais voilà, un jour-grisou tout s'écroule. Au sens propre comme au figuré. Alors, les remords du trop tard. Alors l'alcool, les ruminations.

Voilà le sort de Pierre DeLorimier, un vieux mineur qui a étiré l'élastique une fois de trop. Un des rares rescapés du désastre. Pas son fils. Toutes les portes se ferment. La mine et la company lui ont tout pris. Maintenant seul, seul, seul, dans son fauteuil roulant, à attendre le chèque. Dans un monde laid.

Gutturale, anguleuse, brisée, éthylique, ouvrière, comme un direct en pleine face, la voix de Pierre dit. Les fuites, hésitations, silences, eux, induisent. On comprend, on sent. Un partage sans concession. Du fond de sa noirceur, son âme cherche. Le rachat. La rédemption. Viendra-t-elle?

Pour toutes ces âmes lumineuses jetées contre les murs sombres de sweatshop, d'usine de la crève-vie, de tous les casse-pipes du monde, pour tous ceux qui paient le prix de la sueur et du sang, une voix s'élève. Avec le poids de mots qui ne trompent pas. Car le texte ne dérive pas de sa sobre vérité. Superbe Mansel Robinson traduit sans perte de saveur, avec tout ce rythme, cette substance, par Jean-Marc Dalpé. Pas de dysnesyland, de happy end, mais la vie, pas celle du télérama, la vraie.

Sur scène, presque rien. Les accompagnemnts musicaux, folk planant de Aymar, on se prend à rêverà Woodie Guthrie, du che, oui vraiment, The Revolution Will Not Be Televised. Puis une table, car tout finit par se dire autour d'une table de cuisine; un antique appareil polaroid argentique, scandant de son flash certains instants, comme les stations hallucinées, le delirium tremens d'une descente aux enfers.

Quelques effets d'éclairages et sonores pour quelques dérives, personnages évoqués. Sur le minuscule plateau, les déplacements du fauteuil roulant sont limités, donc un certain statisme. C'est bel et bien un face à face, le ton est susurrant, confidentiel. Deux yeux qui nous fixent, et nous parlent de leur éclat sombre, pas de flafla. Pas d'échappatoire. Le théâtre dans ce qu'il a de plus humain, et de plus pur.

Du solide, comme mise en scène et techniquement. Sur scène, monsieur Dalpé, avec une moustache Lech Walesa, affiche une bouille pouvant passer du jovial rabelaisien, jusqu'à l'absence atterrée et désespérée, éteinte, bref une palette émotionnelle généreusement prêtée au personnage, habité avec le plus grand abandon. La langue, dans son rendu, trouve son rythme, sa verve, mais les cherche parfois, un work in progress très prometteur. Brièvement présentée au TNO en mars, cette pièce en maturation constitue un vrai petit bijou en devenir , surtout, éventuellement, sur une scène légèrement plus grande permettant plus de langage proxémique. Très certainement trop à l'étroit dans un écrin de deux semaines de représentations : immanquablement, ça va se promener partout, c'est certain et c'est tant mieux!

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Une production du Théâtre du Nouvel-Ontario

Texte : Mansel Robinson
Mise en scène de Geneviève Pineault

Traduction et interprétation par Jean Marc Dalpé
Éclairage par Brian Côté
Costume de Miriam Cusson
Scénographie par Ivan Pitre
Environnement sonore et accompagnement musical par Marcel Aymar

Du 15 au 30 avril 2008, diffusé au Théâtre La Licorne

mercredi 16 avril 2008

Oreille, Tigre et Bruit - Théâtre d'Aujourd'hui

Par Yves Rousseau

Hyper communication moderne amené par ces bidules électroniques en tout genre, comme forme d’activisme (comme mécanisme de défense), le babillage stérile de l’internet, des médias, comme bruit de fond envahissant, omniprésent, l’ensemble formé par ce bourdonnement perpétuel comme une parade, un nouveau silence relationnel tapageur.

La métaphore du bruit est intériorisée par un acouphène envahissant et destructeur chez notre « héros » (F E Paré), un animateur de magazine littéraire télévisé, comme il en existait encore au siècle passé. Plus il se frotte à la vacuité, l’insignifiance de son univers, plus l’obsédante sensation conjuguée au manque de sommeil conséquent ruine progressivement sa vie : angoisse, dépersonnalisation, traits livides, de plus en plus ailleurs, il traverse son quotidien comme s’il en était le spectateur, absent, zombi ahuri par l’incroyable sensation de perte de sens, de liens.

Surimposé au tragique, comme fond contrasté, de truculents personnages archétypaux (à messages) quasi burlesques et cabotins, liés au travail ou la vie personnelle (enfin, ce qui en tient lieu) du caractère. Le personnage dramatique de François-Étienne Paré erre. En spleen. Comme une réminiscence fantasmagorique, comme des épisodes de destins défilant en flashs rapides, des extraits de sa vie en feuilleton, alternance de trois zones existentielles, autant de sonorités qui viendront enrichir ce Bruit du silence :

  • Là, côté jardin, le décor de son émission, des divans rouges où il recevra toute une brochette d’intellectuels de pacotille; le brouhaha de points de vue antagonisés issus de fats et d’imbus, avec le langage prétentieux comme forme d’égotique onanisme intellectuel narcissique, gonflé de termes spécialisés, ne fait qu'à peine masquer la minceur du propos: comme métaphore de l’écrasement de la pensée occidentale, de la marginalisation des vrais érudits au profil de poseurs médiatiques patentés. Néolibéralisme, consumérisme et hégémonie des publicitaires avec l’obsession de la cote d’écoute obligent, le défilé des clowns complaisants s’étale dans toute sa splendide et caustique parodie. L’âme de George Bataille, avec la disparition de dieu comme obnubilation, plane au travers des babillages libidineux des invités : entre autres, Éloi Cousineau en prêtre illuminé de renouveau chrétien et annonçant le retour du Christ; Évelyne de la Chenelière en romancière française, parodie de cette vague d’écrit à l’érotis_me stérile, trash et dont les propos supposément choquants sont censés être une manifestation contre-culturelle (prête à consommer) – une autre forme de vide bien emballé, des « ratings » faciles; Patrick Drolet en professeur de ce qui semble ici tenir lieu d’université dans notre belle province, dont les recherches nécessaires à l’œuvre impliquèrent, évidemment, la participation d’une prostituée_ (EdlC, très convainquante) avec expérimentation in vivo, sous suite de délicieusement fallacieuses intellectualisations prétextes; un ex-acteur porn_o benêt (C Bégin, rigolo) qui a commis une "oeuvre" sur le renouveau moral. Vide sociétal vraisemblablement rempli par le potinage et le cul, dérive médiatique, on n’a qu’à ouvrir le téléviseur, ou lire le journal pour constater la justesse du propos, avec la réalité qui dépasse souvent la parodie et la fiction…

  • Au centre scène, sur un praticable élevé de quelques marches, dans ce qui semble être un immense haut parleur-cocon sphérique, avec au centre, la couche conjugale; insomniaque, assis sur le coin du lit, lointain, notre héros répond machinalement, avec toujours, d’un épisode à l’autre, de plus en plus de détachement, d’agacement, voir de résistance et désinvestissement aux propos de sa femme enfant délaissée, qui est au ici maintenant, aux pulsions et émotions ce que lui est à la raison; qui semble mesurer sa vie selon propos, sondages et opinions pêchées dans les magazines féminins selon la caractéristique fascination paradoxalement à la fois consciemment candide mais dubitative qu’on trouve pour cette littérature chez certaines femmes. Quel homme n’a jamais surpris conjointe, parente, amie, à soudainement aborder une thématique existentielle, étrangement liée à ce titre, là, sur la couverture de ce magazine traînant sur la table du salon! Le couple est, bien entendu, à la dérive, mais est-ce un pléonasme ?

  • Côté cour, un module mobile qui, tourné d’un côté représente la table d’examen d’un médecin et de l’autre le comptoir d’un bar avec ses tabourets. Scènes d’examen médical, avec un Christian Bégin qui s’efface totalement derrière son personnage de médecin blasé et au mariage chancelant et qui n’échange plus avec sa femme que par courriel, avec la guignolesque prestation de l’acupuncteur oriental appelé en renfort et qui s’adresse au tigre dans l’oreille au travers d’un entonnoir, ( Éloi Cousineau, incroyable dans cette fabulation en théâtre d’objet, figurines et décor miniature, avec prise de caméra à angle grotesque projeté sur écran mobile, typiquement NTE); puis celles de bar où notre patibulaire apprend la fin de son émission de la bouche de sa directrice de programmation, délicieuse parodie d’une bobo des médias, performante, narcissique, contradictoire complexe et d’une logorrhée hystérique et névrosée, presque incapable de livrer la nouvelle (brillant, par Évelyne de la Chenelière).
Comme un ensemble de cercles concentriques, chaque caractère, chaque situation tourne en ridicule le précédent, comme des échos ironiques qui s’inter alimentent de leurs propres bruits. Subtil, le propos ne tombe pas dans le manichéisme, mais on tisse plutôt la toile de l’état des lieux : le glissement des émissions à contenu est souligné, tel que préfiguré dans cette pièce écrite en 1997, et s’avère prémonitoire: il n’y a pratiquement plus aucun show littéraire, et les émissions de critiques ont été remplacés par de l’animation culturelle, des shows de plogues lobotomisés avec de gentils animateurs. Par contre les intellos, ici complètement (délicieusement) ridiculisés, sont loin d’être présentés comme victimes ou solution, et participent du désastre par leur lien quasi psychotique avec le réel et la décadence et la futilité de leurs engagements. Sur fond de tourbillon 2008, où avoir une conversation normale est de plus en plus difficile, hachuré d’interruptions technologiques envahissante, d’attention distraite. On achète et on jette rapidement.

Si les personnages comiques sont joués avec verve et plaisir évident par une distribution impeccable, ce formidable balayage iconoclaste m’a semblé sensiblement moins bien servir le build up dramatique. Couvert par ce cirque bordélique et déjanté, l’état anxieux et dissocié, joué avec beaucoup de sensibilité, de pudeur et habité de retenue par monsieur Paré, pourrait paraître manquer de relief pour le spectateur non averti ou le béotien, comme un solo subtil et délicat enterré par un orchestre trop en fortissimo. Une partition particulièrement difficile et ingrate au théâtre, faire parler l’absence, le silence, le non-dit, les non-actes, et ici très réussie, particulièrement au niveau des scènes d’alcôve, et ce, malgré ces satanées amplifications dénaturantes qui nous coupaient, pour ces scènes, du lien direct avec les voix des comédiens. La trame sonore de John Réa soutient à merveille, par convulsions kaléidoscopiques récurrentes, la dérive obsessionnelle des caractères. La vision de la femme est assez gamine, espiègle (la pasionaria, la pute, la collègue hystérique arriviste, la femme enfant), mais faut-il rajouter que ce sont des personnages satiriques, et que le même traitement est servi à tous les genres.

On sort cette pièce, pour le moins intéressante, un peu éberlué par le déluge référentiel et le train psychédélique d’éclats cyniques, amusé par la justesse de la caricature et la pertinence des traits, mais avec une vague sensation de coitus_ interruptus, d’inachevé, face à la charge émotive et cette fin nihiliste.

Mais ce silence par le bruit, lui, touche pile.

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Texte Alexis Martin
Mise en scène Daniel Brière

Avec Christian Bégin, Évelyne de la Chenelière, Éloi Cousineau, Patrick Drolet, Fanny Mallette et François-Étienne Paré

Assistance à la mise en scène et régie par Nadia Bélanger
Costumes de Claire Geoffrion
Éclairages par Nicolas Descôteaux
Musique originale de John Réa
Scénographie et accessoires par Jonas Verof Bouchard
Vidéo par Yves Labelle

Du 1 au 26 avril 2008 au Théâtre D'Aujourd'hui

Dulcinée du Toboso - École supérieure de théâtre


Par Yves Rousseau

Tous connaissent bien sûr le fantasque personnage de « Don Quichotte de la Manche » de Cervantes et de sa quête hallucinée. L'auteur Russe Alexandre Volodine, décédé en 2001, en a imaginé en 1969 la suite. Sur un ton joyeux et festif, avec le romanesque d'une épopée de Dumas, avec un petit côté tchékhovien dans cette façon de peindre la grande fresque humaine, de poser un regard sans nécessairement juger, avec en plus une ironie et un petit côté potache jouant parois avec les anachronismes, et un léger aspect commédia et jarryesque au niveau des personnages archétypaux, mais avec l'esprit d'un conte classique.

C'est sur fond de grande envolée musicale à la Brel, avec extraits de « L'Homme de la Mancha » (1968) et projection vidéo d'extraits (Francisco Reiguera dans le Don Quijote de Orson Welles il me semble) que tout commence. Nous sommes après la mort de Don Quichotte et la terre continue à tourner. Sancho Panza, en joyeux polichinelle coquin et débrouillard, se ramasse dans une auberge, et ô surprise, que voilà la belle Dulcinée de Toboso, la métaphysique élue de Don Quichotte, qu'elle n'a jamais pourtant rencontré et dont elle ignorait la fixation. Refusant les arrangements matrimoniaux concoctés par sa gouailleuse famille, ou enfin ce qui lui en tiens lieu, elle doit quitter le nid et se débrouiller seule. Après maintes péripéties, dont un séjour de maison de courtisanes d'amour courtois pour hidalgo, qui (suggérés) peuplent en quelque sorte la cour, ayant toujours préservée sa vertu, elle fera la rencontre d'un jeune homme, venu au secours, car ayant entendu des cris de détresse de la rue. Ressemblant étrangement à Don Quichotte , il se destine (hélas!) à la prêtrise. Mais les chemins de la passion sont impénétrables...

La scénographie, relativement minimaliste, mais adéquate, se compose de modules escamotables, ce qui permet de rapides transitions : des panneaux qui semblent faits de lin pour l'auberge, des paravents avec quelques ébauches de nus au fusain avec lit tout de rouge couvert pour la maison de rencontre. Les scènes sont liées par des dérives musicales chorégraphiées, hors du temps « réel », utilisant parfois de nombreuses figures géantes représentant, entre autres, Don Quichotte et des thèmes musicaux et airs (interprétés) extraits principalement de l'opéra « Carmen », de Bizet : l'aria « L'amour est un oiseau rebelle » (inspirée d'une musique empruntée au compositeur espagnol Sebastián Iradier) dans la scène du lupanar, avec tenue sulfureuse de circonstance.

Avec des costumes d'époque fort réussis, bien descriptifs des personnages tels que les costumes de paysannes, de courtisanes, ou la tunique christique du soupirant chevelu et barbu, des éclairages classiques, mais efficaces, une interprétation énergique, rythmée, bien enlevée, des atmosphères sonores effervescentes; avec tout cela donc, la mise en scène impeccable d'Igor Ovadis rend particulièrement bien le climat particulier de Volodine, une suite de rebondissements à l'humour bon enfant et toute une série d'aventures rocambolesques. Très agréable, on passe certainement un bon moment et on fait la découverte d'un auteur traduit et joué pour la première fois au Québec.

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La pièce est une production dirigée, dans le cadre de la formation des étudiants de deuxième année en théâtre de l'École Supérieure de Théâtre.


Texte par Alexandre Volodine, traduit par Larissa Ovadis
Mise en scène par Igor Ovadis, assisté par Guylaine Carrier

Avec Nadia Gosselin-Kessiby, Luc Chandonnet, Kena Molina, Alexis Bérubé, Marc-André Goulet, Maria Pirrera, Sarah Dagenais-Hakim

Scénographie de Véronique Calvé, assistée par Anne-Juliette Larcher
Costumes de Amélie Séguin-Rossi, assistée de Sabrina Paquette
Accessoires de Véronique Poirier
Éclairages et projections par Anaïe Dufresne, assistée de Andréanne Drolet
Dramaturge: Roxanne Robillard
Direction de production: Émelie Bélair

9 au 12 avril 2008

mardi 1 avril 2008

Sacré Coeur - Nouveau Théâtre Expérimental

Par Yves Rousseau

Théâtre-direct, et par immersion et par représentation : dès que vous mettez les pieds dans la salle de l’Espace Libre, vous vous retrouvez dans une urgence. Comme Gilles Groulx, qui avec son cinéma direct, ou vérité, pouvait capter l’essence existentielle de ses raquetteurs ou de ses pugilistes de St-Henri (Golden Gloves) : on nous projette dans l’univers hyperréaliste d’un véritable match de boxe entre la vie et la mort. Le gong a sonné. Action.

Les habituelles banquettes du théâtre ont été changées pour d’horribles chaises de salle d’attente en cuirette vert hôpital, et certains spectateurs-patients qu’on viendra soigner de temps à autre dans quelques lazzis, sont même installés sur des civières. En face de nous, l’habituel système de rideaux coulissants permettant d’isoler rapidement les patients : des zones latérales (portions plus intimistes) à la salle d’urgence, centrale, une effervescente valse sans fin, électrisante, palpitante, un déferlement de scènes, plus de trente. Une forêt de projecteurs permet de découper, moduler et isoler chacune des zones.

Un profond travail de recherche, très soigné, tant au niveau de la scénographie, des effets sonores et lumineux que des techniques d’intervention imbriquées dans le jeu (gestes, vocabulaire), se conjugue à ce dantesque ensemble : une œuvre qui demande, dans son exécution, une grande précision tant au niveau des comédiens que de l’équipe technique, certainement un très brillant et solide processus bien documenté.

Les références techniques comme élément essentiel à la construction dramatique : pouvoir comprendre, mesurer, sentir, évaluer exactement ce dans quoi se débattent les employés médicaux, à quoi ils sont confrontés et selon quels enjeux.

À partir de ces superbes expositions des caractères, un univers d’une beauté baroque, shizokaleidoscopiques morceaux d’humanité, la vie dans toute sa fragilité, vulnérabilité et déchirements. Il y a d’abord le docteur Papineau, campé avec nuance et superbe! présence par Luc Picard, un urgentologue dont on suit les tranches de vie, par épisodes, de l’épanouissement initial, le chevalier de l’urgence et avec son défilement de cas, en passant par la descente aux enfers suite à une erreur médicale fatale (buzzante scène de fuite médicamentée, dérive psychologique rouge sang sur fond de rock psychédélique) jusqu’a la rédemption. Puis jouant tour à tour cas et personnel médical (sauf Hélène Florent, excellente en nurse et future dulcinée du bon docteur...), le reste de la distribution brille dans une suite d’heureuses incarnations — entre autres : Jacques L' Heureux en infirmier aux commentaires d’une placidité ironiquement à contretemps, ou encore en Marcus Welbey cynique offrant un cocktail miracle au doc Papineau en dépression (les médicaments, une problématique très présente dans le milieu); Muriel Dutil truculente en BCBG thérapeute de pacotille new-age hypocondriaque et chiante, qui fabule des glouglous abdominaux, ou encore en touchante vieille dame confuse et oubliée; Alexis Martin, superbe en poète maudit, en quête de morphine et dont la poésie triste et désespérée (El Deschidado, empruntée à Gérard de Nerval : « Je suis le ténébreux, — le veuf — l'inconsolé, Le prince d'Aquitaine à la tour abolie... ») résonne encore bien après la pièce.

Malgré la teneur dramatique, vraie, on rigole et on se fait souvent prendre dans le détour d'un humour iconoclaste à contretemps - nous surprenant en plein élan mélo pour ne mieux que malignement nous attraper au détour dans des revirements de situations complètement échevelés. De plus, après les scènes de grand plateau monopolisant tous les comédiens, comme transitions sur les télés de l'urgence, de courts interludes de psychiatrie populaire 101 au sérieux très affecté, animée par l'obséquieux docteur Zoubris (Pierre Lebeau affublé d'une énorme moustache), dans un humour ironique assez présent dans le milieu médical pour cette spécialisation...

Il y a un aspect particulier dans cette rencontre de deux milieux - celui du théâtre et celui de la santé - quelque chose qui dépasse le simple travail bien fait, le respect. On sent un interinvestissement profond, comme le fruit d'une amitié sincère et véritable, et cette beauté on la retrouve sur scène.Visiblement, cela a été fait avec amour...

Fasciné, sur le bout de notre chaise face à ces vies de fou et ces grands moments de l'existence, on passe par toute la gamme des émotions : touchant, buzzant et captivant et profondément habité, un univers d'humanité.

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Une production du Nouveau Théâtre Expérimental

Texte de Alexis Martin et Alain Vadeboncoeur
Mise en scène par Alexis Martin

Avec :
Muriel Dutil, Hélène Florent, Jacques L'heureux, Alexis Martin et Luc Picard

Assistance à la mise en scène: Isabelle Gingras
Costumes par Catherine Gauthier
Éclairages par André Rioux
Environnement sonore de Nancy Tobin
Scénographie de Francis Farley-Lemieux
Vidéo par Yves Labelle

Régie par Jean Duchesneau
Direction technique de Jean-François Landry

Du 25 mars au 19 avril 2008, du mardi au samedi à 20h30
Théâtre Espace Libre