Par Yves Rousseau
Sur la scène, un vaste praticable sombre, puis un terne mur blanc en "V" évasé comme arrière-plan avec au centre une projection-fenêtre: une rue l'hiver, la neige tombe et c'est presque Noël. Éclairage genre néon. Musique d’ascenseur. Drabe. Côté cour, un bureau, quelques dossiers médicaux, un professionnel de la santé, côté jardin, trois chaises pour trois patients. Derrière ce mur, la présence évoquée de mourants, seuls. Nous sommes dans la salle d’attente d’une clinique de sérologie, car ici on ne dit pas SIDA.
La situation : un individu, jeune, décédé (du SIDA), puis comme testament empoisonné une liste de personnes à contacter. Confronté, chacun nie pourtant avoir connu l’individu ou avoir eu des contacts, un leitmotiv cycliquement répété au cours de la pièce. Comme build-up dramatique, la lente érosion de cette défense par le déni, la peur refoulée. L’inavouable se heurte aux interrogations insistantes du toubib, comme révélateur de l’intériorité, de l’existentialité des protagonistes, chacun dans son corridor d’espace et de temps.
Si le procédé de mise en scène (qui m’a semblé sommaire) lasse et s’érode de ses effets, par cycles de répétitions en tombant dans le prévisible, il permet tout de même certaines arias assez fascinantes et bellement rendues lorsque les personnages, à bout de résistance, fébriles et anxieux, finissent par craquer et se livrer par bribes fiévreuses: Suzanne Champagne en femme sans histoire, qui se découvre probablement trompée après une longue union, dans une tirade profondément habitée, belle d’une tristesse et d’une tendresse déchue, dans cette ultime tentative d’amour charnel avec le conjoint impotent ( et probablement gai, dans le garde-robe); Joachim Tanguay en tronche trentenaire et puceau, obsessionnel, coincé, qui relate le grand événement éro_tique de sa vie dans un festive et surréelle épopée rabelaisienne, grivoise et complètement débridée (comme seul Yvan Bienvenue sait le faire), c'est-à-dire un blouson déboutonné et la poitrine d'une collègue furtivement exposée, et une main frôlée à la salle de photocopie (!); Johanne Fontaine en femme mature éconduite, âme éclatée par tous les excès et toutes les déchéances, pour qui une rageuse et viscérale vengeance amoureuse mène peut-être trop loin.
L’inégalité du jeu pour certains autres caractères semble assez palpable : parfois assez rigides, mécaniques, désincarnés, amenant un sentiment de non plausible. Occasionnellement, de la lourdeur dans un texte qui s’égare dans de pesantes évidences, des vérités de La Palice, comme pour ce rôle du concierge (le témoin, la conscience, la voix du trépassé), qui assure le lien entre les saynètes, avec des dérives poétiques surfant, à mon humble avis, entre le touchant, le vrai, mais aussi le posé et le surfait. J’ai également eu quelques questionnements sur ce choix de niveau de langage, du français international épuré, mais avec l’accent québécois et, entre autres, sans élision, avec ce sur appui au niveau du prononcé intégral de toutes les syllabes, un parlé ainsi dépouillé de son rythme naturel et rappelant certains exercices de diction d’écoles de théâtre.
On ne peut cependant pas passer sous silence la pertinence aiguë du propos sur les effets de la maladie, et ce, tant au plan social, avec l’ostracisme ( les nouveaux lépreux du 21e siècle) que sur le plan humain.
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Mise en scène de Martin Desgagné
Avec Suzanne Champagne, Johanne Fontaine, Jacques Jalbert, Adrien Lacroix, et Joachim Tanguay
Assistant à la mise en scène: Philippe-André Brière
Scénographie par Mathieu Giguère
Costumes de Julie Breton assistée par Marie-Noëlle Klis
Éclairage par Erwann Bernard
Son par Éric Forget
22 avril au 10 mai 2008 au Théâtre Prospero